DEUXIÈME PARTIE
Le premier devoir que la loi de la charité envers nos frères exige de nous est le devoir de la vérité. Nous ne devons pas à tous les hommes des soins, des prévenances , des empressements ; nous leur devons à tous la vérité : les différentes situations que la naissance et les dignités nous donnent dans le monde diversifient nos devoirs à l'égard de nos frères ; celui de la vérité dans toutes les situations est le même : nous la devons aux grands comme aux petits, à nos maîtres comme à nos sujets, à ceux qui la haïssent comme à ceux qui l'aiment, à ceux qui veulent s'en servir contre nous, comme à ceux qui désirent en faire usage pour eux-mêmes : il est des conjonctures où la prudence permet de cacher et de dissimuler l'amour que nous avons pour nos frères ; il n'en est point où il nous soit permis de leur dissimuler la vérité : en un mot, la véritén'est point à nous ; nous n'en sommes que les témoins, les défenseurs et les dépositaires : c'est la lumière de Dieu dans l'homme, qui doit éclairer tout le monde; et lorsque nous la dissimulons , nous sommes injustes envers nos frères à qui elle appartient comme à nous, et ingrats envers le Père des lumières qui l'a répandue dans notre ame.
Cependant le monde est plein de dissimulateurs de la vérité : nous ne vivons, ce semble , que pour nous séduire les uns les autres ; et la société dont la vérité devroit être le premier lien, n'est plus
qu'un commerce de feinte, de duplicité et d'artifice. Or voyons dans la conduite des prêtres de notre Evangile tous les divers genres de dissimulation dont les hommes se rendent tous les jours coupables envers la vérité • nous y trouverons une dissimulation de silence, une dissimulation de complaisance et d'adoucissement une dissimulation de feinte et de mensonge.
Une dissimulation de silence. Consultés par Hérode sur le lieu où le Christ devoit naître, ils répondent, à la vérité, que Bethléem étoit le lieu marqué dans les prophètes, où devoit s'accomplir ce grand événement -. At Mi dixerunt , in Bethléem Juda (Mat.; ii, 5) ; mais ils n'ajoutent pas que l'étoile prédite dans les livres saints ayant enfin paru, et les rois de Saba et de l'Arabie venant avecdes présents adorer le nouveau Chef qui devoit conduire Israël, il ne falloit plus douter que les nuées n'eussent enfin enfanté le Juste : ils n'assemblent pas les peuples pour leur annoncer cette heureuse nouvelle ; ils ne courent pas les premiers à Bethléem pour animer Jérusalem par leur exemple. Renfermés dans leur charnelle timidité , ils gardent un profond silence ; ils retiennent la vérité dans l'injustice; et tandis que les étrangers viennent des extrémités de l'Orient publier tout haut dans Jérusalem que le Roi des Juifs est né , les prêtres , les docteurs , se taisent et sacrifient à l'ambition d'Hérodc les intérêts de la vérité, l'espérance la plus chère de leur nation et l'honneur de leur ministère.
Quel avilissement pour les ministres de la vérité ! la bienveillance du prince les touche plus que le dépôt sacré de la religion dont ils sont chargés : l'éclat du trône étouffe dans leur cœur la lumière du ciel ; ils flattent par un silence criminel un roi qui les consulte et qui ne pouvoit apprendre que d'eux seuls la vérité ; ils l'affermissent dans Terreur, en lui cachant ce qui auroit pu le détromper. Et comment la vérité pourra-t-elle jamais aller jusqu'aux souverains, si les oints du Seigneur, eux-mêmes qui environnent Le trône, n'osent l'annoncer, et se joignent à tous ceux qui habitent 1rs cours pour la cacher et la taire?
Mais ce devoir, mes Frères, à certains égards, vous est commun avec nous ; et cependant il est peu de personnes , dans le monde , do celles même qui vivent dans la piété, qui ne se rendent tous les jours coupa blés envers leurs frères de celte dissimulation de silence. On croit avoir rendu à la vérité tout ce qu'on lui doit, lorsqu'on ne se déclare point contre elle ; qu'on entend tous les jours les mondains décrier la vertu, soutenir la doctrine du monde, justifier ses abus et ses maximes , affoiblir ou combattre celle de l'Evangile , blasphémer souvent ce qu'ils ignorent, et s'ériger en juges de la foi même qui les jugera ; qu'on les entend, dis-je, sans souscrire à leur impiété, il est vrai, mais sans limprouver tout haut, et secontentant de ne pas autoriser leurs blasphèmes ou leurs préjugés rie son suffrage.
