DEUXIÈME MOTIF
Oui, mon cher Auditeur, que serviront vos jeûnes, si vous ne vous convertissez pas au Seigneur? Quel fruit vous reviendra-t-iî de vos abstinences, de nos instructions et de tous les exercices laborieux de cette sainte carrière, si vous ne sortez pas de l'abîme où vous vivez, et si une vie toute criminelle met toujours un chaos entre vous et la grâce ? Vous porterez avec les Justes le joug de la loi , et vous n'en partagerez pas avec eux les consolations et les grâces. Ce que le Seigneur demande principalement de vous, vous le vez, c'est le changement du cœur, c'est un renouvellement de la vie, c'est la un et la cessation de vos crimes.
Ce n'est pas que vous deviez ajouter au crime de votre impénilence celui de la transgression de la loi du jeûne ; et que, sous prétexte que l'observance de la lettre ne sert de rien au pécheur obstiné dans le crime, il vous paroisse inutile de vous soumettre à cette rigueur. C'est la disposition de l'impie qui n'espère plus rien de la miséricorde de Dieu , et qui ne trouvant plus de ressource dans la religion, dont ses impiétés semblent lui fermer tous les secours, en cherche une dans le désespoir, et dans le mépris affreux de son salut. Mais vous, mon cher Auditeur, que Dieu rappelle encore à la vérité et à la justice ; vous à qui il fait encore entendre , dans le fond de l'abîme où vous croupissez , la voix de sa miséricorde ; vous à qui il tend encore à tous moments la main pour vous
au.er à sortir du tombeau comme un autre Lazare ; vous à qui il a marqué peut-être ce temps de pénitence comme le moment de \otre salut, et le terme heureux de vos malheurs et de vos crimes; entre? avec vos frères dans cette sainte carrière de pénitence; demandez à Dieu que vous n'y couriez pas en vain. Offrez-lui ce léger sacrifice, pour obtenir celui de vos passions. Commencez par lalel- (re afin que l'esprit qui vivifie vous soit donné : soumettez-vous à Dieu , en vous soumettant à la loi de l'Église , et il vous soumettra les cupidités injustes qui vous dominent : plus la loi vous sera pénible , plus vous devez faire en sorte que cette peine ne soit pas infructueuse et sans mérite pour vous. C'est toujours un commencement de salut, que d'accomplir le précepte; c'est s'unir avec les Justes ; c'est craindre de désobéir à Dieu; c'est respecter ses lois saintes ; c'est rendre hommage à la religion ; ce n'est pas mettre un nouvel obstacle aux grâces que Dieu nous prépare en ces jours de propitialion : en un mot , le pécheur qui observe la loi peut du moins espérer toujours; celui qui la méprise est déjà condamne.
* Et cependant où sont ceux qui observent cette loi sainte? Que de prétextes frivoles et peu sérieux pour s'en dispenser ! Oui , mes Frères , que n'opposez-vous pas pour vous mettre à couvert de ce devoir ? Des infirmités chimériques : mais, hélas ! les opposez-vous au monde, aux plaisirs mille fois plus laborieux et plus nuisibles que celte loi de pénitence? Une santé foible et usée : mais quel usage en faites- vous pour le crime, pour l'ambition, pour des affaires terrestres mille fois plus dures à porter que le joug de Jésus Christ ? Quelque légère incommodité déjà éprouvée dans la pratique de l'abstinence : hélas! mais n'en éprouvez-vous pas tous les jours de plus grandes dans les excès de la table et du jeu, dans le dérangement d'une vie toute profane? vous en abstenez-vous pour cela ? Où est ici la bonne foi, et cette équité dont vous faites tant d'ostentation dans vos démarches envers les hommes? N'êtes -vous donc faux el injuste qu'envers Dieu? Qu'avez-vous donc à opposer encore? un long usage de transgression, une habitude de violer la loi sainte, qui vous la rend désormais impraticable ? Eh quoi ! seriez- vous dis pensé du précepte , pour ne l'avoir jamais observé jusqu'ici? L'ancienneté de l'infraction vous rendroil-clle moins coupable ? Nous allégueriez- vous la durée du crime comme une excuse? Et ce qui devroit vous alarmer, deviendroit donc précisément ce qui vous (aime? C'est à nous à vous opposer cette longue et criminelle habitude de transgression , et à nous en servir de motif pour vous couvrir de confusion ; et non pas à vous, à nous l'alléguer comme une rai on qui vous justifie. Que de pécheurs voluptueux et invétérés deriendfoient innocents, si le long usage de la volupté tout seul les dispensoit devant Dieu d'être chastes! Qu'on est à plaindre , mes Frères, de s'aveugler dans l'affaire de l'éternité , sur des raisons
puériles qu'on auroit honte d'avancer devant des hommes sérieux dans des affaires de néant !
