LIVRE CINQUIÈMB
Mais non-seulement c'est aimer Dieu, c'est encore aimer comme Dieu aime. Dieu s'aime uniquement; il n'aime ses ouvrages que parce qu'ils ont rapport à ses perfections, et il les aime à proportion qu'ils y ont rapl)ort; enfin c'est le même amour par lequel Dieu s'aime et les choses qu'il a faites. Aimer selon les règles de la vertu, c'est aimer Dieu uniquement, c'est aimer Dieu en toutes choses, c'est aimer les choses à proportion qu'elles participent à la bonté et aux perfections de Dieu, puisque c'est les aimer à proportion qu'elles sont aimables; enfin c'est aimer par l'impression du môme amour p^r lequel Dieu s'aime, car c'est l'amour par lequel Dieu s'aime et toutes choses par rapport à lui qui nous anime lorsque nous aimons comme nous de vous aimer. Nous aimons donc alors comme Dieu aime.
Il est donc évident que la connaissance delà vérité et l'amour réglé de la vertu font toute notre perfection ; puisque ce sont les suites ordinaires de notre union avec Dieu, et qu'ils nous mettent même en possession de lui autant que nous en sommes capables en cette vie. L'aveuglement de l'esprit et le dérèglement du cœur font au contraire toute notre imperfection; et ce sont aussi des suites de l'union de notre esprit avec notre corps, comme je l'ai prouvé en plusieurs endroits en faisant voir que nous ne connaissons jamais la vérité et que nous n'aimons jamais le vrai bien lorsque nous suivons les impressions de nos sens, de notre imagination et de nos passions.
Ces choses sont évidentes. Cependant les hommes, qui désirent tous avec ardeur la perfection de leur ôlj e, se mettent peu en peine d'augmenter l'union qu'ils ont avec Dieu, et ils travaillent sans cesse à fortifier et à étendre celle qu'ils ont avec les choses sensibles» On ne peut trop expliquer la cause d'un si étrange dérèglement.
La possession du bien doit naturellement produire deux effets dans celui qui le possède : elle doit le rendre plus parfait et en même temps plus heureux ; mais cela n'arrive pas toujours. Il est impossible, je l'avoue, que l'esprit possède actuellement quelque bien et qu'il ne soit pas actuellement plus parfait; mais il n'est pas impossible qu'il possède actuellement quelque bien sans être actuellement plus heureux. Ceux qui connaissent le mieux la vérité et qui aiment davantage les biens les plus aimables sont toujours actuellement plus parfaits que ceux qui sont dans l'aveu'glement et dans le dérèglement, mais ils ne sont pas toujours actuellement plus heureux. Il en est de même du mal : il doit rendre imparfait et malheureux tout ensemble ; mais quoiqu'il rende toujours lés hommes plus imparfaits, il ne les rend pas toujours plus malheureux, ou il ne les rend pas toujours malheureux à proportion qu'il les rend imparfaits. La vertu est souvent dure et amère, et le vice doux et agréable; et c'est principalement par la ifoi et par l'espérance que les gens de bien sont véritablement heureux, pendant que les méchants sont actuellement dans les plaisirs et dans les délices. Cela ne doit pas être, mais cela est. Le péché a causé ce désordre, comme je viens de dire dans le chapitre précédent; et c'est ce désordre qui est la principale cause non-seulement de tous les dérèglements de notre cœur, mais encore de l'aveuglement et de l'ignorance de notre esprit.
C'est ce désordre qui persuade notre imagination que les corps peuvent être le bien de l'esprit ; car le plaisir, comme j'ai déjà dit plusieurs fois, est le caractère ou la marque sensible du bien. Or, de tous les plaisirs dont nous jouissons ici-bas, les plus sensibles sont ceux que nous nous imaginons recevoir par lescorps. Nousjugeons donc sans beaucoup de réflexion que les corps peuvent