‹ Œuvres de Malherbe (volume 4)Chapitre 211 sur 259 · Vab. (édit. de i63o) : Les empires · texte numérisé non relu

Vab. (édit. de i63o) : Les empires

obtenir de rîngratitnde de leur siècle. Sortant de la vie, ils sont entrés dans le temple de la gloire , où personne n'a pins osé lenr disputer la place dont ils étoient dignes, et où leurs ennemis mêmes sont venus quelquefois les adorer. Je veux croire que Malherbe ayant souffert une semblable persécution, recevra une même couronne. Toutefois, quand cela ne seroit pas, quand la cruauté de ses censeurs iroit jusques à violer son sépulcre , il me semble que je ferois tort à son grand coarage, et que ses mAnes m'accuseroient de l'avoir trahi, si je le voulois justifier devant ceux qu'il n'eût jamais reconnus pour accusateurs dignes de lui , tant s'en faut qu'il les voulût avouer pour ses juges. Le grand Scipion, qui contraignit la fortune d'abandonner Anmbal pour se mettre de son parti, se voyant accusé d'avoir volé les trésors du roi Antiochus , comparut à l'assignation que les tribuns lui avoient fait donner. Mais an lieu de se purger d'un crime si dangereux , il fit souvenir le peuple romain que le même jour il avoit gagné une bataille contre les Carthaginois, et pria chacun de le suivre dans le temple où il alloit rendre grâces aux Dieux , estimant que son innocence étoit assez forte toute seule, et le mérite de ses actions assez connu, pour se moquer de la calomnie. Je veux imiter le procédé généreux de ce grand homme , et sans m'amuser à rendre raison de toutes les choses que l'on blâme dans notre auteur, proposer seulement ce que contiennent ses œuvres, découvrir la conduite qu'il a observée , et élever ma voix pour faire ouïr à tout le monde ces légitimes éloges.

Malherbe, l'honneur de son siècle, les délices des rois, l'amour des Muses et l'un de leurs plus accomplis chefs-d'couvre, est l'auteur de ce volume. Retirez-vous, profanes : chaque ligne est sacrée; vous n'y pouvez porter la main, sans commettre un sacrilège. Orgueilleux esprits, qui ne laissez jamab votre humeur critique, si ce n'est pour lire les ouvrages de votre façon, changez vos injures en louanges ; et si vous ne l'honorez pas assez pour consacrer des temples à sa mémoire , au moins respectez ceux que les autres entreprennent de lui bâtir, et ne les empêchez point d'y travailler.

Je ne crois pas que la comparaison de ce grand capitaine, dont je me suis servi, puisse être trouvée mauvaise ; car il me

semble qu'il ne faut faire guère de différence entre ceuK qui gagnent les victoires , et ceux qui savent Part d'en rendre la mémoire étemelle. Homère n'est pas moins honoré parmi nous qu'Achille ou qu'Hector, et personne n'a trouvé maa* vais jusques ici que la fable ait mis Orphée dans le vaisseau des Argonautes. Les poètes portent une couronne de laurier aussi bien que les conquérants ^, et ils ont cet avantage pardessus eux , qu'ils ne sont point obligés de la quitter quand la cérémonie de leur triomphe est passée. J'aurois beaucoup de choses à dire sur cette agréable matière, s'il n'étoit plus à propos de traiter du principal sujet de mon discours , où je garderai Tordre selon lequel on a disposé les matières de ce volume*.

II y a beaucoup de personnes qui croient que la traduction est indigne d'un homme courageux, et que comme cet ancien philosophe ne permettoit d'aller prendre de l'eau chez son voisin, qu'après avoir fouillé sa terre jusques à l'argUe , un esprit ne doit s'adonner à expliquer les autres, que lorsqu'il se reconnoît incapable de produire quelque chose de lui-même. Mais je ne saurois être de cet avis. Au contraire, il me semble que pour réussir en la version d'un excellent auteur, il ne faut guère moins de doctrine , de jugement , et d'éloquence , que dans les ouvrages d'invention. Malherbe, au pis aller, a les plus honnêtes gens de l'antiquité pour compagnons de sa foiblesse, si c'est en témoigner que de s'amuser à traduire; et je m'assure qu'il aime mieux être au rang de ces coupables , que parmi les innocents qui le reprennent. La plupart des comédies de Plante et de Térence , dans lesquelles on trouve toutes les richesses et les beautés de la langue latine , sont de pures traductions grecques ; et Cicéron , ce grand génie de l'éloquence, après lequel il me semble que l'on pourroit faillir impunément, n'a pas cru cette occupation ou inutile , ou indigne de son divin esprit, ayant fait les livres de Platon, de Xénopfaon, et d'Aratus, romains , qui sont de trop longue haleine pour s'imaginer qu'il n'en attendoit pas de la gloire. Après lui, Mes-

1 . Godeaa ft^est souvenu ici des vers de Charles IX a Ronsard.