Or, je dis que comme nous sommes tous chargés en particulier tles intérêts de la vérité, la taire, quand on l'attaque à découvert devant nous, c'est devenir soi-même son persécuteur et son adversaire. Mais j'ajoute que vous surtout, que Dieu a éclairé, vous manquez alors à l'amour que vous devez à vos frères , puisque vos obligations augmentent à leur égard, à proportion des grâces que Dieu vous a faites : vous vous rendez encore coupable envers Dieu d'ingratitude: vous ne reconnoissez pas assez, vous surtout, le bienfait de la grâce et de la vérité dont il vous a favorisé au milieu de vos passions insensées. Il a éclairé vos ténèbres : il vous a rappelé à lui, lorsque vous suiviez des voies fausses et injustes. Sans doute, en répandant ainsi la lumière dans votre cœur, il n'a pas eu égard à vous seul ; il a prétendu que vos proches, vos amis, vos sujets , vos maîtres , y trouveroient , ou leur instruction , ou leur censure . il a voulu favoriser votre siècle, votre nation, votre patrie, en vous favorisant ; car il ne forme des élus que pour le salut ou la condamnation des pécheurs : son dessein a été de mettre en vous une lumière qui pût luire au milieu des ténèbres; qui perpétuât la vérité parmi les nommes, et qui rendît témoignage à la justice et à la sagesse de sa loi, au milieu des préjugés et des vaines pensées d'un monde profane.
Or, en n'opposant qu'un lâche et timide silence aux maximes qui attaquent la vérité, vous n'entrez pas dans les vues de la miséricorde de Dieu sur vos frères : vous rendez inutile à sa gloire et à l'agrandissement de son royaume le talent de la vérité qu'il vous avoit confié, et dont il vous demandera, à vous surtout, un compte sévère : je dis à vous surtout , qui aviez soutenu autrefois avec tant d'éclat les erreurs et les maximes profanes du monde , qui en aviez été l'apologiste intrépide et déclaré. Ilétoit en droit d'exiger de vous que vous vous déclarassiez avec le même courage pour la vérité ; cependant sa grâce, d'un zélé partisan du monde, n'a réussi qu'à faire un disciple timide de l'Évangile : ce grand air de confiance et d'intrépidité, avec lequel vous faisiez autrefois l'apologie <<<'s passions, vous a abandonné depuis que vous soutenez les intérêts de la vertu ; cette audace, qui imposoit autrefois silence à la vérilé, se tait elle-même aujourd'hui devant l'erreur; et la vérité qui rend intrépides et généreux, dit saint Augustin, ceux qui l'ont de leur côté, vous a rendu elle-même foible et timide.
Je conviens qu'il est un temps de se taire et un temps de parler, et que le zèle de la vérité a ses règles et sa mesure ; mais je ne vou- (!rois pas que les ames qui connoissent Dieu et qui le servent entendissent tous les jours les maximes de la religion renversées , la réputation de leurs frères attaquée, les abus les plus criminels du monde justifiés, sans oser prendre les intérêts delà vérité qu'on honore : je ne voudrois pas que le monde eût ses partisans déclarés , et que Jésus Christ ne pût pas trouver les siens ; je ne von-
druis pas que les gens de bien se fissent une fausse bienséance de dissimuler les égarements des pécheurs dont ils sont sans cesse témoins , tandis que les pécheurs regardent comme un bon air de les soutenir devant eux et de les défendre. Je voudrois qu'une ame fidèle comprît qu'elle n'est redevable qu'à la vérité, qu'elle n'est sur la terre que pour rendre gloire à la vérité : je voudrois qu'elle portât sur le front cette noble fierté qu'inspire la grâce, cette candeur héroïque que produit le mépris du monde et de toute sa gloire; celte liber té généreuse et chrétienne qui n'attend rien que les biens éternels , qui n'espère rien que de Dieu , qui ne craint rien que sa propre conscience , qui ne ménage rien que les iutérêts de la justice et de la charité, qui ne veut plaire que parla vérité. Je vou drois que la présence seule d'une ame juste imposât silence aux ennemis de la vertu , qu'ils respectassent le caractère de la vérité qu'elle doit porter gravée sur le front ; qu'ils craignissent sa sainte générosité , et qu'ils rendissent du moins hommage par leur silence et par leur confusion àla vertu qu'ils méprisent en secret. Ainsi autrefois les Israélites occupés de leurs danses, de leurs réjouissances profanes et de leurs clameurs insensées et impies autour du veau d'or , cessent tout , et gardent un profond silence à la seule présence de Moïse qui descend de la montagne , armé delà seule loi du Seigneur et de sa vérité éternelle. Première dissimulation de la vé rite : une dissimulation de silence.
