‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 44 sur 229 · LIVRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIEME

4° Parce que la certitude que Ton a dès cette vie qu'il faut que c^tte justice se fasse, agite l'esprit de mortelles inquiétudes, et le jette dans une espèce de désespoir qui rend les voluptueux misérables au milieu même des plus grands plaisirs.

5** Parce qu'il y a presque toujours des remords fâcheux qui accompagnent les plaisirs les plus innocents, à cause que nous sommes assez convaincus que nous n'en méritons point ; et ces remords nous privent d'une certaine joie intérieure que Ton trouve môme dans la douleur de la pénitence.

Ainsi, quoique le plaisir soit un bden, il faut tomber d'accord qu'il n'est pas toujours avantageux de le goûter, par toutes ces raisons; et par d'autres semblables qu'il est très-utile de savoir, et qu'il est très-facile de déduire de celles-ci, il est presque toujours très-avantageux de souffrir la douleur, quoiqu'elle soit effectivement un mal.

Néanmoins tout plaisir est un bien^ et rend actuellement heureux celui qui le goûte, dans l'instant qu^il le goûte et autant qu'il le goûte ; et toute douleur est un mal et rend actuellement malheureux celui qui la souffre, dans l'instant qu'il la souffre et autant qu'il la souffre. On peut dire qîie les justes et les saints sont en cette vie les plus malheureux de tous les hommes, et les plus dignes de compassion. Si in vita tantum in Christo speramuSf miserabiliores sumus omnibus kominidus ^, dit saint Paul. Car ceux qui pleurent et qui souffrent persécution pour la justice^ ne sont point heureux parce qu'ils souffrent pour la justice, mais parce que le royaume du ciel est à eux, et qu'une grande récompense leur est réservée dans le ciel, c'est-à-dire parce qu'ils seront quelque jour heureux. Ceux qui

* Aux Cor,

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souffrent persécution pour la justice sont en cela justes, vertueux et parfaits, parce qu*ils sont dans l'ordre de Dieu, et que la perfection consiste à le suivre; mais ils ne sont pas heureux à cause qu'ils souffrent. Un jour ils ne souffriront plus, et alors ils seront heureux aussi bien que justes et parfaits.

Cependant je ne nie pas que dès cette vie les justes ne soient heureux en quelque manière par la force de leur espérance et de leur foi, qui rendent ces biens futurs comme présents à leur esprit. Car il est certain que lorsque l'espérance de quelque bien est forte et vive, elle l'approche de l'esprit et le lui fait goûter; ainsi elle le rend en quelque manière heureux, puisque c'est le goût du bien, la possession du bien, le plaisir qui nous rend heureux.

11 ne faut donc pas dire aux hommes que les plaisirs sensibles ne sont point bons et qu'ils ne rendent point plus heureux ceux qui en jouissent; puisque cela n'est pas vrai, et que dans le temps de la tentation ils le reconnaissent à leur malheur. Il leur faut dire que, bien que ces plaisirs soient bons en eux-mêmes et capables de les rendre en quelque manière heureux, ils doivent néanmoins les éviter pour des raisons semblables à celles que j'ai apportées; mais qu'ils ne les peuvent point éviter par leurs propres forces, parce qu'ils désirent d'être heureux par une inclination qu'ils ne peuvent vaincre, et que ces plaisirs passagers qu'ils doivent éviter la contentent en quelque manière, et qu'ainsi ils sont dans une misérable nécessité de se perdre, s'ils ne sont secourus par la délectation de la grâce qui contrebalance l'effort continuel des plaisirs sensibles. Il leur faut dire ces choses, afin qu'ils connaissent distinctement leur faiblesse et le besoin qu'ils ont d'un libérateur.

Il faut parler aux hommes comme Jésus-Christ leur

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