‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 65 sur 229 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

tretiennent el se fortifient l'un l'autre, il nous allés de telle manière avec tout ce qui nous environne, et principalement avec les êtres de môme espèce que nous, que leurs maux nous affligent naturellement, que leur joie nous réjouit, et que leur grandeur, leur abaissement, leur diminution, semble augmenter ou diminuer notre être propre. Les nouvelles dignités de nos parents et de nos amis, les nouvelles acquisitions de ceux qui ont le plus de rapport à nous, les conquêtes et les victoires de notre prince, et môme les nouvelles découvertes du nouveau monde, semblent ajouter quelque chose à notre substance. Tenant à toutes ces choses, nous nous réjouissons de leur grandeur et de leur étendue : nous voudrions même que ce monde n'eût point de bornes; et cette pensée de quelques philosophes, que les étoiles et les tourbillons sont infinis, non-seulement semble digne de Dieu, mais elle paraît encore très-agréable à l'homme, qui sent une secrète joie défaire partie de l'infini; parce que, tout petit qu'il est en lui-même, il lui semble qu'il devienne comme tnfini en se répandant dans les êtres infinis qui Tenvironnent.

Il est vrai que l'union que nous avons avec tous les corps qui roulent dans ces grands espaces n'est pas fort étroite. Ainsi, elle n'est pas sensible à la plupart des hommes, et il y en a qui s'intéressent si peu dans les découvertes que Ton fait dans les cîeux,que l'on pourrait bien coire qu'ils n'y sont point unis par la nature, si l'on ne savait d'ailleurs que c'est ou faute de connaissance, ou parce qu'ils tiennent trop à d'autres choses.

L'âme, quoique unie au corps qu'elle anime, ne sent pas toujours tous les mouvements qui s'y passent; ou bien, si elle les sent, elle ne s'y applique pas toujours : la passion qui l'agite étant souvent plus grande

que le sentiment qui la touche, elle semble tenir davantage à l'objet de sa passion qu'à son propre corps ; car c'est principalement par les passions que l'âme se répand au dehors et qu'elle sent qu'elle tient effectivement à tout ce qui l'environne; comme c'est principalement par le sentiment qu^elle se répand dans son corps et qu'elle reconnaît qu'elle est unie à toutes les parties qui le composent. Mais, comme on ne peut pas conclure que l'âme d'un passionné n'est pas unie h son corps, à cause qu'il s'offre à la mort, et qu'il ne s'intéresse point pour la conservation de sa vie; de môme on ne doit pas s'imaginer que nous ne tenions point naturellement à toutes choses, à cause qu'il y en a auxquelles nous ne prenons point de part. Voulez-vous, par exemple, savoir si les hommes tiennent à leur prince, à leur patrie; cherchez-en qui en connaissent les intérêts et qui n'aient point d'aOaires particulières qui les occupent : vous verrez alors combien grande sera leur ardeur pour les nouvelles, leur inquiétude pour les batailles, leur joie dans les victoires, leur tristesse dans les défaites. Vous verrez alors clairement que les hommes sont étroitement unis à leur prince et à leur patrie.

De même, voulez-vous savoir si les hommes tiennent la Chine et au Japon, aux planètes et aux étoiles fixes : cherchez-en, ou bien imaginez-vous-en quelques-uns dont le pays et la famille jouissent d'une profonde paix, qui n'aient point de passions particulières et qui ne sentent point actuellement l'union qui les tient attachés aux choses qui sont plus proche de nous que les cieux ; et vous reconnaîtrez que s'ils ont quelque connaissance de la grandeur et de la nature de ces astres, ils auront de la joie si l'on en découvre quelques-uns; ils les considéreront avec plaisir; et is'ils sont assez habiles, ^Is se donneront volontiers la

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peine d'en observer et d'en calculer les mouvements.

Ceux qui sont dans le trouble des affaires ne se mettent guère en peine s*il parait quelque comète ou s'il arrive quelque éclipse; mais ceux qui ne tiennent point si fort aux choses qui sont proche d'eux se font une affaire considérable de ces sortes d'événements, parce qu'en effet il n'y a rien à quoi Ton ne tienne, quoiqu'on ne le sente pas toujours; de même qu'on ne sent pas toujours que son âme est unie, je ne dis pas à son bras et à sa main, mais à son cœur et à son cerveau.

La plus forte union naturelle que Dieu ait mise entre nous et ses ouvrages est celle qui nous lie avec les hommes avec lesquels nous vivons. Dieu nous a commandé de les aimer comme d'autres nous-mêmes ; et afin que l'amour de choix par lequel nous les aimons soit ferme et constant, il le soutient et le fortifie sans cesse par un amour naturel qu'il imprime en nous. Il a mis pour cela certains liens invisibles qui nous obligent comme nécessairement à les aimer, à veiller à leur conservation comme à la nôtre, à les regarder comme des parties nécessaires au tout que nous composons avec eux, et sans lequel nous ne saurions subsister.

Il n'y a rien de plus admirable que ces rapports naturels qui se trouvent entre les inclinations des esprils des hommes, entre les mouvements de leur corps, et entre ces inclinations et ces mouvements. Tout cet enchaînement secret est une merveille qu'on ne peut assez admirer et qu'on ne saurait jamais comprendre. A la vue de quelque mal qui surprend ou que Ton sent comme insurmontable par ses propres forces, on jette, par exemple, un grand cri. Ce cri, poussé souvent sans qu'on y pense et par la disposition de la machine, entre infailliblement dans les oreilles de ceux qui sont

assez proche pour donner le secours dont on a besoin. Il les pénètre, ce cri, et se fait entendre à eux de quelque nation et de quelque qualité qu'ils soient; car ce cri est de toutes les langues et de toutes les conditions, comme en effet il en doit être. Il agite le cerveau et change en un moment toute la disposition du corps de ceux qui en sont frappés, il les fait même courir au secours sans qu'ils y pensent. Mais il n'est pas longtenïps sans agir sur leur esprit et sans les obliger à vouloir secourir et à penser aux moyens de secourir celui qui a fait cette prière naturelle, pourvu toutefois que cette prière ou plutôt ce commandement pressant soit juste et selon les règles de la société. Car un cri indiscret, poussé sans sujet ou par une vaine frayeur, produit dans les assistants de l'indignation ou de la moquerie au lieu de compassion, parce qu'en criant sans raison l'on abuse des choses établies par la nature pour notre conservation. Ce cri indiscret produit naturellement de l'aversion et le désir de venger le tort que l'on a fait à la nature, je veux dire à l'ordre des choses, si celui qui l'a fait sans sujet Ta fait volontairement. Mais il ne doit produire que la passion de moquerie mêlée de quelque compassion, sans aversion et sans un désir de vengeance, si c'est l'épouvante, c'est-à-dire une fausse apparence d'un besoin pressant, qui ail été cause que quelqu'un se soit écrié : car il faut de la moquerie pour le rassurer comme craintif et pour le corriger, et il faut de la compassion pour le secourir comme faible : on ne peut rien concevoir de mieux ordonné.

Je ne prétends pas expliquer par un exemple quels sont les ressorts et les rapports que l'auteur de la nature a mis dans le cerveau des hommes et de tous les animaux pour entretenir le concert et l'union néces-: saire à leur conservation. Je fais seulement quelques réflexions sur ces ressorts, afin que Ton y pense et que

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