‹ Œuvres de Malherbe (volume 5)Chapitre 228 sur 268 · I. Vab. (édit. de i63o) : Un peu gaie · texte numérisé non relu

I. Vab. (édit. de i63o) : Un peu gaie

a. A la place de ce membre de phrase, on lit celui-ci dans l'édition de if)3o :«.... de science, tantôt pour ramener à une façon de

tantôt pour demander qnelqne chose aux princes, leur rencmvêler ses devoirs, les louer de quelque grande action, les consoler sur leurs pertes, et quelquefois se justifier auprès d'eux d*une accusation importante. Celles de la première espèce ne doivent pas être entièrement négligées, ou dépourvues de nombre, encore que le nom de familières^ qu'elles portent semble en bannir toute sorte d'étude et de soin. Car les oreilles ne peuvent recevoir les choses* avec plaisir, et les rapporter sans confusion à la faculté de Tâme qui les doit examiner après elles, quand on les mène plus loin qu'elles ne peuvent aller, ou que, tombant dans une autre extrémité, on les arrête lorsqu'elles s'attendent de foire encore quelque chemin. Mais il suffit qu'elles n'y soient point offensées, ou si on leur veut plaire, il faut que ce soit avec un artifice extrêmement caché. Car on a trouvé le secret de faire excellemment les lettres dont nous parlons, lorsque la composition n*en paroit aucunement contrainte, que le style en est naïf, que les périodes sont courtes, et non pas divisées en plusieurs membres, ou remplies de mots dont la prononciation leur donne un poids et une gravité qu'elles ne doivent point avoir. C'est dans les autres dont le svget est plus noble, qu'il est permis d'élever son style, de travailler puissamment à émouvoir les passions, de remplir l'esprit de celui qu'on entretient, de grandes pensées, et qu'il faut nonseulement se faire entendre, mais se faire entendre avec force. Alors le nombre peut être observé, pourvu que ce soit sans une affectation trop scrupuleuse ou trop visible, et tous les mouvements des harangues y trouvent leur place, si on en excepte quelques-uns, qui doivent être nécessairement conjoints avec Faction, et qui naissent de figures plus éclatantes que ne |jeut souffrir la nature de Tépître, laquelle doit toujours retenir quelque chose de la naïveté.

Il me semble que voilà à peu près Timage de la perfection dont les lettres sont capables. Mais il n'en est pas de même que de l'idée de l'orateur de Cicéron, dont on n'a jamais vu d'exem-

vivre plus réglée les personnes qui nous appartiennent, tantôt pour demander.... b

I. Vab. (édit. de i63o) : Encore que le nom quVllet portent....

a. Var. (cdit. de i63o) : Les images des choses....

pie, si lui-même ne Ta été ; car il ne faut que lire la seconde partie des œuvres de Malherbe , pour voir toutes les beautés, l'artifice et les grâces dont je viens de parler, plus parfaitement employées que je ne les ai décrites'. Il entretient ses amis avec un style si naïf, il les console avec tant de force', il parle aux grands d'une façon si relevée, il découvre les sentiments de sa passion à sa maîtresse avec des pensées si délicates, que si je ne craignois de lui susciter de nouveaux envieux, je dirois qu'en ce genre d'écrire il est tout à fait inimitable. La lettre à Mme la princesse de Conti se peut appeler un chef-d'œuvre ; et comme à chaque fois que Ton jette la vue sur un excellent tableau on y remarque des beautés nouvelles, je ne doute point qu'avec quelque soin que les curieux aient examiné cette rare production d'esprit, ils n'y rencontrent encore à cette heure de nouveaux sujets d'admiration. Sans doute le Génie qui préside à la fortune de sa maison, dont elle est un des plus grands ornements, et celui qui conserve parmi nous l'empire de l'éloquence, l'inspiroit pendant ce glorieux travail, et il me semble qu'être consolée de cette façon, c'est presque gagner autant que Ton a perdu'. J'avoue que ses autres lettres n'ont pas les grâces et les richesses de celle-là, et qu'il s'en trouve même quelquesunes, où sans être injuste on peut trouver quelque chose à redire. Mais il ne faut pas s'étonner si parmi un grand nombre de diamants, il s'en rencontre qui ont des pailles. Les plus excellents peintres ne réussissent pas toujours, et l'état de l'esprit, la stérilité des sujets, ou la confiance en celui auquel on écrit, sont bien souvent cause que le style se relâche, et que l'on n'examine pas les périodes et les pensées. C'est une grande injustice de vouloir qu'un homme fasse toujours des miracles, parce qu'il en fait quelquefois, et de ne lui permettre pas les vertus communes, à cause qu'il en a d'extraordinaires.