Je sais qu'on nous dit tous les jours que ce n'est pas ici un point fort essentiel ; que la grande affaire est de bien vivre ; mais qu'au fond user d'une viande plutôt que dune autre, n'a jamais paru un crime fort sérieux , et sur quoi il faille tant sonner l'alarme, et troubler les consciences des fidèles
C'est-à-dire, ô mon Dieu , que la dernière ressource du pécheur pour se calmer est d'avilir dans son esprit la majesté de vos préceptes : comme si vous n'étiez pas également grand lorsque vous défendez à Caïn de répandre le sang innocent, ou lorsque vous ordonnez au premier des hommes de ne pas goûter d'un fruit où vous vouliez que sa soumission et son obéissance rendissent hommage à votre gloire, et témoignassent que l'usage des créatures est un don de votre souveraineté et de votre clémence.
Oui, mes Frères, ce n'est pas assez pour le monde de violer la loi sainte du jeûne et de l'abstinence ; on l'avilit, on la traite de minutie , on la regarde comme une dévotion populaire. C'est presque un air de force et de raison de la violer sans scrupule. Et c'est ainsi qu'on dégrade la tradition la plus vénérable de l'Eglise, la pratique la plus ancienne et la plus universelle qui nous soit venue de nos pères. C'est ainsi que l'institution respectable du jeûne, établie par les apôtres, consacrée par l'usage de tous les siècles, honorée par l'exemple des prophètes et de Jésus-Christ même, n'est plus dans les discours du monde qu'une pratique populaire de dévotion , sur laquelle il y a de la petitesse et de l'excès à vouloir être si rigoureux et si sévère.
Mes Frères , le saint vieillard Éléazar étoit donc un esprit foible, lorsqu'il aima mieux perdre la vie que de souiller son ame par l'usage des viandes profanes et défendues par la loi ? Le supplice de la mère et des sept enfants dans les Machabées n'est donc qu'une his toire lisible, puisque les tourments les plus affreux ne purent les déterminer à se permetre des mets que Moïse avoit interdits au peuple de Dieu ? Les trois jeunes Hébreux , à la cour du roi de Babylone, n'avoient donc que des frayeurs puériles, puisqu'ils préféroient la simplicité des viandes prescrites, à la faveur d'un monarque superbe ? Et les livres saints , qui ont consacré par des éloges la foi et le courage de tous ces anciens Justes, n'ont donc fait que rehausser par des louanges magnifiques un scrupule vain et puéril ?
Eh ! qui êtes-vous donc pour trouver de la petitesse où les saints ont trouvé tant de force et de grandeur ? Avoient-ils de la majesté de la religion des idées moins nobles et moins sublimes que vous ? Etoient-ils moins instruits de la foi et de la dignité de ses préceptes , dont l'intelligence n'est donnée qu'à ceux qui les aiment et qui les observent? Etoient-ce des esprits foibles, eux qui ont eu la force de vaincre le monde , et qui ont été plus sages que toute la
22i LE MERCREDI DES CENDRES.
sagesse du siècle? Dans quels excès ne tombe- t-on pas pour s'étourdir sur l'infraction de cette loi sainte ! On devient impie pour être plus tranquillement transgresscur.
