LITRE SIXIEME
de Tentendement, parce que rentendement ne fait simplement qu'apercevoir, ainsi qu'on Ta déjà dit dès le commencement du premier livre.
Les jugements et les raisonnements n'étant du côté de rentendement que de pures perceptions, il est visible que l'entendement ne tombe jamais dans l'erreur, puisque Terreur ne se trouve point dans les perceptions et qu'elle n'est pas môme intelligible. Car enfin l'erreur ou la fausseté n'est qu'un rapport qui n'est point, et ce qui n'est point n'est ni visible ni intelligible. On peut * voir que 2 fois 2 font A ou que 2 fois 2 ne font pas 5 ; car il y a réellement un rapport d'égalité entre 2 fois 2 et 4 et un d'inégalité entre 2 fois 2 et 5; ainsi la vérité est intelligible. Mais on ne verra jamais que 2 fois 2 soient 5, car il n'y a point là de rapport d'égalité ; et ce qui n'est point ne peut être aperçu. L'erreur, comme nous avons déjà dit plusieurs fois, ne consiste donc que dans un consentement précipité de la volonté, qui se laisse éblouir à quelque fausse lueur, et qui, au lieu de conserver sa liberté autant qu'elle le peut, se repose avec négligence dans l'apparence de la vérité.
Néanmoins, parce qu'il arrive d'ordinaire que l'entendement n'a que des perceptions confuses et imparfaites des choses, il est véritablement une cause de nos erreurs que l'on peut appeler occasionnelle ou indirecte; car de même que la vue corporelle nous jette souvent dans l'erreur parce qu'elle nous représente les objets de dehors confusément et imparfaitement ; confusément, lorsqu'ils sont trop éloignés de nous ou faute de lumière; et imparfaitement, parce qu'elle ne nous représente que les côtés qui sont tournés vers] r; nous; ainsi l'entendement n'ayant souvent qu'une per-'*^* ception confuse et imparfaite des choses, parce qu'elles ne lui sont pas assez présentes et qu'il n'en découvre pas toutes les parties, il est cause que la volonté tombe
dans un grand nombre d'erreurs en se rendant trop facilement à ces perceptions obscures et imparfaites.
Il est donc nécessaire de chercher les moyens d'empêcher que nos perceptions ne soient confises et impar- J, \ faites. Et parce qu'il n'y a rien qui les rende plus claires ^ 1 et plus distinctes que l'atteiition, comme tout le monde en est convaincu, il faut tâcher de trouver des moyens dont nous puissions nous servir pour devenir plus attentifs que nous ne sommes. C'est ainsi que nous pourrons conserver l'évidence dans nos raisonnements, et voir même tout d'une vue une liaison nécessaire entre toutes les parties de nos plus longues déductions.
Pour trouver ces moyens, il est nécessaire de se bien convaincre de ce que nous avons déjà dit ailleurs, que l'esprit n'apporte pas une égale attention à toutes les choses qu'il aperçoit; car il s'applique infiniment plus à celles qui le touchent^ qui le modifient et qui le pénètrent, qu'à celles qui lui sont présentes, mais qui ne le touchent pas et qui ne lui appartiennent pas; en un mot, il s'occupe beaucoup plus de ces propres modifications que des simples idées des objets, lesquelles idées sont quelque chose de différiBnt de lui-même.
C'est pour cela que nous ne considérons qu'avec dégoût et sans beaucoup d'application les idées abstraites de l'entendement pur ; que nous nous appliquons beaucoup davantage aux choses que nous imaginons, principalement lorsque nous avons Timaginalion forte et qu'il se trace de grands vestiges dans notre cerveau. Enfin c'est à cause de cela que nous nous occupons entièrement des qualités sensibles sans pouvoir même nous appliquer aux idées pures de l'esprit dans le temps que nous sentons quelque chose de fort agréable ou de fort pénible. Car la douleur, le plaisir et les autres sensations n'étant que des manières d'être de l'esprit, il n'est pas possible que nous soyons sans les aper*