LIVRE CINQUIEME
vait espérer de ses propres forces. Il est vrai que si les assistants et Teniiemi de ce misérable ont déjà les esprits et les fibres de leur cerveau ébranlés d'un mouvement violent et contraire à celui qui fait naître la compassion dans l'âme, les gémissements de cet homme ne feront que l'augmenter, et son malheur serait inévitable s'il demeurait toujours dans le même air et dans la même contenance; Mais la nature y a bien pourvu ; car, à la vue de la perte prochaine d'un grand bien, il se forme naturellement sur le visage des caractères de rage et de désespoir si vifs et si surprenants, qu'ils désarment les plus passionnés et les rendent comme immobiles. Cette vue terrible et inopinée des traits de la mort peints par les mains de la nature sur le visage misérable, arrête, dans l'ennemi même qui en est frappé, le mouvement des esprits et du sang qui le portait à la vengeance ; et, dans ce moment de faveur et d'audience, la nature, retraçant l'air humble et soumis sur le visage de ce misérable, qui commence à espérer à cause de l'immobilité et du changement d'air de son ennemi, les esprits animaux de cet ennemi reçoivent la détermination dont ils n'étaient pas capables un moment auparavant ; de sorte qu'il entre machinalement dans les mouvements de compassion, qui inclinent naturellement son âme à se rendre aux raisons de la charité et de la miséricorde.
Un homme passionné ne pouvant, sans une grande abondance d'esprits, produire ni conserver dans son cerveau une image assez vive de son malheur et un ébranlement assez fort pour donner au corps une contenance forcée et extraordinaire, les nerfs qui répondent au dedans du corps de cette personne reçoivent, à la vue de quelque mal, les secousses et les agitations nécessaires pour faire couler dans tous les vaisseaux qui ont communication au cœur les humeurs propres
pour produire les esprits que la passion demande. Car les esprits animaux se répandant dans les nerfs qui vont au foie, à la rate, au pancréas, et généralement à tous les viscères, ils les agitent et les secouent, et ils expriment, par leur agitation, les humeurs que ces parties conservent pour les besoins de la machine.
Mais si ces humeurs coulaient toujours de la môme manière dans le cœur, si elles y re'cevaient une pareille fermentation en divers temps, et si les esprits qui en sont formés montaient également dans le cerveau, on ne verrait pas des changements si prompts dans les mouvements des passions. La vue d'un magistrat, par exemple, n'arrêterait pas un instant l'emportement d'un furieux qui court à la vengeance, et son visage tout ardent de sang et d'esprits ne deviendrait pas tout d'un coup blême et mourant par l'appréhension de quelque supplice.
Ainsi, pour empêcher que ces humeurs mêlées avec le sang n'entrent toujours de la même manière dans le cœur, il y a des nerfs qui en environnent les artères, lesquels, en se serrant et en se jrelâchant par l'impression que la vue de Tobjet et la force de rimagination produisent dans les esprits, ferment et ouvrent le chemin à ces humeurs. Et afin d'empêcher que les mêmes humeurs ne reçoivent une pareille agitation et une pannlle fermentation dans le cœur en divers temps^ il y a d'autres nerfs qui en causent les battements ; et ces nerfs, n'étant pas également agités dans les différents mouvements des esprits, ne poussent pas le sang avec la même force dans les artères. D'autres nerfs répandus dans le poumon distribuent l'air au cœur, en serrant et en relâchant les branches du canal qui sert à la respiration, et ils règlent de cette sorte la fermentation du sang par rapport aux circonstances de la passion qui domine.
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Enfin, pour régler avec plus de justesse et de promp« titude le cours des esprits, il y a des nerfs qui environnent les artères, tant celles qui montent au cerveau que celles qui conduisent le sang à toutes les autres parties du corps. De sorte que Tébranlement du cerveau, qui accompagne la vue inopinée de quelque circonstance à cause de laquelle il esta propos de changer tous les mouvements de la passion, détermine subitement le cours des esprits vers les nerfs qui environnent ces artères, pour fermer par leur contraction le passage au sang qui monte vers le cerveau, et l'ouvrir par leur relâchement à celui qui se. répand dans toutes les autres parties du corps.
Ces artères qui portent le sang vers le cerveau étant libres, et toutes celles qui le répandent dans tout le reste du corps étant fortement liées par ces nerfs, la tète doit être toute remplie de sang et le visage en doit être tout couvert. Mais quelque circonstance venant à chan^ ger l'ébranlement du cerveau qui causait cette disposition dans ces nerfs, les artères liées se délient et les autres au contraire se serrent fortement* Ainsi la tête se trouve vide de sang^ la pâleur se peint sur le vbage, et le peu de sang qui sort du cœur, et que les nerfs dont nous avons parlé y laissent entrer pour entretetenir la vie, descend presque tout dans les parties basses du corps; le cerveau manque d'esprits animaux, et tout le reste du corps est saisi de faiblesse et de tremblement»
Pour expliquer et prouver en détail les choses que nous venons de dire, il serait nécessaire de donner une connaissance générale de la physique et une particu'^ lière du corps humain» Mais ces deux sciences sont encore trop imparfaites pour conserver toute Texactitude que je souhaiterais : outre que si je poussais plus avant cette matière» cela me conduirait bientôt hors de mon sujet : car il me suffit de donner ici une lY. 14
idée grossière et générale des passions, pourvu que cette idée ne soit point fausse.
Ces ébranlements du cerveau et ces mouvements du sang et des esprits sont la quatrième chose qui se trouve dans chacune de nos passions ; et ils produisent la cinquième, qui est Témotion sensible de l'âme.
Dans l'instant que les esprits animaux sont poussés du cerveau dans le reste du corps pour y produire les mouvements propres à entretenir la passion^ l'âme est poussée vers le bien qu'elle aperçoit ; et cela d'autant plus fortement que les esprits sortent du cerveau avec plus de force, parce que c'est le même ébranlement du cerveau qui agite l'âme et les esprits animaux.
Le mouvement de l'âme vers le bien est d'autant f\) plus grand que la vue du bien est plus sensible; et le mouvement des esprits qui sortent du cerveau pour se répandre dans le reste du corps est d'autant plus violent que l'ébranlement des fibres du cerveau, causé par rimpression de l'objet ou l'imagination, est plus fort.
Ainsi, ce même ébranlement du cerveau rendant la \ .vue du bien plus sensible, il est nécessaire que l'émotion de l'âme dans les passions augmente avec la même proportion que le mouvement des esprits.
Ces émotions de l'âme ne sont pas différentes de celles qui suivent immédiatement de ïa vue intellectuelle du bien, desquelles nous avons parlé ; elles sont seulement plus fortes et plus vives, à cause de l'union de l'âme et du corps, et que cette vue qui les produit est sensible.
La sixième chose qui se rencontre est le sentiment de la passion; sentiment d'amour, d'aversion, de désir, de joie, de tristesse. Ce sentiment n'est point différent de celui dont on a déjà parlé ; il est seulement plus vif, parce que le corps y a beaucoup de part. Mais il est toujours suivi d'un certain sentiment de douceur qui nous rend toutes nos passions agréables ;