La seconde manière dont on la dissimule, c'est en l'adoucissant par des tempéraments et par des complaisances qui la blessent. Les mages ne pou voient pas sans doute ignorer que la nouvelle qu'ils venoient annoncer à Jérusalem ne déplût à Hérode. Cet étranger s'étoit assis par ses artifices sur le trône de David ; il ne jouissoit pas si paisiblement du fruit de son usurpation, qu'il ne craignît toujours que quelque héritier du sang des rois de Juda ne vint le chasser de l'héritage de ses pères et remonter sur un trône promis à sa postérité. De quel œil doit-il regarder des hommes qui viennent déclarer au milieu de Jérusalem que le roi des Juifs est né , et le déclarer à un peuple si zélé pour le sang de David et si impatient de toute domination étrangère ! Cependant les mages ne cachent rien de tout ce qu'ils ont vu en Orient ; ils n'adoucissent pas ce grand événement par des expressions moins propret à réveiller la jalousie d'Hérode. Ils pouvoient appeler le Messie qu'ils cherchent , l'Envoyé du ciel , ou le Désiré des nations ; ils pouvoient le désigner par des titres moins odieux à l'ambition d'Hérode ; mais , pleins de la vérité qui leur a apparu , ils ne connoissent pas ces timides ménagements. Persuadés que ceux qui ne veulent recevoir la vérité qu'à la faveur de leurs erreurs , ne sont pas dignes de la connoître, ils ne savent pas l'envelopper sous des égards et sous des déguisements indignes d'elle ; ils demandent sans détour où est né le nonveau Roi des Juifs; et, peu contents de le regarder comme le
maître de la Judée, ils déclarent que le ciel lui-même lui appartient , que les astres sont à lui , et ne paroissent dans le firmament que pour exécuter ses ordres : Vidimus enim stellam ejus.
Les prêtres et les docteurs , au contraire, forcés, par l'évidence des Ecritures, de rendre gloire à la vérité, l'adoucissent par des expressions ménagées. Ils tâchent d'allier le respect qu'ils doivent à la vérité avec la complaisance qu'ils veulent conserver pour Hérode. Ils suppriment le titre de roi , que les mages venoient de donner et que les prophètes a voient si souvent donné au Messie; ils le désignent par une qualité qui pou voit marquer également en lui une autorité de doctrine ou de puissance; ils l'annoncent plutôt comme un législateur établi pourrégler les mœurs, que comme un souverain suscité pour délivrer son peuple de la servitude : Ex te enim exiet dux, qui regat populum meum Israël (Matth. , n, 6). Et quoiqu'ils attendissent eux-mêmes un Mcccie , roi et conquérant, ils adoucissent la vérité qu'ils veulent annoncer, et achèvent d'aveugler Hérode qu'ils ménagent.
