‹ Œuvres de Malherbe (volume 4)Chapitre 247 sur 259 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

à laquelle nous sommes tous destinés dès le point de notre naissance? Otez-moi ce bien inestimable ^ le demeurant de la vie ne vaudra seulement qu'on s'en échauffe. Oh! que rhomme est peu de chose , s'il ne monte plus haut que l'humanité ! Quand nous luttons avec nos passions, que faisons-nous qui soit digne de si grande louange ? Et bien que nous demeurions les maîtres, de quoi sommesnous victorieux que de chimères et de fantômes? Quelle occasion avons-nous de nous vanter, pource que nous ne ressemblons pas à ceux qui sont parvenus au deiiiier degré de méchanceté ? Je ne trouve pas qu'être plus fort qu'un qui est maladif et de petite complexion, soit chose qui mérite de s'en glorifier. Il y a beaucoup de différence entre la force et la bonne disposition. Vous vous êtes sauvé des vices de l'âme. Vous n*avez point de déguisement au visage , de flatterie en la bouche , ni de feintise au cœur. Vous n'êtes commandé ni de l'avarice , qui ruinant tout le monde, craint de s'entretenir; ni de la luxure, qui faisant des dépenses honteuses, cherche encore des moyens plus déshonnétes , afin d'y pouvoir fournir; ni de l'ambition, qui ne nous conduit jamais aux dignités qu'avec toutes les indignités du monde. Vous n'avez rien avancé pour tout cela. Vous vous êtes paré de beaucoup de choses, mais non encore de vousmême ; car la vertu que nous recherchons est brave et magnifique; non pource que de soi ce soit félicité de n'avoir point de mal, mais pource qu'elle Iftche l'esprit, le prépare à la connoissance des choses célestes, et rend l'homme digne de se trouver en la présence de Dieu. Nous arrivons lors à la perfection de tout le bien que la condition des hommes peut désirer , quand ayant mis toutes choses mauvaises sous le pied, nous prenons le haut, et pénétrons au plus particulier cabinet de la nature. C'est alors que l'homme se promenant parmi les

astres, prend plaisir à se moquer des palais des grands, voire même de la terre avec tout Tor qu'elle a déjà mis entre les mains des hommes pour être employé à leur usage, et qu'encore au fond de ses entrailles elle réserve à Tavarice de notre postérité. Car de mépriser les galeries, les planchers marquetés d'ivoire , les forêts suspendues sur des voûtes , et les conduits des rivières qu'on détourne dans les maisons, c'est chose qu'il ne sauroit faire que premièrement il n'ait circuit le monde *, et que d'en haut il n'ait considéré la petitesse de la terre, couverte de mer en la plus grande part, et le plus souvent inhabitable aux lieux où elle est découverte, ou pour une excessive chaleur, ou pour une froidure trop violente. Alors je ne crois pas qu'il se puisse garder de dire en soimême : Est-il vrai que ce soit là le point de qui tant de nations débattent le partage par le feu et par le fer? Oh! que les bornes des hommes sont ridicules ! Que les Daces demeurent au delà de l'Istre ' . Que le Strymon enferme les Thraces, l'Euphrate arrête les Parthes, le Danube divise la possession des Romains de celle des Sarmates. Que le Rhin soit le bout de la Germanie. Que les monts Pyrénées s'élèvent entre les Gaules et l'Espagne. Qu'une grande campagne pleine de sablons et de solitudes sépare l'Egypte de l'Éthippie. S'il étoit possible que les fourmis eussent l'entendement tel que les hommes, ne feroient-ils* pas la même division d'une aire en plusieurs provinces? Quand vous aurez élevé votre âme à ces choses qui sont véritablement grandes, combien de fois voyant marcher deux camps les enseignes déployées , et comme si c'éloit pour quelque chose d'importance, une cavalerie tantôt

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