DE L'ESPRIT PUR. — II* PARTIE. 3A
parfaits que le monde que Dieu a créé. On ne fait pas cependant réOexion à cela , parce qu'on s'imagine qu'une idée n'est rien à cause qu'elle ne se fait point sentir; ou bien si on la regarde comme un être, c'est comme un être bien mince et bien méprisable, parce qu'on s'imagine qu'elle est anéantie dès qu'elle n'est plus présente à l'esprit.
Mais quand même il serait vrai que les idées ne seraient que des êtres bien petits et bien méprisables, ce sont pourtant des êtres, et des êtres spirituels ; et les hommes n'ayant pas la puissance de créer, il s'ensuit qu'ils ne peuvent pas les produire ; car la production des idées de la manière qu'on l'explique est une véritable création ; et quoiqu'on tâche de pallier et d'adoucir la hardiesse et la dureté de cette opinion, en disant que la production des idées suppose quelque chose , et que la création ne suppose rien, on ne rend pas néanmoins raison du fond de la difficulté.
Car il faut prendre garde qu'il n'est pas plus difficile de produire qwiqae chose de rien que de la produire en supposant une autre chose de laquelle elle ne se peut pas faire et qui ne puisse contribuer de rien à sa production. Par exeniple, il n'est pas plus dif- Gcile de créer un ange que de le produire d'une pierre, parce qu'une pierre étant d'un genre d'être tout opposé , elle ne peut servir de rien à la production d'un ange ; mais elle peut contribuer à la production du pain, de l'or, etc. , parce que la pierre, l'or et le pain ne sont qu'une même étendue diversement configurée et que toutes ces choses sont matérielles.
Il est même plus difficile de produire un ange d'une pierre que de le produire de rien, parce que pour faire un ange d'une pierre, autant que cela se peut faire, il faut anéantir la pierre, et ensuite créer l'ange ; et pour créer simplement un ange , il ne faut rien anéantir. Si donc l'esprit produit ses idées des impressions matérielles que le cerveau reçoit des objets , il fait toujours la même chose , ou une chose aussi difficile , ou même plus difficile que s'il les créait, puisque les idées étant spirituelles, elles ne peuvent pas être produites des images matérielles qui sont dans le cerveau et qui n'ont point de proportion avec elles.
Que si on dit qu'une idée n'est pas une substance, je le veux ; mais c'est toujours une chose spirituelle : et comme il n'est pas pos.<ible de faire un carré d'un esprit, quoiqu'un carré ne soit pas une substance, il n'est pas possible aussi de former d'une substance matérielle une idée spirituelle quand même une idée ne serait pas une substance.
Mais quand on accorderait à l'e^iprit de l'homme une souveraine
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puissance pour anéantir et ponr créer les idées des choses , avec
tout cela il ne s'en servirait jamais pour les produire: car de même
qu'un peintre, quelque habite qu'il soit dans son art, ne peut pas
représenter un animal qu'il n'aura jamais vu et duquel il n'aura
aucune idée , de sorte que le tableau qu'on l'obligerait d'en faire
. ne peut pas être semblable à cet animal inconnu ; ainsi un homme
\ ne peut pas former l'idée d'un objet s'il ne le connaît auparavant ,
- c'est-à-dire s'il n'en a déjà l'idée, laquelle ne dépend point de sa
volonté. Que s'il en a déjà une idée, il connaît cet objet, et il lui est
inutile d'en former une nouvelle. Il est donc inutile d'attribuer à
l'esprit de l'homme la puissance de produire ses idées.
On pourrait peut-être dire que l'esprit a des idées générales et confuses qu'il ne produit pas, et que celles qu'il produit sont particulières, plus nettes et plus distinctes ; mais c'est toujours la même chose. Car de même qu'un peintre ne peut pas tirer le portrait d'un homme particulier, de sorte qu'il soit assuré d'y avoir réussi, s'il n'en a une idée distincte et même si la personne n'est présente ; ainsi l'esprit qui n'aura, par exemple, que l'idée de l'être ou de l'animal en général, ne pourra pas se représenter un cheval, ni en former une idée bien distincte , et être assuré qu'elle est parfaite-* ment semblable à un cheval, s'il n'a déjà une première idée avec laquelle il confère cette seconde : or s'il en a une première il est inutile d'en former une seconde, et la question regarde cette pre-^ mière. Donc, etc.
Il est vrai i<* que quand nous concevons un carré par pure intel-lection, nous pouvons encore l'imaginer, c'est-à-dire l'apercevoir en nous en traçant une iinage dans le cerveau. Mais il faut remarquer premièrement que nous ne sommes point la véritable ni la principale cause de cette image, mais il serait trop long de l'expliquer. 2^ Que tant s'en faut que la seconde idée qui accompagne cette image soit plus distincte et plus juste que l'autre; qu'au oon*^ traire elle n'est juste que parce qu'elle ressemble à la première^ qui sert de règle pour la seconde. Car enfin il ne faut pas croire que l'imagination et les sens mêmes nous représentent les objets plus distinctement que l'entendement pur , mais seulement qu'ils touchent et qu'ils appliquent davantage l'esprit. Car les idées des sens et de l'imagination ne sont distinctes que par la conformité qu'elles ont avec les idées de la pure intellection ^ L'image d'un carré, par exemple, que l'imagination trace dans le cerveau^ n'est juste et bien faite que par Ifl conformité qu'elle a avec l'idée d'un carré
1. Tanto meliora esse judico quee oculis cernx), quanto pro siii natura virininra •unt ils qu» animo intelllgo. Anpr.
DE L'ESPRIT PUB. — If PARTIE. Ul
que nous concevons par pure intellection *. f/est cette idée qui règlo cette image. C'est l'esprit qui conduit l'imagination et qui l'obiigo pour ainsi dire de regarder de temps en temps si l'image qu'elle peint est une figure de quatre lignes droites et égales dont les angles sont exactement droits , en un mot si ce .qu'on imagine est semblable à ce qu'on conçoit.
