Voy. le ch, 7 de la seconde partie de ce liv
DE L'ESlMilT niR. — 1" PARTIE. 21?.
modifient point i'àme de la manière dont toutes les sensations la modifient.
IV. C'est ce qui fait la stupidité et l'assoupissement de Tesprit à regard des plus grandes vérités de la morale chrétienne , et que les hommes ne les connaissent que d'une manière spéculative et infructueuse sans la grâce de Jésus-Christ. Tout le monde connaît qu'il y a un Dieu, qu'il faut l'adorer et le servir; mais qui le sert et qui l'adore sans la grâce, laquelle seule nous fait goûter de la dou^ ceur et du plaisir dans ces devoirs? Il y a très-peu de gens qui ne s'aperçoivent du vide et de l'instabilité des biens de la terre, et même qui ne soient convaincus d'une conviction abstraite, mais toutefois très-certaine et très-évidente, qu'ils ne méritent pas notre application et nos soins. Mais où sont ceux qui méprisent ces biens dans la pratique, et qui refusent leurs soins et leur application pour les acquérir? Il n'y a que ceux qui sentent quelque amertume et quelque dégoût dans leur jouissance ^ ou que la grâce a rendus sensibles pour des biens spirituels par une délectation intérieure que Dieu y a attachée, qui vainquent les impressions des sens et les efforts de la concupiscence. La vue de l'esprit toute seule ne nous fait donc jamais résister, comme nous le devons, aux efforts de la concupiscence : il faut, outre cette vue, un certain sentiment du cœur. Cette lumière de l'esprit toute seule est, si on le veut, une grâce suffisante qui ne fait que nous condamner, qui nous fait connaître notre faiblesse , et que nous devons recourir par la prière à celui qui est notre force. Mais ce sentiment du cœur est* une grûce vive qui opère. C'est elle qui nous touche, qui nous remplit et qui- nous persuade le cœur , et sans elle il n'y a personne qui pense du cœur : Nemo est qui recogitet corde. Toutes les vérités plus constantes de la morale demeurent cachées dans les replis et dans les recoins de l'esprit ; et tant qu'elles y demeurent elles y sont stériles et sans aucune force, puisque l'àme ne les goûte pas. Mais les plaisirs des sens sont plus proches de lame , et n'étant pas possible de ne pas sentir et même de ne pas aimer son plaisir*, il n'est pas possible de se détacher de la terre et de se défaire des charmes et des illusions de ses sens par ses propres forces «,
Je ne nie pas toutefois que les justes dont le oœur a déjà été' vivement tourné vers Dieu par une délectation prévenante ne puis-
1. Savoir, (run amour naturel : car on peut haVr le plaisir d'une haine élective ou de choix.
2. Parce que l'amour électif ntt peut être lQpg**t«mps sans se conformer h Vamour
nalurcl.
sent sans cette grâce particulière faire quelques actions méritoires et résister aux mouvements de la concupiscence. Il y en a qui sont courageux et constants dans la loi de Dieu par la force de leur foi, par le soin qu'ils ont de se priver des choses sensibles, et par le mépris et le dégoût de tout ce qui les peut tenter. Il y en a qui agissent presque toujours sans goûter ce plaisir indélibéré ou prévenant dont je parle. La seule joie qu'ils trouvent en agissant selon Dieu est le seul plaisir qu'ils goûtent, et ce plaisir suffit pour les arrêter dans leur état et pour confirmer la disposition de leur cœur. Comme ils aiment Dieu et sa sainte loi , ils y pensent avec joie; car on pense toujours avec plaisir à ce qu'on aime; ou, ce qui revient au même, on ne peut s'en séparer sans quelque horreur, et cela suffit, afin que les justes puissent vaincre du moins les tentations légères. Mais ceux qui commencent leur conversion pnt besoin d'un, plaisir indélibéré et prévenant pour les détacher des biens sensibles, auxquels ils sont attachés par d'autres plaisirs prévenants et indélibérés; la tristesse et les remords de leur conscience ne suffisent pas, et ils ne goûtent point encore de joie. Mais les justes peuvent vivre par la foi et dans la disette : et c'est même en cet état qu'ils méritent davantage, parce que les hommes • étant raisonnables, Dieu veut en être aimé d'un amour de choix, plutôt que d'un amour d'instinct et d'un amour indélibéré, semblable à celui par lequel on aime les choses sensibles, sans connaître qu'elles sont bonnes autrement que par le plaisir qu'on en reçoit. (Cependant la plupart des hommes ayant peu de foi et se trouvant sans cesse dans les occasions de goûter les plaisirs, ils ne peuvent conserver long-temps leur amour électif pour Dieu contre l'amour naturel pour les biens sensibles, si la délectation de la grâce ne les soutient contre les eiforts de la volupté; car la délectation de la grâce produit, conserve, augmente la charité, comme les plaisirs sensibles la cupidité.
V. Il paraît assez par les choses que l'on a dites ci-dessus que les hommes n'étant jamais sans quelque passion ou sans quelques sensations agréables ou fâcheuses, la capacité et l'étendue de leur esprit en est beaucoup occupée, et que lorsqu'ils veulent employer le reste de cette capacité à examiner quelque vérité, ils en sont souvent détournés par quelques sensations nouvelles, par le dégoût que l'on trouve dans cet exercice, et par l'inconstance de la volonté qui agite et qui promène l'esprit d'objets en objets sans l'arrêter. De sorte que si l'on n'a pas pris dès la jeunesse l'habitude de vaincre toutes ces oppositions, comme on a expliqué dans la seconde partie, on se trouve enfin incapable de pénétrer rien