I. ÉPITAPHE DK HENRI, PBSMJKR FILS DE MiLHERBE
Passant, je suis mort, tu es mortel. Je suis à ma fin, tu t'en vas à la tienne, et déjà tu n'as lu mot de cette écriture que tu ne t'en soies approché d'un pas. Ce que je t'en dis n'est pas pour te renvoyer triste en ta maison ; car à quel propos voudrois-tu vivre avec autre condition que tout ce qui jamais a vécu par le passé, qui vit à cette heure et qui vivra jamais à l'avenir? Et puis seroit-il possible que devant moi tu n'eusses jamais vu d'autres exemples de mortalité? Tourne tes yeux deçà, tourne-les de delà ; tu ne verras oéans autre chose. Chacune de ces pierres couvre un corps et les vides sont autant de niches qui ne font qu'attendre les statues qui les doivent remplir au premier jour. Ce que je veux de toi, tu le demanderas aux autres, quand tu seras en Tétat où je suis : c'est que tu me donnes autant de temps qu'il en faut pour lire en ce tableau ce que je te veux dire de ma vie. Elle fut courte : l'histoire n'en sera guère longue. Je naquis en la ville d'Aix, en Provence, le dimanche xxi de juillet, en Tannée mdxxcv, entre cinq et six heures du soir. Monseigneur Henri d'Angouléme, frère naturel du Roi, gouverneur et lieutenant général
I. Henri naquit à Aix en i585, et mourut le a^ octobre 1587. Son père fit placer cette épitaphe sur sa tombe dans une église de Caen ; elle a été publiée pour la première fois en 1840 par M. Roux- Alpheran dans un Appendice à ses Rf cherches (4 p. in-8®). 11 l'avait tirée d*un manuscrit de la bibliothèque du château de Toumefort. Elle existe en double à la Bibliothèque impériale, Papiers de Baluze, m». i33(f»* 41,43).
36o APPENDICE.
pour Sa Majesté dans ce pays, assisté de Mme Marthe Faure Jàe Vercors» femme de M. Louis de Carriolis, président au parlemcnf., mon grand-père maternel , me lit cet honneur de me tenir sur les fonts et de me donner son nom. Mon surnom fut Malherbe, de ceux de Saint- Agnan, desquels Tancienne extraction ne veut autre témoignage que les hermines mouchetées qu'ils portent sans nombre en leurs armes. Ma mère, en TAge de onze mois, me fît apporter en ce pays et me conduisit elle-même, non sans beaucoup de sollicitudes et d^incommodités. Enfin, comme si la nature ne m'eût donné les pieds que pour m'en aller au sépulcre, et la bouche pour dire à mes parents Tadieu pitoyable d'une si longue séparation, à grand'peine avois-je commencé de m'en servir que l'usage m'en fut ôté par une mort précipitée, et mes yeux qui n'avoient vu la lumière que deux ans trois mois et sept jours, le mercredi xxviu d'octobre muxxcvii, environ dix heures du soir, demeurèrent enveloppés d'une obscurité qui seroit étemelle sans l'espérance du jour du jugement. Dieu sait de quelle affection et diligence les moyens de ma guérison furent recherchés! combien de remèdes furent essayés en terre et combien de. vœux adressés au ciel ! Mais enfin toutes peines demeurant inutiles, il fallut obéir à la nécessité. En cet accident si funeste et si déplorable, François mon pèn;, et Madeleine ma mère se procurant une triste consolation par le moyen d'un objet qui leur représente la souvenance perpétuelle de ce qu'ils ont aimé si chèrement, et faisant le dernier office à celui duquel, si la mort eût considéré les âges, ils le dévoient recevoir, m'ont avec des larmes qui ne sécheront jamais, posé ce lamentable monument. Passant, ne cherche rien de certain en l'incertitude du monde. Dis les bonnes paroles à mon ombre ; asperge mes cendres et t'en va. v, m. p. p.
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