‹ Œuvres de Massillon, Évêque de ClermontChapitre 251 sur 348 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Sire , comme le premier penchant des peuples est d’imiter les rois ; le premier devoù des mis est de donner de saints exemples aux peuples. Les hommes ordinaires ne semblent nailre que pour enx senls ; leurs vices ou leurs vertus sont obscurs comme leur destinée ; confondus dans b foule , s’ils tombent on s'ils demeurent fermes, c'est également à l’insu du public; leur perte ou leur salut se borne à leur personne, ou du moins leur exemple peut bicB st^uire et détourner quelquefois de

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la vertu , mais il ne sauruH imposer et autoriser le vice.

Les princes et les grands, au contraire, ne semblent nés que pour les autres. Le même rang qui les donne en spectacle les propose pour modèles ; leurs mœurs forment bientdt les mœurs publiques : on suppose que ceux qui méritent nos liommages ne sont pas indignes de notre imitation ; la foule n’a point d'autre loi que les exemples de cens qni commandent ; leur vie se reproduit, pour ainsi dire, dans le public; et si leurs vices trouvent des censeurs, c’est d’ordinaire parmi ceux mêmes qui les imitent.

Aussi la même grandeur qui favorise les passions les contraint et les gêne ; et , comme dit un ancien , plus l’élévation semble nous donner de licence par l’autorité, plus elle nous en Ate par les bienséances '.

Mais d’où viennent ces suites inévitables que les exemples des grands ont toujours parmi les peuples ? le voici : du cAté des peuples , c’est la vanité et l’envie de plaire ; du côté des grands, c’est l’étendue et la perpétuité.

Je dis la vanité du cAté des peuples. Oui , mes Frères , le monde , toujours inexplicable , a de tout temps attaché également de la honte et au vice et à la vertu : il donne du ridicule A l’homme juste, il perce de mille traits l’homme dissolu : les passions et les œuvres saintes fournissent la même matière A ses dérisions et A ses censures ; et par une bixarrerie que ses caprices seuls peuvent justifier, il a trouvé le secret de rendre en même temps et le vice méprisable et la vertu ridicule. Or les exemples de dissolution dans les grands , en autorisant le vice, en ennoblissent la honte et l’ignominie, et lui Atent ce qu’il a de méprisable aux yeux du public ; leurs passions deviennent blentAt dans les antres de nouveaux titres d’honneur, et la vanité seule peut leur former des imitateurs.

Notre nation surtout, ou plus vaine, ou plus frivole, comme on l’en accuse, on, pour parler plus équitablement et lui faire plus d’honneur, plus attachée A ses maîtres et plus respectueuse envers les grands, se fait une gloire de copier leurs mœurs; comme un devoir d’aimer leur personne ; on est Oatté d’une ressemblance qui , nous rapprochant de leur conduite, semlile nous rapproclier de leur rang. Tout devient honorable d’après de grands modèles ; et souvent l’ostentation toute seule nous jette dans des excès auxquels l’inclination se refuse. La ville croiroit dégénérer en ne copiant pas

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1 les mœurs de la cour ; le citoyen obscur , en imitant la licence des grands , croit mettre A ses passions le sceau de la grandeur et de la noblesse ; et le désordre dont le goAt lui-même se lasse bientAt , la vanité toute seule le perpétue.

Mais, Sire, d’un autre côté, tout reprend sa piace dans un État où les grands, et le prince surtout , adorent le Seigneur. La piété est en honneur dès qu’elle a de grands exemples|pour elle : les imites ne craignent plus ce ridicule que le monde jette sur la venu , et qni est l’écueil de tant d'ames foibles; on craint Dieu sans craindre les hommes ; la venu n’est plus étrangère A la cour ; le désordre lui-même n’y va plus la tète levée , il est réduit à se cacher ou A se couvrir des apparences de la sagesse , la licence ne paroit plus revêtue de l’autorité publique ; et si le vice n’y perd rien, le scandale du moins diminue. En un mol, les devoirs de la religion entrent dans l’ordre public ; ils deviennent une bienséance que le monde lui-même nous impose ; le culte peut eiœnre être méprisé en secret par l’impie; mais ii est vengé du moins par ia majesté et ia décence publique. Le temple saint peut encore voir an pied de ses autels des pécheurs et des incrédules ; mais ii n’y voit plus de profanateurs : le zèle de votre auguste bisaïeul avoil par des lois sévères puni souvent , et toujours flétri de son indignation et de sa disgrâce , ce .scandale dans son royaume. Il peut se trouver encore des hommes corrompus qui refusent A Dieu leur cœur ; mais ils n’oseroient lui refuser leurs hommages. En un mol, il peut être encore aisé de se perdre ; mais du moins, il n’est pas honteux de se sauver.

Or, quand l’exemple des grands ne servirait qu’à autoriser la vertu, qu’A la rendre respectable sur la terre, i|u’A lui Ater ce ridicide impie et insensé que le monde lui donne, <|u’A mettre les justes A couvert de la teiilation des dérisions et des censures , qu’A établir qu’il n’est pas honteux A l’homme de .servir le Dieu qui l’a fait naître et qui le conserve ; que le culte qu’on lui rend est le devoir le plus glorieux et le plus lionorableA la créature, et que le titre de serviteur du Très-Haut est mille fois plus grand et plus réel que tous les titres vains et pompeux qui entourent le diadème des souverains; quand l’exemple des grands n’aiiroit que cet avantage, quel honneur pour la religion, et quelle abondance de bénédictions pour un empire î

Sire, lieorenx le peuple qui trouve ses modèles dans ses maîtres , qui peut imiter ceux qu’il est obligé de respecter, qui apprend dans leurs exemples A obéir A leurs lois , et qui ii’esl pas contraint de détourner ses regards de ceux A qui il doit des hommages!

