‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 71 sur 174 · II · texte numérisé non relu

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découvre guère que les défauts donl on fait gloire dans le monde à cause de la corruption du siècle; qu'il s'attribue volontiers ceux qui peuvent le faire passer pour esprit fort ou lui donner Tair cavalier; et afin que par celte franchise simulée de la confession de ses désordres on le croie plus volontiers lorsqu'il parle à son avantage. II a raison de dire que se priser et se mépriser naissent souvent de pareil air d'arrogance^. C'est toujours une marqua cerr taine que l'on est plein de spi-méme; et Montaigne me papait eQcorc plus fier et plus vpin qqand il se blâme que lorsqu'il se Ique , parce que c'est un orgueil insMpport^ble que de titrer vanité de ses défauts au lieu de s'en hun)i|ier. J'qime mieux un homme quj pache ses crimes avec honte qu'un autre qui les publie avec effronterie, et il me seml^lp qu'on doit avoir quelque horreur de la maniera cavalière et peu chrétienne doqt Montaigne représente ses défaits. Mais examinons les cfutres qualités de spn esprit.

Si nous croyons Montaigne sur sa parole, pous nous persuade-? rons que c'était un homme de nulle rétention ; qu'il n'avait point de gardoire; que la mémoire lui manquait du tout *, mais qu'il ne manquait pas de sens et de jugemen)" Cependant si nQu$ en croyons le portrait môme qu'il a fait de spn esprit, je veux dire son propre livre, nous ne serons pas tout à fait de son stiptiment. fe ne sçaurois recevoir une charge sans tabl^ttes^ dit-il, et quand j'ai un prQ^ pQS à tenir, 9HI est de longue haleine, je sui^ réduit à cette vile et miaérable nécessité d'apprendre par cœur mot à mot ce que j'ai à dire ; autreinent je n'aurois ni-façon ni assurance^ étant en crainte que m(\ mémoire me vint faire un mauvais tour ^. Un homme qui peut bien apprendre mot à mot des discours de longue haleine, pour avoir quelque façon et quelque assurance, n)anque-t-il plutôt de mémoire (|ue cjf^ jugement ? Et peut^on croire Montaigne, lorsqu'il dit de lui : Les gens qui me servent, il faut que je Us appelle par le mm de leurs charges, ou de leurs pays. Car il m'est très-mal aisé du retenir des noms : et si je durois à vivre long-temps je m cf 01 pç^s que je n'oubliasse tnon nqm propre *. Un simple gentilhomme , qui peut retenir par cpBur et mot à mot avec assurance des discours de longue haleine, a-t-i| yn si grand nombre d'officiers qu'il p'eR puisse retenir les noms ? jjn homme qui est né et nourri aux champst et parmi le labourage, qui a des affaires et un ménage en mains, et qui dit que de mettre à non chaloir ce qui est à nos pieds, ce que nous avons entre nos mains, ce qui regarde déplus près l'usage de la vie, c'est chose bien éloignée de son dogme ^, peut-il oublier les noms

1. Liv. 3, ch. 13. — 2. Liv. 2, ch. 10. -r 8. Liv. 1, ch. 24. — 4. Liv. 2, ch. IT.— 5. Liv. 12, ch. 17.

DE r/ÏMAGINATlON. — 111' PAKTIF. inl

françaiR dé ses domestiques? Peut-il ignorer, comme il dit, la plupart de nos monnoyes, la différence d'un grain à l'autre en la terri et au gtenier, si elle n'est pas trop apparente, les plus grossiers j[irine(pBs de V agriculture et que les enfants sçavent, de quoi sert le levain à faire du pain, et ce que c'est que dé faire cuver du vm *, et cependant avoir Vesprit plein de noms des anciens philosophes, et de leiJrs principes, des idées de Platon, des atomes d'Epicure, du plein et du vuide de Leucippus et de Democritus, de Veau de Thaïes, de Vinfinité de nature d'AnacHimandre, de Vair de Diogenes, des nombres et de là symmétrie dePythagoras, de V infini deParmenides, de lun de Museus, de Veau et du feu d'Apollodorus, des parties similaires d'Anajiagoras, de la discorde et de l'amitié d'Empedocles, du feu d'Heraclite, etc. *? Un homme qui dans trois ou quatre pages de sonlivfe rapporte plus dé cinquante noms d'auteurs différents avec leui^s opinions ; qui a rempli tout son ouvrage de traits d'histoire , et d'apophlhegmes entassés* sans ordre; qui dit que l'histoire et la poésie sont son gibier en matière de livres; qui se contredit à tous moments et dans un même chapitre, Idrâ mètne qu'il parte des choses qu'il prétend le mieux savoir, je veux dire lorsqu'il parle deâ qualités de son esprit, se doit-il piquei" d'avoir plus de jugement que de mémoire?

Avouons donc que Montaigne était eoûcellent eh oubtiance, puisque Montaigne nous en assure, qu'il souhaite que nous ayons ce sentiment de lui, et qu'enfin cela n'est pas tout à f^it contraire à la vérité. Mais ne nous persuadons pas sur sa parole, ou par les louanges qu'il se donne, que c'était un homme de grand sens, et d'une pénétration d'esprit tout extrâotdinalre. Cela pourrait nous jeter dans l'erreur, et donner trop de crédit auîc opinions fausses et dangereuses qu'il débite avec une fierté et une hardiesse domi-» nanle, qui ne fait qu'étourdir et qu*éblouir les esprits faibles.

L'autre louange que Ton donne à Montaigne est qu'il avait une Connaissance parfaite de l'esprit humain; qu'il en pénétrait Ip fond, la nature, les propriétés ; qu'il en savait le fort et le faible, en un mot tout ce que l'on en peut savoir. Voyons s'il mérite bien ces louanges, et doù vient qu'on en est si libellai à son égard.

Ceux qui oiit lu Montaigne savent assez que cet auteur affectait de pdsser pour pyi*rhonien et qu'il faisait gloire de douter de tout. La persuasion de la certitude, dit-il, est un certain témoignage de folie et d'incertitude extrême; et n'est point de plus folles gens, et moins philosophes, que les philodoxes de Platon^, tl donne au contraire tant de louanges aux pyrrhoniens dans le même chapitre, qu'il n'est

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