Après ce que l'on a dit, je ne crois pas qu'on puisse* douter que ceux qui assurent que l'esprit peut se former les idées des objets ne se trompent; puisqu'ils attribuent à l'esprit la puissance de créer et même de créer avec sagesse et avec ordre , quoiqu'il n'ait au*cime connaissance de ce qu'il fait : car cela n'est pas concevable. Mais la cause de leur erreur est que les hommes ne manquent jamais de juger qu'une chose est cause de quelque effet quand l'uD et l'autre sont joints ensemble , supposé que la véritable cause de cet effet leur soit inconnue. C'est pour cela que tout le monde conclut qu'une boule agitée qui en rencontre une autre est la véritable et la principale cause de l'agitation qu'elle lui communique ; que la volonté de l'àma est la véritable et la principale cause du mouvement du bra$ et d'autres préjugés semblables; parce qu'il arrive toujours qu'une boule est agitée quand elle est rencontrée par une autre qui la choque , que nos bras sont remués presque toutes les fois que nous le voulons, et que nous ne voyons point sensiblement quelle autre chose pourrait être la cause de ces mou-r vements.
Mais lorsqu'un effet ne suit pas si souvent de quelque chose qui n'en est pas la cause , il ne laisse pas d'y avoir toujours un fort grand nombre de personnes qui croient que cette chose est la cause de l'effet qui arrive ; mais togt le monde ne tombe pas dans cette erreur. II. parait, par exemple, une comète, et après cette comète un prince meurt; des pierres sont exposées à la lune et elles sont mangées des vers; le soleil est joint avec mars dans la nativité d'un enfant , et il arrive que cet enfant a quelque chose d extraordinaire ; cela suffit à beaucoup de gens pour se persuader que la comète, la lune, la conjonction du soleil avec mars sont les causes des effets que l'on vient de marquer et d'autres mêmes qui leur ressemblent, et la raison pour laquelle tout le monde ne le croit pas, c'est qu'on ne voit pas à tous moments que ces effets suivent ces choses.
Mais tous les hommes ayant d'ordinaire les idées des objets pré-
l. Quiabcne se inspiciens non cxpertus est tanto se aliquid intellexisse sincerins, quanto removere atque subducere intentionem mentis a corporis aensibus potnit ? Vug. /> îmmrtrl. auimff^c. 10.
sentes à l'esprit dès qu'ils le souhaitent, et cela leur arrivant plusieurs fois le jour, presque tous concluent que la volonté qui accompagne la production ou plutôt la présence des idées en est la véritable cause, parce qu'ils ne voient rien dans le même temps à quoi ils la puissent attribuer et qu'ils s'imaginent que les idées ne sont plus dès que l'esprit ne les voit plus, et qu'elles recommencent à exister lors()u'elles se représentent à l'esprit.
C'est aussi pour ces raisons-là que quelques-uns jugent que les objets de dehors envoient des images qui leur ressemblent, ainsi que nous venons de le dire dans le chapitre précédent. Car n'élant pas possible de voir les objets par eux-mêmes mais seulement par leurs idées, ils jugent que l'esprit produit l'idée parce que dès qu'il est présent ils le voient, dès qu'il est absent ils ne le voient plus, et que la présence de l'objet accompagne presque toujours l'idée qui nous le représente.
Toutefois, si les hommes ne se précipitaient point dans leurs jugements , de ce que les idées des choses sont présentes à leur esprit dès qu'ils le veulent , ils devraient seulement conclure que selon Tordre de la nature leur volonté est ordinairement nécessaire afin qu'ils aient ces idées ; mais non pas que la volonté est la véritable et la principale cause qui les rende présentes à leur esprit , et encore moins que la volonté les produise de rien ou de la manière qu'ils l'expliquent. Ils ne doivent pas non plus conclure que les objets envoient des espèces qui leur ressemblent )k cause que Fâme ne les aperçoit d'ordinaire que lorsqu'ils sont présents, mais seulement que l'objet est ordinairement nécessaire afin que Tidée soit présente à l'esprit. Enfin ils ne doivent pas juger qu'une boule agitée soit la principale et la véritable cause du mouvement de la boule qu'elle trouve dans son chemin, puisque la première n'a point ellemême la puissance de se mouvoir. Ils peuvent seulement juger que cette rencontre de deux boules est occasion à l'auteur du mouvement de la matière d'exécuter le décret de sa volonté , qui est la cause universelle de toutes choses , en communiquant à l'autre boule une partie du mouvement de la première; c'est-à-dire*, pour parler plus clairement, en voulant que la dernière acquière autant d'agitation que la première perd de la sienne : car la force mouvante des corps ne peut être que la volonté de celui qui les conserve , comme nous ferons voir ailleurs.
1 . Voy. le ch. 3 de la deuxième part, de la Méthode ttYÉclairc. sur ce même ch.