Destinée déplorable des grands ! les lèvres des prêtres s'affoiblissent en leur parlant : dès que leurs passions sont connues, elles sont ménagées; la vérité ne s'offre jamais à eux que sor: une double face , dont l'un des côtés leur est toujours favorable : on ne veut pas trahir son ministère à découvert, et les intérêts de la vérité ; mais on veut les concilier avec ses intérêts propres : on tâche de sauver la règle et leurs passions, comme si les passions pouvoient subsister avec la règle qui les condamne. Il est rare que les grands soient instruits , pareequ'il est rare qu'on ne se propose pas de leur plaire en les instruisant. Cependant la plupart aimeroient la vérité , si elle leur étoit connue. Les passions et les emportements de l'âge , favorisés par tous les plaisirs qui les environnent, peuvent les entraîner; mais un fonds de religion leur rend toujours la vérité respectable : on peut dire que l'ignorance damne plus de princes et de grands, que de personnes de la condition la plus vile : que la basse complaisance qu'on a pour eux déshonore plus le ministère et attire plus d'opprobres à la religion , que les scandales les plus éclatants qui affligent l'Eglise.
La conduite de ces prêtres vous paroit indigne , mes Frères ; mais si vous voulez vous juger vous-mêmes et vous suivre dans le détail de vos devoirs, de vos liaisons, de vos entretiens, vous verrez que tous vos discours et toutes vos démarches ne sont que des adoucissements de la vérité , et des tempéraments pour la réconcilier avec les préjugés ou les passions de ceux avec qui vous avez à \ ivre. Nous ne leur montrons jamais la vérité que par les endroits par où elle peut leur plaire : nous trouvons toujours un beau côté d;»ns leurs vices l*'s plus déplorables ; et , comme toutes les passions ressemblent toujours à quelque vertu, nous ne manquons jamais de nous sauver à la faveur de cette ressemblance.
Ainsi , tous les jours, devant un ambitieux , nous parlons de l'amour de la gloire et du désir de parvenir, comme des seuls penchants qui font les grands hommes ; nous flattons son orgueil , nous allumons ses désirs par nos espérances et par des prédictions flatteuses et chimériques : nous nourrissons l'erreur de son imagination, en lui rapprochant des fantômes dont il se repaît sans cesse lui-même : nous osons peut-être en général plaindre les hommes de tant s'agiter pour des choses que le hasard distribue et que la mort va nous ravir demain ; mais nous n'osons blâmer l'insensé qui sacrifie à cette fumée son repos , sa vie et sa conscience. Devant un vindicatif, nous justifions son ressentiment et sa colère; nous adoucissons son crime dans son esprit, en autorisant la justice de ses plaintes ; nous ménageons sa passion , en exagérant le tort de son ennemi ; nous osons peut-être dire qu'il faut pardonner, mais nous n'osons pas ajouter que le premier degré du pardon, c'est de ne plus parler de l'injure qu'on a reçue.
Devant un courtisan mécontent de sa fortune et jaloux de celle des autres, nous lui montrons ses concurrents par les endroits les moins favorables : nous jetons habilement un nuage sur leur mérite et sur leur gloire, de peur qu'elle ne blesse les yeux jaloux de celui qui nous écoute : nous diminuons, nous obscurcissons l'éclat de leurs talents et de leurs services ; et , par nos ménagements injustes, nous aigrissons sa passion, nous l'aidons à s'aveugler et à regarder comme des honneurs qu'on lui ravit , tous ceux qu'on répand sur ses frères. Que dirai-je ! devant un prodigue , ses profusions ne sont plus dans votre bouche qu'un air de générosité et de magnificence; devant un avare, sa dureté et sa sordidité n'est plus qu'une sage modération et une Donne conduite domestique : devant un grand , ses préjugés et ses erreurs trouvent toujours en nous des apologies toutes prêtes ; on respecte ses passions , comme son autorité, et ses préjugés deviennent toujours les nôtres. Enfin, nous empruntons les erreurs de tous ceux avec qui nous vivons ; nous nous transformons en d'autres eux-mêmes ; notre grande étude est de connoître leurs foiblesses , pour nous les approprier ; nous n'avons point de langage à nous , nous parlons toujours le langage des autres ; nos discours ne sont qu'une répétition de leurs préjugés; et cet indigne avilissement de la vérité , nous l'appelons la science du monde , la prudence qui sait prendre son parti , le grand art de réussir et de plaire : O enfants des hommes ! jusques à quand aimerez-vous la vanité et le mensonge (Ps. , iv, 3)?
