‹ Œuvres de Massillon, Évêque de ClermontChapitre 265 sur 348 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Et qu’y a-t-il dans votre état de plus digne d’envie que le pouvoir de faire des heureux ? Si l’humaniié envers les peuples est le premier devoir des grands , n’est-elle pas aussi l’usage le plus délicieux de la grandeur?

Quand toute la religion ne seroil pas elle-même un motif universel de clmrilé envers nos frères, et que notre humanité à leur égard ne seroit payée que par le plaisir de faire des heureux et de soulager ceux qui souffrent, en foudroit-il davantage pour un bon cœur ? Quiconque n’est pas sensible à un plaisir si vrai , si touchant , si digne du CŒur , il n’esl pas né grand, il ne mérite pas même d’être homme. Qu’on est digne de mépris, dit saint Ambroise, quand on peut foire des heureux, et qu’on ne le veut pas ! InfeUx cujus tu poiestaie est tauforum autmos a morte defendere, et non est roluutas. (S. Amb., iu rifd A'ab.j t3.)

Il semble même que c’est une malédiction attachée à la grandeur. Les personnes nées dans une fortune obscure et privée n’envient dans les grands que le pouvoir de foire des grâces, et de coutribuer à la félicité d’autrui : on sent qu’à leur place on seroit trop heureux de réfiandrc la joie et l’allégresse dans les cœurs en y répandant des bienfaits, et de s’assurer pour toujours leur amour et leur reconnoissance. Si , dans une condition médiocre, on forme quehiuefuis de ces désirs rJiimériques de parvenir à de grandes places, le premier usage

JUiMAMTi: DKS (inANDÎ> KNVKUS LE PEUPLE.

qn’on se propose de celte nnivelle élêTaiion, c’est d'^ire bienfaisant, et d’en faire part à tous ceux qui nous envirunnent : c'est la première leçon de la nature , et le premier sentiment que les hommes du commun trouvent en eux. Ce n’est que dans les grandsseuisqu'il est éteint: il semble que la grandeur leur donne un autre cceur, plus dur et plus insensible que celui du reste des liommes; que plus on est à portée de soulager des malheureux , moins on est touché de leurs misères ; que plus on est le maître de s’attirer l’amour et la bienveillance des hommes, moins on en fait cas; et qu’il suffît de pouvoir tout , pour n’étre touché de rien.

Mais quel usage plus doux et plus flatteur, mes Frères , pouiriex-vous faire de voire élévation et de votre opulence ? Vous attirer des hommages ? mais l’orgueil lui-méme s’en lasse. Commander aux hommes, et leur donner des lob ? mab cesonl là les soins de l’autorité, ce n’en est pas le plabir. Voir aotonr de vous multiplier à finfini vos serviteurs et vos esclaves ? mab ce sont des témoins qui vous embarrassent et vous gênent, plutôt qu'une pompe qui vous décore, Habiter des palais somptueux ? mais vous vous édiliez , dit Job, des solitudes où les soucb et les noirs cliagrins viennent bientôt habiter avec vous. Y ra-ssenihler tous les plaisirs ? Us peuvent remplir ces vastes édifices, mais üs laisseront toujours votre cœur vide, l'rouver tous les jours dans votre ofiulence de nouvelles ressources à vos caprices ? la variété des ressources tarit bientôt; tout est bientôt épuise; il faut revenir sur ses pas, et recommencer sans cesse ce que l’ennui rend insipide, et ce que l’obiveté a rendu nécessaire. Employez tant qu’il vous plaira vos biens et votre autorité à tous les usages que l’orgueil et les plabirs peuvent inventer : vous serez rassasié , mab vous ue serez pas satbfait; ils vous montreront la joie, mab Üs ne la laisseront pas dans votre caiir.

Employez ‘les à faire des heureux, à rendre la vie plus douce et plus supportable à des infortunés que l’excès de la misère a peut être réduits mille fob à souhaiter, comme Jub, que le jour qui les vit naître eût été lui-même la nuit éternelle de leur tombeau : vous sentirez alors le plabir d’être né grand , vous goûterez la véritable douceur de votre étal ; c’est le seul privilège qui le rend digne d’envie. Toute celle vaine montre qui vous environne est pour les autres; ce plaisir est pour vous seul. Tout le reste a ses amertumes; ce plabir seul les adoucit toutes. La joie de faire du bien est tout aulrciiienl douce et louclianlc que la Joie de le recevoir. Uevenez-y encore, c’est un plaisir qui

ne s’use point ; plus on le goûte , plus on se rend digne de le goûter : ou s’accoutume à sa prospérité propre, et on y devient insensible; mais on sent toujours la joie d'être l’auteur de la prospérité d’autrui : chaque bienfait porte avec lui ce tribut doux et secret dans notre ame : le long usage qui endurcit le cœur à tous les plaisirs le rend ici tous les jours plus sensible.

El qu’a la majesté du trône elle-même, Sire, de phis délicieux que le pouvoir de faire des grâces ? Que seroit la puissance des rob, s’ib se condamnoîent à en jouir tout seuls? une triste solitude , l’horreur des sujets, et de supplice du souverain. C’est l’usage de l’autorité qui en fait le plus doux plabir; et le plus doux nsage de l’auioriié, c’est la clémence et la libéralité qui la rendent aimable.

