LIVRE CINQUIÈME. i
point le témoignage intérieur de ma conscience; il m'apprend seulement que je veux être heureux. Il n'y a que Dieu qui me puisse convaincre intérieurement que tous les autres hommes, les anges et les démons veulent être heureux. 11 n'y a que lui qui puisse m'assurer qu'il ne donnera jamais l'être à aucun esprit qui soit indifférent pour le bonheur ; car quel autre que lui pourrait m'assurer positivement de ce qu'il fait et même de ce qu'il pense? Et comme il ne peut jamais me tromper, je ne puis douter de ce qu'il m'apprend. Je suis donc certain que tous les hommes veulent être heureux, parce que cette inclination est naturelle et qu'elle ne dépend point du corps.
Il n'en est pas de même des passions particulières. Si je suis passionné pour la musique, pour la danse, pour la chasse; si j'aime les douceurs ou le haut goût, je n'en puis rien conclure de certain touchant les passions des autres hommes. Le plaisir est sans doute doux et agréable à tous les hommes; mais tous les hommes ne trouvent pas du plaisir dans les mêmes choses. L'amour du plaisir est une inclination naturelle; cet amour ne dépend point du corps : il est donc général à tous les hommes. Mais l'amour de la musique, de la chasse ou de la danse n'est pas général, parce que la disposition du corps dont il dépend étant différente dans tous les hommes , toutes les passions qui en dépendent ne sont pas toujours les mêmes.
Les passions générales, comme Je désir, la joie et la tristesse, tiennent le milieu entre les inclinations naturelles et les passions particulières* Elles sont générales comme les inclinations ; mais elles ne sont pas également fortes, parce que la cause qui les produit et qui les entretient n'est pas elle-même également agissante. Il y a une variété infinie dans les degrés d'agitation des