‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 82 sur 174 · DE L'ESPRIT PLU. — 1" PARTIE · texte numérisé non relu

DE L'ESPRIT PLU. — 1" PARTIE

parce que e est le génie de la nature, il n'en est pas demeuré là ; il a pénétré bien plus avant. Il a encore découvert que la cause qui rendait blancs les cheveux des vieillards était celle-là même qui faisait que quelques personnes et quelques chevaux ont un œil bleu et l'autre d'une autre couleur. Voici ses paroles : Erc/iÔYXaDxoi

$i puzXKrra ^îvcvrai xai oi ovOp&'Trot xai ot liiKOi ^là rr^y aùri^v aÎTiov , r^vircp ô [ASv avOp6>iro; TrsXtoÛTat ^ôvov ^. Cela est assez

surprenant, mais il n'y a rien de caché à ce grand homme, et il rend raison d'un si grand nombre de choses dans presque tous ses ouvrages de physique que les plus éclairés de ces temps-ci croient impénétrables, que c'est avec raison qu'on dit de lui qu'il nous a ^ été donné de Dieu afm que nous n'ignorassions rien de ce qui peut être connu. Arislotelis docirina est summa veritas, quoniam ejus intellectus fuit finis humani intellectus. Quare bene dicitur de illo quod ipse fuit creatus et datns nohis divina providentia , ut non iynoremus possibilia sciri. Averroès devait même dire que la divine providence nous avait donné Aristote pour nous apprendre ce qu'il n'est pas possible de savoir. Car il est vrai que ce philosophe De nous apprend pas seulement les choses que Ton peut savoir ; mais, puisqu'il le faut croire sur sa parole, sa doctrine étant la souveraine vérité, summa veritas, il nous apprend même les choses qu'il est impossible de savoir.

Certainement il faut avoir bien de la foi pour croire ainsi Aristote lorsqu'il ne nous donne que des raisons de logique et qu'il n'explique les effets de la nature que par les notions confuses des sens; principalement lorsqu'il décide hardiment sur des questions qu'on ne voit pas qu'il soit possible aux hommes de pouvoir jamais résoudre. Aussi Aristote prend-il un soin particulier d'avertir qu'il faut le croire sur sa parole ; car c'est un axiome incontestable à cet auteur qu'il faut que le disciple croie, $û 7rt<rTsu(4v tôv ftavOâvovra.

Il est vrai que les disciples sont obligés quelquefois de croire leur maître, mais leur foi ne doit s'étendre qu'aux expériences et aux faits ; car s'ils veulent devenir véritablement philosophes , ils doivent examiner les raisons de leurs maîtres et ne les recevoir qu'après qu'ils en ont reconnu l'évidence par leur propre lumière. Mais, pour être philosophe péripatéticien , il est seulement nécessaire de croire et de retenir, et il faut apporter la même disposition <i'esprit à la lecture de celte philosophie qu'à la lecture de quelque histoire ; car si on prend la liberté de faire usage de son esprit et

!• Liv. &, De gêner, anim., ch. 1.

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de sa raison , il ne faut pas espérer de devenir grand philosophe ; Sel ^ào TriOTïustv tov ptavGàvovra.

Mais la raison pour laquelle Aristote et un très-grand nombre d'autres philosophes ont prétendu savoir ce qui ne se peut jamais savoir, c'est qu'ils n'ont pas bien connu la différence qu'il y a entre savoir et savoir, entre avoir une connaissance certaine et évidente et n'en avoir qu'une vraisemblable ; et la raison pourquoi ils n'ont pas bien fait ce discernement, c'est que les sujets auxquels ils se sont appliqués ayant toujours eu plus d'étendue que leur esprit, ils n'en ont ordinairenaent vu que quelques parties sans pouvoir les embrasser toutes ensemble, ce qui suffit bien pour découvrir plusieurs vraisemblances, mais non pas pour découvrir la vérité avec évidence. Outre que ne cherchant la science que par vanité, et les vraisemblances étant plus propres pour gagner l'estime des hommes que la vérité même, à cause qu'elles sont plus proportionnées à la portée ordinaire des esprits, ils ont négligé de chercher les moyens nécessaires pour augmenter la capadté de l'esprit et lui donner plus d'étendue qu'il n'en a , de sorte qu'ils n'ont pu pénétrer le fond des vérités un peu cachées.

