LIVRE CINQUIEME
les métaux, dans Teau que dans la glace ; que les espaces depuis la terre jusqu'ali firmament sont vides, ou que les corps qui les remplissent n*ont point tant de réalité et de solidité que le soleil et les étoiles. Enfin, si nous tombons en une infinité d'erreurs sur la nature et sur la perfection de chaque chose, c'est que nous raison* nons sur ce faux principe.
Un grand mouvement d'esprits, et par conséquent une forte passion, accompagnant toujours une idée sensible de grandeur, et un petit mouvement d'esprits et par conséquent une faible passion accompagnant aussi une idée sensible de petitesse, on s'applique beaucoup et l'on emploie trop de temps à l'étude de tout ce qui excite une idée sensible de grandeur, et l'on néglige tout ce qui ne donne qu'une idée sensible de petitesse. Ces grands corps, par exemple, qui roulent, sur nos têtes, ont fait de tout temps impression sur les esprits; on les a d'abord adorés à cause de l'idée sensible de leur grandeur et de leur éclat. Quelques génies plus hardis en ont examiné les mouvements, et ces astres ont été dans tous les siècles l'objet ou de l'étude ou de la vénération de beaucoup de gens. On peut même penser que la crainte de ces influences imaginaires qui effraient encore présentement les astrologues et les esprits faibles est une espèce d'adoration qu'une imagination abattue rend à l'idée de grandeur qui représente les corps célestes.
Le corps de l'homme, au contraire, infiniment plus admirable et plus digne de notre application que tout ce qu'on peut savoir de Jupiter, de Saturne et de toutes les autres planètes, n'est presque point connu. L'idée sensible des parties de chair disséquée n'a rien de grand et cause même du dégoût et de Thorredr ; de sorte que ce n'est que depuis quelques années que les personnes d'esprit regardent l'anatomie comme une
flO RECHERCHE DE LA VÉRITÉ.
science qui mérite leur application. 11 s*est trouvé des princes et des rois astronomes 6t qui faisaient gloire de l'être ; la grandeur des astres semblait s'accommoder avec la grandeur de leur dignité. Mais je ne crois pas que Ton en ait vu qui se soient fait honneur de savoirl'anatomie et de bien disséquer un cœur et un cerveau. 11 en est de môme de beaucoup d'autres sciences.
Les choses rares et extraordinaires produisent dans les esprits des mouvements plus grands et plus sensibles que celles qui se voient tous les jours; on les admire, on y attache par conséquent quelque idée de grandeur, et elles excitent ainsi dans les esprits des passions d'estime et de respect. C'est ce qui renverse la raison de bien des gens ; il y en a beaucoup qui sont si respectueux et si curieux pour tout ce qui nous reste de l'antiquité, pour tout ce qui vient de loin ou qui est rare et extraordinaire, que leur esprit en est comme esclave^ car l'esprit n'ose juger ou se mettre au-dessus de ce qu'il respecte.
11 est vrai qu'il n'y a pas grand danger pour la vérité que des gens aiment les médailles, les armes et les habillements des anciens, ou ceux des Chinois ou des sauvages. 11 n'est pas tout à fait inutile desavoir la carte de l'ancienne^Rome ou les chemins de Tonkin à Nankin, quoiqu'il soit plus utile pour nous de savoir ceux de Paris à Saint-Gérmain ou à Versailles. Enfin on ne peut * trouver à redire que des gens veuillent savoir au vrai rhisioire de la guerre des Grecs avec les Perses, ou des Tartares avec les Chinois, et qu'ils aient pour Thucydide et pour Xénophon, ou pour tout autre qu'il vous plaira, une inclination extraordinaire. Mais on ne peut souffrir que l'admiration pour l'antiquité se rende maîtresse de la raison, qu'il soit comme défendu de faire usage de son esprit pour examiner les sentiments des ap.cieas, et^que ceux qui en découvrent et qui en dé-