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M.iis i|n»ml k'< osçin|iles dos iiaiiils no li'onveroieiit lusiiam la vanité seule do» |ieu|jles une iiiii- Uiiun tutgoiirs sâre, l'inteidt et. l’envie de leur plaire leur duimeroienl aulantd'imiuteurs de leurs actions, que leur autorité forme de prétendants i leurs grâces.

Le jeune roi Roboam oublie les conseils d'un père le plus .sage des rues ; une jeunesse inconsidérée est bientôt appelée aux premières places , et partage ses faveurs en imitant ses désordres.

Les grands veulent être applaudis ; et comme l'imitation est de tous les applaudissements le plus flatteur et le moins équivoque , on est sûr de leur plaire dès qu'on s'étudie à leur ressembler : ils sont ravis de trouver dans leurs imitateurs l’apologie de leurs vices , et ils cberchent avec complaisance dans tout ce qui les enviroime de quoi se rassurer contre eux-mèmes.

Ainsi l’ambition, dont les voies sont toujours longues et pénibles , est dtarmée de se frayer un chemin plus court et plus agréable : le plaisir, d'ordinaire irréconciliable avec la fortune , en devient l’artisan et le ministre ; les passions , déjà si favorisées par nos penclianis , trouvent encore dans l’espoir de la récompense un nouvel attrait qui les anime ; tous les motifs se réunissent contre la vertu ; et s’il est .si malaisé de se défendre du vice qui plaît, qu’il estdlfliciledenepas s’y livrer lorsque de plus il nous honore !

Tel est. Sire, le malheur des grands que des passions injustes entraînent. Leur exemple corrompt tous ceux que leur autorité leur soumet : ils répandent leurs mœurs en distribuant leurs grâces; tout ce qui dépend d’eux veut vivre comme eux. Sire , n’estimez dans les hommes que l’amour du devoir , et vos bienfaits ne tomberont que sur le mérite : condamnez dans les autres ce que vous ne sauriez vous justifier à vous-même. Les imitateurs des passions des grands insultent à leurs vices en les imitant. Quel malheur, quand le souverain , peu content de se livrer au désordre, semble le consacrer par les grâces dont il l’bonore dans ceux qui en sont ou les imitateurs ou les honteux ministres Quel opprobre pour un empire ! quelle indécence pour la majesté du gouvernement I quel découragement pour une nation , et pour les sujets habiles et vertueux à qui le vice enlève les grâces destinées ê leurs talents et ê leurs services ! quel décri et quel avilissement pour le prince dans l’opinion des cours étrangères ! et de l quel déluge de maux dans le peuple : les places occupées par des hommes corrompus ; les passions , toujours punies parle mépris , devenues la voie des honneurs cl de la gloire ; l'autorité ,

établie pour maintenir l’ordre et la pudeur des lois , méritée par les excès qui les violent ; les mœurs corrompues dans leur source; les astres qui dévoient marquer nos roules, changés en des feux errants qu% nous égarent ; les bienséances même publiques, dont le vice est toujours jaloux, renvoyées comme des usages surannés à f antique gravité de nos pères ; le désordre débarrassé de la gêne même des ménagements ; la modération dans le vice devenue presque aussi ridicule que la vertu!

Mais, Sire, si la justice et la piété dans les grands prennent la place des passions et de la licence .quelle source de bénédictions pour les peuples ! C’est la vertu qui distribue les grâces, c’est elle qui les reçoit : les honneurs vont chercher l’homme sage qui les mérite et qui les fuit , et fuient fliomme vendu i l’iniquité qui conit après; les fonctions publiques ne sont confiées qu’à ceux qui se dévouent au bien public ; le crédit et l’intrigue ne mènent à rien; le mérite et les services n’ont besoin que d’eux-mêmes; le goût mêmedn souverain ne décide pas de ses largesses; rien ne lui parolt digne de récompense dans ses sujets que les talents utiles à la patrie ; les faveurs annoncent toujours le mérite, ou le suivent de près; il n’y a de mécontents dans l’Ctat que les hommes oiseux et inutiles; la paresse et la médiocrité murmurent toutes seules contre la sagesse et l’équité des choix; les talents se développent par les récompenses qui les attendent ; chacun cherche à se rendre utile au public, et toute l'Iiabileté de l’ambition se réduit i se rendre digne des places auxquelles on aspire. En un mot, les peuples sont soulagés, les foibles soutenus, les vicieux laissés dans la boue, les justes honorés , Dieu béni dans les grands qui tiennent ici-bas sa place : et si l’envie de leur plaire peut former des hypocrites , outre que le masque tombe tût ou lard , et que l’hypocrisie se trahit toujours par quelque endroit elle-même ; c’est du moins un hommage que le vice rend à la vertu , en .s’iionorant même de ses apparences.

Voilà du cûté des peuples les suites que la vanité et l’envie de plaire attachent toujours aux exemples des grands : de leur côté , c’est l’étendue et la perpétuité qui en font comme le signal ou du désordre ou de la vertu parmi les hommes.

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