Ce seroit assez de tant d'excellents ouvrages, pour rendre sa

I. Vab. (édit. de i635) : Pour voir toutes les grâces et artifices dont je viens de parler, plus parfaitement employés que je ne les ai décrits.

a. Ce membre de phrase manque dans Tédition de i63o.

3. Ce qui suit, jusqu'à la fin de l'alinéa, manque dans l'édition de i63o.

mémoire précieuse à tous les hommes, et faire taire ceux qui ne peuvent supporter Téclat de sa gloire. Mais je puis dire sans hyperbole que je n^ai pas encore découvert ce qui se peut particulièrement appeler son trésor. Nous voici arrivés sur la porte, et je vois déjà tant de raretés qui font un agréable mélange de leurs lumières, que mes yeux en demeurent éblouis. Gomme il faisoit une particulière profession de la poésie, c'est en cette qualité qu'il a eu de plus sévères censeurs, et reçu des injustices plus signalées. Mais il me semble que je fermerai la bouche à ceux qui le blâment, quand je leur aurai montré que sa façon d'écrire est excellente, quoiqu'elle s'éloigne un peu de celle de nos anciens poètes^ qu'ils louent plutôt par un dégoût des choses présentes que par les sentiments d'une véritable estime, et qu'il mérite le nom de poëte.

La poésie arrive à sa fin, qui est d'instruire et déplaire, d'une façon toute particulière. Car elle cache sous Técorce de la fable ce que les autres sciences proposent à découvert, pour rendre les vérités qu'elle publie plus vénérables par ce voile qui les couvre, et se donner entrée dans l'esprit avec moins de peine, par le contentement qu'il reçoit d'une fiction ingénieuse. Elle emploie encore la mesure des syllabes pour les uns, la douceur des rimes chez les autres, et parmi tous la pompe du style, la majesté des figures, les hardiesses dans les façons de parler, et la naïveté des descriptions, comme ses ornements plus naturels, et qui la distinguent mieux de réloquence oratoire. De sorte que celui-là peut être estimé le plus excellent poëte, qui sait mieux l'art de profiter et de plaire tout ensemble, soit aux doctes, qui ont poli leur esprit par l'étude, soit aux autres, qui n'ont que les lumières d'un bon jugement naturel. Or il est certain que pour former parfaitement cette agréable mélange* du plaisir et de l'utilité, la structure du vers doit être belle, et plus ou moins noble selon la différence des matières, qui ne veulent pas être traitées avec même soin. Je sais que ce n'est pas en cet arrangement de paroles qu'elle enseigne, que consiste la perfection des poèmes, et que quelques-uns s'en peuvent passer absolument. Mais puisque par une coutume, trop ancienne pour

I. Vab. (édit. de i()3o) : Des anciens. .. . a. Vab. (édit. de i635) : Ce mélange...

être changée, on n'appelle poètes que ceux qui font des vers sous de certaines mesures de syllabes, comme parmi les Latins, ou sous les lois de la rime, comme parmi nous, je conclus hardiment qu'il est nécessaire de prendre garde à les bien tourner, et de faire qu4ls cx)ntentent Toreille, pour le plaisir de laquelle ils semblent avoir été particulièrement inventés. Car sans cela les fables les plus heureusement imaginées, les pensées les plus délicates, les matières les plus hautes dégoùteroient Tesprit des lecteurs, au lieu de les transporter hors d'eux-mêmes ; ce qui est le plus haut effet de la poésie. Les noms de ces grands hommes, Ronsard et du Bellay, ne doivent jamais être proférés sans imprimer dans l'esprit de ceux qui les écoutent une secrète révérence, et il faut avouer que jamais personne n'apporta une plus excellente nature, une force de génie si prodigieuse, et une doctrine si rare à la profession des vers ^ ; mais il est certain aussi qu'ils n'ont pas eu tout le soin que Ton pouvoit désirer de cette partie de la poésie dont nous parlons, soit qu'ils la négligeassent, ou que les oreilles de leurs temps fussent plus rudes que les nôtres, les juges moins sévères, et la langue moins rafifinée. La passion qu'ils avoient pour les anciens étoit cause qu'ils pilloient leurs pensées plutôt qu'ils ne les choisissoient, et que mesurant la suffisance des autres par celle qu'ils avoient acquise, ils employoient leurs épithètes sans se donner la peine de les déguiser pour les adoucir, et leurs fables sans les expliquer agréablement, et considérer d'assez près la nature des matières auxquelles ils les faisoient servir. Mais Malherbe, connoissant le goût du siècle auquel il écrivoit, a ci*u qu'il devoit être plus scrupuleux en cela qu'ils n'ont été, et que des Portes, Bertaut, et le cardinal du Perron, ayant ajouté à la poésie la politesse de laquelle ils étoient capables ou qu'ils jugeoient nécessaire pour* la mettre en un état de perfection, il pouvoit bien à leur exemple chercher de nouvelles grâces pour parer nos Muses, qu'il voyoit si cruellement méprisées, et les retirer d'entre les mains de tant de petits monstres qui les déshonoroient. Les licences qu'il a évitées, soit pour l'addition ou le retranchement des syllabes dans les mots, la sévérité qu'il a