ITI-IV. Les seuls géomètres ont bien reconnu le peu d'étendue de l'esprit ; du moins se sont-ils conduits dans leurs études d'une manière qui marque qu'ils la connaissent parfaitement, surtout ceux qui se sont servis de l'algèbre et de l'analyse que Viète et Descartes ont renouvelée et perfectionnée en ce siècle. Cela paraît en ce que ces personnes ne se sont point avisées de résoudre des difficultés fort composées qu'après avoir connu très-clairement les plus simples dont elles dépendent : ils ne se sont appliqués à la considération des lignes courbes comme des sections coniques qu'après qu'ils ont bien possédé la géométrie ordinaire. Mais ce qui est de particulier aux analystes, c'est que, voyant que leur esprit ne pouvait pas être en même temps appliqué à plusieurs figures, et qu'il ne pouvait pas même imaginer des solides qui eussent plus de trois dimensions, quoiqu'il soit sauvent nécessaire d'en concevoir qui en aient davantage, ils se sont servis des lettres ordinaires qui nous sont fort familières afin d'exprimer et d'abréger leurs idées. Ainsi l'esprit n'étant point embarrassé ni occupé dans la représentation qu'il serait obligé de se faire de plusieurs figures et d'un nombre infini de lignes, il peut apercevoir tout d'une vue ce qu'il ne lui serait pas possible de voir autrement, parce que l'esprit peut pénétrer bien plus avant.et s'étendre à beaucoup plus de choses lorsque sa capacité ( st bien ménagée.

De sorte que toute l'adresse tju'il y a pour le rendre plui poné-

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trant el plus étendu consiste, comme nous l'expliquerons ailleurs S à bien ménager ses forces et sa capacité, ne l'employant pas mal à propos à des choses qui ne lui sont point nécessaires pour déeouvrir la vérité qu'il cherche, et c'est ce qu'il faut bien remarquer: Car cela seul fait bien voir que les logiques ordinaires sont plus propres pour diminuer la capacité de l'esprit que pour l'augmenter ; parce qu'il est visible que si on veut se servir, dans la recherche de quelque vérité, des règles qu'elles nous donnent, la capacité de l'esprit en sera partagée , de sorte qu'il en aura moins pour être attentif et pour comprendre toute l'étendue du sujet qu'il examine.

II paraît donc assez, par ce que Ton vient de dire, que la plu-^ part des hommes n'ont guère fait de réflexion sur la nature de l'esprit quand ils ont voulu l'employer à la recherche de la vérité ; qu'ils n'ont jamais été bien convaincus de son peu d'étendue et de la nécessité qu'il y a de la bien ménager et même de l'augmenter, et que cela est une des causes les plus considérables de leurs er-> reurs et do ce qu'ils ont si mal réussi dans leurs études.

Ce n'est pus pourtant qu'on prétende qu'il y ait eu quelques personnes qui n'aient pas su que leur esprit fût borné et qu'il eût {)eu de capacité et d'étendue. Tout le monde l'a su sans doute et tout le monde l'avoue, mais la plupart ne le savent que, confusément et ne le confessent que de bouche. La conduite qu'ils tiennent dans leurs études dément leur propre confession , puisqu'ils agissent comme s'ils croyaient véritablement que leur esprit n'eût point de bornes, et qu'ils veulent pénétrer des choses qui dépendent d'un très-grand nombre de causes dont il n'y en a d'ordinaire pas une qui leur soit connue.

V. Il y a encore un autre défaut assez ordinaire aux personnes d'étude : c'est qu'ils s'appliquent à trop de sciences à la fois, et que, s'ils étudient six heures le jour, ils étudient quelquefois six choses différentes. Il est visible que ce défaut procède de la même cause que les autres dont on vient de parler ; car il y a grande apparence que si ceux qui étudient de cette manière connaissaient évidemment qu'elle n'est pas proportionnée avec la capacité de leur esprit et qu'elle est plus propre pour le remplir de confusion et d'erreur que d'une véritable science , ils ne se laisseraient ()as emporter aux mouvements déréglés de leur passion et de leur vanité : car en effet ce n'est pas le moyen de la satisfaire, puisque t' est justement le moyen de ne rien savoir. .

l. Li?. 6, dans la première partie de la Méthode.

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