DE L'ESPRIT PLU. — II' PARTIE
lends ici autre chose que ce qui est l'objet immédiat , ou ie plus proche de l'esprit quand il aperçoit quelque objet.
Il faut bien remarquer qu'afm que l'esprit aperçoive quelque objet, il est absolument nécessaire que l'idée de cet objet lui soit actuellement présente, il n'est pas possible d'en douter; mais il n'est pas nécessaire qu'il y ait au dehors quelque chose de semblable à cette idée , car il arrive très-souvent que l'on' aperçoit des dioses qui ne sont point, et qui même n'ont jamais été. Ainsi l'on a souvent dans l'esprit des idées réelles de choses qui ne furent jamais. Lorsqu'un homme, par exemple , imagine une montagne d'or, il est absolument nécessaire que l'idée de cette montagne soit réellement présente à son esprit. Lorsqu'un fou ou un homme qui a la fièvre chaude ou qui dort, voit devant ses yeux quelque animal, il est constant que l'idée de cet animal existe véritablement ; mais cette montagne d'or et cet animal ne furent jamais.
Cependant les hommes étant comme naturellement portés à croire qu'il n'y a que les objets corporels qui existent , ils jugent de la réalité et de l'ejiistence des choses toutautrement qu'ils devraient; car qu'ils sentent un objet, ils veulent qu'il soit très-certain que cet objet existe, quoiqu'il arrive souvent qu'il n'y ait rien au dehors. Ils veulent , outre cela , que cet objet soit tout de même comme ils le voient, ce qui n'arrive jamais. Mais pour l'idée qui existe nécessairement et qui ne peut être autre qu'on la voit, ils jugent d'ordi'naire sans réflexion que ce n'est rien ; comme si les idées n'avaient pas un fort grand nombre de propriétés, comme si l'idée d'un carré, par exemple , n'était pas bien différente de celle de quelque nombre et ne représentait pas des choses tout à fait différentes : ce qui ne peut jamais arriver au néant, puisque le néant n'a aucune propriété. Il est donc indubitable que les idées ont une existence trèsréelle. Mais examinons quelle est leur nature et leur esâence , et voyons ce qui peut être dans l'àme capable de lui représenter toutes choses.
Toutes les choses que l'àme aperçoit sont de deux sortes: ou elles sont dans l'ame , ou elles sont hors de l'âme. Celles qui sont dans I ame sont ses propres pensées , c'est-à-dire toutes ses différentes modifications; car par ces mots, pensée, manière dépenser, ou m(hdification de Véme, j'entends généralement toutes les choses qui ne peuvent être dans l'âme sans qu'elle les aperçoive par le sentiment intérieur qu'elle a d'elle-même : comme sont ses propres sensations, ses imaginations, ses pures intellections, ou simplement ses conceptions , ses passions mêmes et ses inclinations naturelles. Or, uotre «me n'a pas besoin d'idées pour apercevoir toutes ces choses
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de la manière dont elle les aperçoit, parce qu'elles sont au dedans de l'âme , ou plutôt parce qu'elles ne sont que l'àme même d'une telle ou telle façon ; de même que la rondeur réelle de quelque corps et son mouvement ne sont que ce corps figuré et transporté d'une telle ou telle façon.
Mais pour les choses qui sont hors de l'âme , nous ne pouvons les apercevoir que par le moyen des idées , supposé que ces choses ne puissent pas lui être intimement unies. Il y en a de deux sortes : de spirituelles et de matérielles. Pour les spirituelles, il y a quelque apparence qu'elles peuvent se découvrir à notre âme sans idées et par elles-mêmes : car encore que l'expérience nous apprenne que nous ne pouvons pas immédiatement et par nous-mêmes déclarer nos pensées les uns aux autres, mais seulement par des paroles ou par d'autres signes sensibles auxquels nous avons attaché nos idées; on pourrait dire que Dieu l'a ordonné ainsi pour le temps de cette vie seulement, afin d'empêcher les désordres qui arriveraient présentement si les hommes pouvaient se faire entendre comme il leur plairait. Mais lorsque la justice et l'ordre régneront , et que nous serons délivrés de la captivité de noire corps, nous pourrons peut-être nous faire entendre par l'union intime de nous-mêmes, ainsi qu'il y a quelque apparence que les anges peuvent faire dans le ciel. De sorte qu'il ne semble pas absolument nécessaire d'admettre des idées pour représenter à l'âme des choses spirituelles, parce qu'il se peut faire qu'on les voie par ellesmêmes, quoique d'une manière fort imparfaite.
Je n'examine pas ici comment detix esprits peuvent s'unir l'un à Vautre , et s'ils peuvent de cette manière se découvrir mutuellement leurs pensées. Je crois cependant qu'il n'y a point de substance purement intelligible que celle de Dieu; qu'on ne peut rien découvrir avec évidence que dans sa lumière , et que l'union des esprits ne peut ks rendre mutuellement visibles. Car, quoique nous soyons très-unis avec nous-mêmes , nous sommes et nous serons inintelligibles à nousmêmes, jusqu'à ce que nous voyions en Dieu et qu'il nous présente à nous-mêmes l'idée parfaitement intelligible quil a de notre être renfermé dans le sien. Ainsi, quoiqu'il semble qite j'accorde ici que les anges puissent par eux-mêmes manifester les uns aux autres et ce qu'ils sont et ce qu'ils pensent , ce que dans le fond je ne crois pas véritable, j'avertis que ce n'est que parce que je n'en veux pas disputer; pourvu que l'on m'abandonne ce qui est incontestable, savoir, qu'on ne peut voir les choses matérielles par elles-mêm^s et sans idées *.
1. Cet article est en italiques, parce qu'on le peut passer et qn*il est difficile de Tentendre si l'on ne sait ce que je pense de l'âme ot de la nature des idées.