Oui , mes Frères , par là nous perpétuons l'erreur parmi les hommes, nous autorisons tous les abus, nous justifions toutes les fausses maximes, nous donnons un air d'innocence à tous les vices, nous maintenons le règne du monde et de sa doctrine contre celle de Jésus-Christ , nous corrompons la société dont la vérité devroit être le crémier lien; nous faisons, des devoirs et des bienséances
de la vie civile, établis pour nous animer à la vertu , des pièges et des occasions inévitables de chute; nous changeons l'amitié, dont nous devrions faire la ressource de nos erreurs et de nos égarements , en un commerce de déguisement et de séduction ; par là , en un mot , en rendant la vérité rare parmi les hommes , nous la rendons odieuse ou ridicule ; et quand je dis nous , j'entends principalement les âmes qui sont à Dieu , et qui sont chargées des intérêts de la vérité sur la terre. Oui, mes Frères, je voudrois que les âmes fidèles eussent un langage à part au milieu du monde, qu'où trouvât en elles d autres maximes, d'autres sentiments que dans le reste des hommes, et que, tandis que tout parle le langage des passions, elles seules parlassent le langage de la vérité. Je voudrois que, tandis que le monde a ses Balaam, qui autorisent par leurs discours et par leurs conseils le dérèglement et la licence, la piété eût ses Phinée qui osassent prendre tout haut les intérêts de la loi de Dieu et de la sainteté de ses maximes ; que, tandis que le monde a ses impies et ses faux sages qui se font une gloire de publier tout haut qu'il faut jouir du présent , et que la lin de l'homme n'est pas différente de celle de la bête, la piété eût des Salomon qui, détrompés par leur propre expérience, osassent publier sur les toits que tout est vanité, hors craindre le Seigneur et observer ses commandements ; que , tandis que le monde a ses enchanteurs qui séduisent les peuples et les rois , par leurs adulations et par leurs prestiges, la piété eût ses Moïse et ses Aaron, qui eussent le courage de confondre , par la force de la vérité , leurs artifices et leurs impostures : en un mot que , tandis que le monde a ses prêtres et ses docteurs qui affoiblissent la vérité, comme ceux de notre Evangile, la piété eût ses mages, qui ne craignissent pas de l'annoncer devant ceux mêmes à qui elle ne neut que déplaire.
Ce n'est pas que je condamne les tempéraments d'une sage prudence qui ne paroit accorder quelque chose aux préjugés des hommes que pour les ramener plus sûrement à la règle et au devoir. Je sais que la vérité n'aime pas les défenseurs indiscrets et téméraires, que les passions des hommes demandent des ménagements et des égards, que ce sont des malades à qui il faut souvent déguiser et adoucir les remèdes , et les guérir presque toujours à leur insu. Je sais que tous les ménagements qui ne tendent qu'à établir la vérité n'en sont pas les affoiblissements , mais les ressources ; et que la grande règle du zèle et de la vérité , c'est la prudence et la charité. Mais ce n'est pas ce qu'on se propose en l'affoiblissant par des complaisances basses et flatteuses : on cherche à plaire, et on ne cherche pas à édifier ; on se met soi-même à la place de la vérité, et on veut s'attirer les suffrages qui n'étoientdus qu'à elle. Et qu'on ne dise pas qu'il y a d'ordinaire plus d'aigreur et d'ostentation, que de charité, dans les Justes qui se font une
gloire de ne pas savoir trahir la vérité. Le monde qui est toujours dans le faux , dont les commerces et les liaisons ne roulent que sur la dissimulation et sur l'artifice, qui s'en fait même une science et un honneur, et qui ne connoit pas cette nohle droiture , ne sauroit la supposer dans les autres ; c'est sa profonde corruption qui lui rend suspects la sincérité et le courage des gens de bien : c'est un procédé qui lui paroît bizarre, pareequ'il est nouveau pour lui ; et comme il y trouve de la singularité, il aime mieux croire qu'il y a de l'orgueil ou de l'extravagance que de la vertu.