I. Var. (édit. de i83o) : Jamais hommes n'apportèrent une plus excellente nature, etc. à leur profession....

gardée dans l'emploi des rimes, et tant d'autres règles, desquelles on loi reproche l'invention, sont des chiunes à la vérité, mais on les doit plutôt appeler des ornements convenables à leur sexe, que des marques honteuses de sen4tude; et quand j'avonerois qu'elles sont captives, il est certain que cette nou* velle prison leur est plus avantageuse que leur ancienne liberté; qu'il n'y a que ceux qui les veulent faire parler comme des filles débauchées, qui condamnent la sévérité dont elles font maintenant profession, et que si on a jamais dû espérer de les revoir assises sur le trône, d'où elles étoient chassées, c'est à cette heure qu'elles ont repris les grâces de leur visage, la majesté de leur port, et les charmes de leur conversation, sous la discipline de notre Malherbe.

Cette rigueur qu'il a observée en sa façon d'écrire fait que ses plus grands ennemis confessent qu'il étoit excellent ver^cateur; mais c'est toute la louange qu'il peut obtenir de leur courtoisie, car le nom de poète, k leur avis, ne lui peut appartenir, le prenant dans son ancienne et véritable signification. Cette calomnie est fondée sur d'aussi mauvaises raisons que les autres, et par conséquent il ne me sera pas plus difficile d'y répondre, pourvu qu'ils se contentent de la vérité.

La poésie et la peinture ont été appelées sœurs, à cause que ces deux arts ne sont rien autre chose qu'une imitation de la nature, et que d'autant plus qu'elles en approchent, d'autant sont-elles voisines de la perfection qui leur est propre. La poésie est une peinture parlante, la peinture une poésie muette ; et comme les peintres sont distingués par la différence des choses qu'ils représentent, les uns travaillant après le naturel, les autres ne faisant que des dessins*, ainsi les poètes sont différents les uns des autres par la variété des sujets qu'ils imitent, et la manière de l'imitation, dans laquelle on peut considérer quatre choses : le sujet, le spectateur, les instruments qui servent, et celui qui les emploie. Le sujet comprend sous lui tout ce qui peut être représenté de la personne qu'on veut

I. L'édition de i63o donne ici ce membre de phrase, retranché dans les éditions suivantes : c Ceux-ci ne réussissant qu'en des postures bouffonnes ou lascives, et ceux-là qu'en l'expression des mouvements furieux d'un homme en colère ou touché de quelque grande tristesse.... >

imiter. Dans le spectateur il ne faut considérer que la fantaisie * qui reçoit les images de ce qui se fait ; les instruments qui for* ment ce que les anciens appeloient spectacle , et ce que nous nommons décorations de théâtre, se rapportent ou à la vue, ou à Touïe ; et Timitateur * arrive à sa fin, ou par le discours seul, ou par la gesticulation (car il faut que je me serve de ce mot), ou par le chant. L'imitation qui ne se sert que du discours, est celle qui se voit dans les poëmes épiques, héroïques, élégiaques, satiriques, ceux qui se chantoient en Fhonneur de Bacchus, appelés dithyrambiques, et encore dans nos épigrammes et nos sonnets. Celle qui, outre le discours, emploie encore le chant , est particulière aux lyriques ; car les anciens avoient* trouvé Tart de représenter les actions de qui que ce fÙt^ par Tharmonie des flûtes, ou des autres instruments de musique qui étoient en usage parmi eux. La dernière qui se fait en toutes les trois façons, par le discours, la gesticulation et le chant, constitue les poëmes tragiques et comiques ; ce qui ne sera plus obscur quand on aura considéré la différence qui se trouve entre la scène des Grecs et la nôtre. Parmi eux, aussitôt que les acteurs avoient achevé la pièce, les danseurs venoient sur le théâtre, qui représentoient tout ce qu'elle contenoit par leurs diverses figures, d'où nos ballets ont sans doute pris leur origine ; et quand ils étoient sortis, les musiciens exprimoient encore en quelque façon par les différents accords des flûtes ce qui étoit déjà entré dans l'esprit des spectateurs, par les vers du poëte, et par les postures des baladins. Auparavant même que les acteurs vinssent sur le diéâtre, le peuple savoit si l'argument de la pièce devoit être sérieux ou risible, par le ton des flûtes qu'il entendoit'^.

Donc pour prouver que Malherbe est poëte, et donner à sa poésie le nom qui lui appartient, il faut considérer s'il imite, quelles sont les choses qu'il imite, et de quelle sorte d'imita*

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