Nouvelle raison : outre le (^abir de faire du bien, qui noos paie comptant de notre bienfait, montrez de la douceur et de riiumanité ilans l'usage de votre puissance, dit l’Esprit de Dieu; et c’est la gloire La plus sûre et la plus durable où les grands puissent atteindre : In mausttctudine opéra tua per/ice, ei super hominumgloriam dilUjeris. (Ecxl., III, 19.)

Non, Sire, ce n’est pas le rang, les litres , la puissance, qui rendent les souverains aimables ; ce n’est pas même les talents glorieux que le monde admire, la valeur, la supériorité du génie , l’art de manier les esprits et de gouverner les peopks ; ces grarulstalenls ne les rendent aimables à leurs sujets qu’autant qu'ils les rendent humains et bienfaisants. Vous ne serez grand qu’autant que vous leur serez dier : l’amour des peuples a toujours été la gloire la plus réelle et la moins équivoque des souverains ; et les peuples n’aiment guère dans les souverains que les vertus qui rendent leur règne heureux.

Et , en effet , est-il pour les princes une gloire plus pure et plus touchante que celte de régner sur les cœurs ? La gloire des conquêtes est toujours souillée de sang; c’est le carnage et la mort qui nous y conduit ; et il faut faire des malheureux pour se l’assurer. L’appareil qui l’environne est funeste et lugubre; et souvent le conquérant luimême , s’il est humain , est forcé de verser des larmes sur ses propres victoires.

Mab la gloire , Sire , d’être cher à son peuple et de le rendre heureux, n’est environuée que de la joie et de l’aliomlance : il ne faut point élever de statues et de colonnes superbes pour l'immortaliser; elle s’élève dans le cœur de cluciiie sujet un iiionument plus durable que l’airain et le tn-onze , parce que l’amour dont il est l’ouvrage

Digihiitju uy

I/INCVUNATION.

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€st plos fort que la mort. Le titre de conquérant \ n’e$l écrit que fiiir le marbre ; le titre de pèra du peuple est ftraré dans les cœurs.

Et quelle félicité poor le souverain de regarder son royaume comme sa famille , ses sujets comme vses enfants’, de compter que leurs cœurs sont en< core plus à lui que leurs biens et leurs personnes, et de voir, pour ainsi dire, ratifier cliaqtte jonr le premier dioix de la nation qui éleva ses ancêtres sur le trône ! La gloire des conquêtes et des triomphes a-t-elle rien qui égale ce plaisir? Mais de plus, Sire, si la gloire des conquérants vous loudie , commencez par gagner les cœurs de vos sujets; cette conquête vous répond de celle de Ttinivers. Un roi cher à une nation valeureuse comme la vôtre n’a plus rien i craindre que l’excès de ses prospérités et de ses victoires.

Ecoutez celle multitude que Jésus-Christ ras- I sasie aujourd’hui dans le désert : ils veulent l’établir roi sur eux : C/l roperenl eum,et fhrereni eum regem. (Joan., vi, 15.) Ils lui dre>seiil déjà un trône dans leur cœur, ne pouvant le faire remonter encore sur celui de Uavid et des rois de Juda ses ancêtres : ils ne reconnoissent son droit à la royauté que par son bumauilé. Ali ! si lesliommes se duniHiient des maîtres, ce ne seroit ni les plus nobles ni les plus vaillants qu’ils choisiroient ; ce seroit les plus tendres, les plus humains, des maîtres qui fussent en même temps leurs pères.

Heureuse la nation, grand Dieu, à qui vous destinez dans votre miséricorde un souverain de ce caractère! D’heureux présages semblent nous le promettre : la clémence et 1a majesté , peintes sur le front de cet augusteenfani , nous annoncent déjà la félicité de nos peuples; ses indiiiations douces et bienfaisantes rassurent et font croître tous les Jours nos espérances. Cultivez donc, ô mon Dieu , oes premiers gages de notre bonheur ! rendez-le aussi tendre pour ses peuples que le prince pieux auquel il doit la naissance, et que TOUS n’avez fait que montrer à la terre. Il ne vouloit régner, vous le savez , que pour nous rendre heureux ; nos mtsèies étoienl ses misères, nos afflictions éloient les siennes; et son cœur ne faisoil qu’un cœur avec le nôtre. Que la démence et la miséricorde croissent donc avec l’âge dans cet enflini précieux, et coulent en lui avec lesangd’iin père si humain et si miséricordieux! que la douceur et la majesté de .son front soit toujours une image de celle do son ame! que son peuple lui soit aussi cher qu'il est lui-même cher à son peuple! qu’il prenne dans la lemfrc.<isé de la nntioh pour lui la règle et la mesure de l’amour qu’il doit

avoir pour elle ! par là il sera aussi grand qne son bisaïeul , plus glorieux que tous ses ancêtres, et son humanité sera 1a source de noire félicité sur 1a terre et de son bonheur dans le ciel.

Ainsi soit‘il.

SERMO

POUR LE JOUR DE l’I!IC.\R5ATI0M.

SLTR LES CARACTÈRES

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