Et de là vient que non-seulement on déguise la vérité, mais qu'on la trahit ouvertement. Dernière dissimulation des prêtres de notre Évangile, une dissimulation de mensonge. Ils ne se contentent pas d'alléguer les prophéties en termes obscurs et adoucis : ne voyant pas revenir les mages à Jérusalem, comme ils se l'éloient promis, ils ajoutent, sans doute pour calmer Hérode,que, honteux de n'avoir pas trouvé ce nouveau roi qu'ils venoient chercher, ils n'ont osé reparoître ; que ce sont des étrangers peu versés dans la science de la loi et des prophètes, et que cette lumière du ciel, qu'ils prétendoient suivre , n'étoit qu'une illusion vulgaire et un préjugé superstitieux d'une nation grossière et crédule. Et il falloit bien qu'ils eussent tenu ce langage à Hérode , puisque eux-mêmes agissent conséquemment , et ne courent pas à Bethléem chercher le roi nouveau-né, comme pour achever de persuader à Hérode qu'il y avoitplus de crédulité que de vérité dans la recherche superstitieuse de ces mages.
Et voilà où nous en venons enfin : à force déménager les passions des hommes et de vouloir leur plaire aux dépens de la vérité , nous l'abandonnons ouvertement, nous la sacrifions lâchement et sans détour à nos intérêts, à notre fortune , à notre gloire ; nous trahissons notre conscience , notre devoir et nos lumières : et de là , dès que la vérité nous incommode, nous expose, nous nuit, nous rend désagréables, nous la désavouons, nous la méconnoissons , nous la livrons à l'oppression et à l'injustice, nous nions, comme Pierre, qu'on nous ait jamais vus de ses disciples. Ainsi nous nous faisons un cœur lâche etrampant, à qui le mensonge utile necoûte plus rien; un cœur artificieux et pliant qui prend toutes les formes et qui n'en a jamais aucune de fixe ; un cœur foible et flatteur, qui n'ose refuser ses suffrages qu'à la vertu inutile et malheureuse; un cœur corrompu et intéressé, qui fait servir à ses fins la religion, la vérité, la justice, et tout ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes ; en un mot un cœur capable de tout, excepté d'être vrai, généreux et sincère Et ne croyez pas que les pécheurs de ce caractère soient fort rares dans le monde. Nous ne fuyons de ces défauts que l'éclat et la honte : les lâchetés sûres et secrètes trouvent peu de cœurs scrupuleux , et nous n'aimons souvent de la vérité que la repu tu lion et la gloire.
11 faut prendre garde seulement qu'en prétendant défendre la vérité nous ne défendions les illusions de notre propre esprit. L'orgueil, l'ignorance, l'entêtement, donnent tous les jours à Terreur des défenseurs aussi intrépides et aussi obstinés que ceux dont la foi se glorifie. La seule vérité digne de notre amour, de notre zèle et de notre courage, est celle que l'Église nous montre; c'est pour elle seule que nous devons tout souffrir : hors de là nous ne sommes plus que les martyrs de notre obstination et de notre vanité.
0 mon Dieu î versez donc dans mon ame cet amour humble et généreux de la vérité dont vos élus sont rassasiés dans le ciel, et qui seul fait le caractère des Justes sur la terre. Faites que je ne vive que pour rendre gloire à vos vérités éternelles, pour les honorer par la sainteté de mes mœurs, pour les défendre par le zèle seul de vos intérêts, pour les opposer sans cesse à l'erreur et à la vanité. Anéantissez dans mon cœur ces craintes humaines, cette prudence de la chair qui ménage les erreurs et les vices avec les personnes. Ne permettez pas que je sois un foible roseau qui tourne à tout vent, ni ne rougisse jamais de porter la vérité sur mon front, comme le titre le plus éclatant dont puisse se glorifier votre créature, et comme la marque la plus glorieuse de vos miséricordes sur mon ame : Et ne auferas de ore rneo verbam veritatis usquequaque (Ps. , cxviii, 43). En effet, ce n'est pas assez d'en être le témoin et le dépositaire, il faut encore en être le défenseur, caractère opposée celui d'Hérode, qui en est aujourd'hui l'ennemi^et le persécuteur. Dernière instruction que nous fournit notre Evangile , la vérité persécutée.