‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 76 sur 229 · LIVRE CINQUIÈME. 1S · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME. 1S

Le iils de Dieu, ses apôtres et tous ses véritables disciples recommandent surtout la patience, parce qu'ils savent que quand on veut vivre eu homme de bien, il y a beaucoup à souffrir. Enfin les vrais chrétiens ou les véritables philosophes ne disent rien qui ne soit conforme au bon sens, à l'expérience; mais toute la nature résiste sans cesse à l'opinion ou à l'orgueil des stoïques.

Les chrétiens savent que pour se délivrer en quelque manière de la dépendance où ils sont, ils doivent travailler à se priver de toutes les choses dont ils ne peuvent jouir sans plaisir ni être privés sans douleur ; que c'est là le seul moyen de conserver la paix et la liberté de l'esprit qu'ils ont reçues par la grâce de leur libérateur. Les stoïciens, au contraire, suivant les fausses idées de leur philosophie chimérique, s'imaginent d'être sages et heureux, et qu'il n'y a qu'à penser à la vertu et à l'indépendance pour devenir vertueux et indépendants. Le bon sens et l'expérience nous assurent que le meilleur moyen pour n'être point blessés par la douleur d'une piqûre, c'est qu'il ne faut point se piquer. Mais les stoïciens disent : Piquez, et je vais, par la force de mon esprit et par le secours de ma philosophie, me séparer de mon corps, dételle sorte que je ne m'inquiéterai point de ce qui s'y passe. J'ai des preuves démonstratives que mon bonheur n'en dépend point, que la douleur n'est point un mal; et vous verrez, par Tair de mon visage et par la contenance ferme de tout le reste de mon corps, que ma philosophie me rend invulnérable.

Leur orgueil leur soutient le courage, mais il n'empêche pas qu'ils ne souffrent effectivement la douleur avec inquiétude et qu'ils ne soient misérables. Ainsi l'union qu'ils ont avec leur corps n'est point détruite ni leur douleur dissipée ; mais c'est que l'union qu'ils

ont avec les autres hommes, fortifiée par le désir de leur estime, résiste ea quelque sorte à cette autre union qu'ils ont avec leur propre corps. La vue sensible de ceux qui les regardent, et auxquels ils sont unis, arrête le cours des esprits qui accompagne la douleur^ et efface sur leur visage l'air qu'elle y imprimait ; car, si personne ne les regardait, cet air de fermeté et de liberté d'esprit s'évanouirait incontinent. Ainsi les stoïciens ne résistent en quelque façon à Tunion qu'ils ont avec leur corps qu'en se rendant davantage esclaves des autres hommes auxquels ils sont unis par la pas«sion de la gloire. C'est donc une vérité constante que tous les hommes par la nature sont unis à toutes les choses sensibles, et que par le péché ils en sont dépen*dants. On le reconnaît assez par expérience, quoique la raison semble s'y opposer^ et presque toutes les actions des hommes en sont des preuves sensibles et démonstratives.

Cette union qui est généralement dans tous lès hommes, n'est pas d'une égale étendue ni d'une égale force dans tous les hommes^ Car comme elle suit la connaissance de l'esprit, on peut dire que Ton n'est pas actuellement uni aux objets que l'on ne connaît pas. Un paysan dans sa chaumine ne prend point de part à la gloire de son prince et de sa patrie, mais seulement à la gloire de son village et de ceux d'alentour, parce que sa connaissance ne s'étend que jusque-là.

L'union de l'Âme aux objets sensibles que Ton a vus et que l'on a goûtés est plus forte que l'union à ceux que l'on a seulement imaginés et dont on a seulement ouï parler. C'est par le sentiment que nous nous unissons plus étroitement aux choses sensibles, car le sen< timent produit de bien plus grandes traces dans le cerveau et excite un mouvement d'esprit bieti plus violent que la seule imagination.

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