2. Dans l'édition de i63o, les matières sont ainsi rangées: Traité des bienfaits; le XXXIU* livre de Tiie-Lipe , les Lettres et les Poésies.

sala s'occupa au méine travail, et quelque délicate que fût Foraison d'Hypéride pour cette fameuse courtisane Phryné, il fit avouer par les grâces de sa version que la copie n'étoit pas nx>ins excellente que roriginal. De siècle en siècle il s'est trouvé des hommes qui ne pouvant être riches tout seuls , ont fait part des trésors qu'ils avoient découverts dans Athènes, ou dans Rome» à ceux auxquels les affaires, Vâge, ou les maladies ne per* mettoient pas d*aller puiser les sciences jusque dans leurs sources. Que si l'intention des interprètes, qui n'ont pas heureuses ment réussi en ce dessein, mérite quelque louange, comme sans doute elle en est digne, quel assez grand honneur pouvonsnous rendre aux autres, lesquels , comme s'ils étoient animés de l'esprit de ceux qu'ils nous expliquent, ne leur dérobent rien de leurs beautés, et les font parler aussi agréablement que s'ils n'avoient jamais respiré un autre air que celui du Louvre? Le tnédecin qui découvre la vertu de quelque simple inconnu ' auparavant est quasi adoré, et on ne fera pas de compte de celui qui renonce à ses plaisirs, néglige le soin de sa santé, oublie ses affaires, et met son esprit s\ la torture , pour enseigner l'obéissance aux sujets, la modestie aux souverains , et à tous l'art de vivre heureusement, par la bouche de ces hommes divins du temps passé , dans lesquels la nature a fait tous les efforts dont il semble qu'elle soit capable ? Il n'y a que les ignorants qui se puissent imaginer que ce travail n'est aucunement pénible. Car comme chaque langue a ses délicatesses particulières, et chaque esprit son caractère différent, ou à raison du climat, ou à cause de l'inégale disposition des organes qui lui servent en ses opérations , ou par la diversité de la nourriture et de l'institution, il est besoin d'une haute sudisance, et d'une longue méditation, pour empêcher qu'un auteur ne paroisse ridicule sous des habits qu'il n'a pas accoutumé de porter. Mais s'il y eut jamais quelque notable diversité dans la façon d'écrire, elle se trouve sans doute entre la nôtre et celle des Latins, qui n'ont garde d'être si scrupuleux que nous, soit à éviter la répétition des mots, soit dans le rapport des comparaisons, dans l'observation de la suite, et l'usage des

I. Godeau a fait simple du fémiDÎn t c Quelque simple inconnae...* >

Maxjiuuib. r 94

nétaphores. Leurs oreilles souffrent un style serré, et quelquefois rompu, oe qui nous seroit insupportable. Ils ont d« foçons de parler ou naturelles, ou imitées du grec, qu'un tradndeiir ne peut rendre sans faire un grand tour de paroles, et \tK conséquent sans affoiblir les pensées, dont la subtilité est souvent* renfermée dans les mots , s'il ne se consulte longtemps soÎHuéme, et n^entend leur langue aussi parfaitement qoe la sienne. C'est pourquoi son principal dessein doit être de rendre le sens avec une exacte fidélité', et ce seroit quelquefob nue faute de jugement très-signalée que de s^amuser i la forme de rélocutimi , chaque nation ayant ses goûts différents poar les grAces du style^ et ce qui excite Tadmiration en un endroit, courant fortune de n*étre pas souffert en un autre. U ne faut point en chercher de preuves plus éloignées que Sénèque. On peut l'appeler le plus illustre martyr que la philosophie ait jamais eu, et il semble que cet esprit qui faisoit souffrir aux premiers chrétiens la cruauté des flammes et des tortures 'dvec moins d'émotion que n'en avoient leurs juges à les regarder, est celui qui prononce par sa bouche ces courageuses exhortations à l'amour de la vertu, et au mépris de la mort. Il ni a point de passion si véhémente que son entretien ne modère, de tristesse qu'il n'adoucisse, et de doutes dont il ne donne la résolution. Mais il faut avouer après cet éloge, que sa diction se sent beaucoup des vices de son siècle, où négligeant Tancienne pureté de la langue, on s'étoit jeté sur les pointes ; qti'il a fort peu de soin du nombre des périodes dans la pinprt de ses livres, et qu'elles sont bien souvent détachées ; ce que j'attribue à cette grande fertilité d'esprit qui lui foarnissoit incessamment de nouvelles matières, et à la sévérité de cette vertn dont il faisoit profession, qui ne lui permettoit pas, à son avis. de s'arrêter avec tant de scrupule aux règles des orateurs.

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