Aussi il n'en reste presque plus de vestiges dans le monde. Ce temps sacré n'est presque plus distingué des autres de l'année, que par les instructions plus fréquentes que nous faisons aux fldèles. Le deuil n'est plus que dans nos temples, où les ministres pleurent encore entre le vestibule cl l'autel. La pénitence de ces jours saints ne subsiste plus que dans le langage de l'Eglise. Au-dehors les plaisirs, les jeux, les passions, les spectacles, les excès mêmes de la bonne chère vont toujours même train. Allez dans les îles éloignées, dit l'Esprit de Dieu , voyez ce peuple infidèle, ennemi de Jésus - Christ, et qui possède les lieux sacrés où s'accomplirent autrefois tous ses mystères. Entrez dans ces villes profanes aux temps destinés à la célébration de leurs jeûnes. Quel recueillement , quelle abstinence! quelles purifications, quelles prières! quelle sévérité d'observance! quelles peines imposées par la loi de leur faux prophète, devenue leur loi publique, contrôles transgresseurs , s'il s'en trou voit un seul ? Tout y annonce au-dehors leurs jours de jeûne et d'abstinence : et au milieu de nos villes, nous qui nous vantons d'être le peuple choisi , nous qui nous regardons comme la nation sainte, tout en efface jusqu'aux traces les plus légères ; et le seul spectacle qui rappelle l'établissement de la loi , c'est le grand nombre de ceux qui la violent. Trouvez -moi en effet une seule famille où le carême s'observe universellement? Cherchez une table dans le monde qui ne soit pas chargée de mets défendus, et où il ne se rencontre quelque infracteur du précepte? Et ce n'est pas assez de le violer : loin de cacher sa honte et sa transgression dans l'enceinte de sa famille, on le viole avec éclat; on attire chez soi des complices de sa désobéissance; on les autorise par son exemple; on les force souvent par ses persuasions : et comme si ce n'étoit pas assez du crime de l'infraction , on y ajoute celui du scandale.
Yenez nous dire après cela que ce n'est pas ici un point fort essentiel. Vous ne comptez donc pour rien de changer les mœurs publiques, de vous révolter contre l'Eglise, de vous séparer comme un anathème de tout le corps des Justes, de ne faire aucun usage des secours que la religion vous ouïe , d'être à vos frères une occasion de cl.ute et de scandale , et en un mot de contribuer autant qu'il est en vous au relâchement des mœurs , et à l'extinction de la foi et de la piété parmi les fidèles ?
Voilà , mon cher Auditeur, des motifs bien pressants pour vous déterminer à un changement de vie. Ajoutons-y encore la croix et l'exemple de Jésus-Christ . due l'Eglise nous met devant les yeun en c**s jours de snl ut.
TROISI&MB MOTIF.
Ce grand spectacle pourroit-il vous devenir inutile? Le prix de son sang qui a efface les péchés du monde, et qui va couler plus abondamment sur vous, pourroit-il vous laisser encore tout couvert de crimes et de souillures ?
Car, mes Frères , sa croix est le seul héritage qu'il ait laissé à son Eglise. Il faut que nous participions à son calice , si nous voulons partager avec lui sa gloire et son immortalité. C'est là l'esprit de notre vocation , et le fondement de notre espérance. Hors de là nous ne sommes pas distingués de ces nations inûdèles qui ne connoissent pas Jésus-Christ. Olez de sa morale les maximes crucifiantes , la violence , l'humilité , le renoncement à soi-même , le mépris du monde, la fuite des plaisirs , tout le reste peut nous être commun avec les philosophes qui débitoient une doctrine sage et éloignée des excès et des vices.
C'est donc la croix de Jésus-Christ qui fait proprement le grand caractère des chrétiens , et la seule voie de salut que Jésus-Christ est venu ouvrir à ses disciples. Or comment y participons-nous? Qu'avons-nous de commun avec Jésus-Christ crucifié ? Nos œuvres, nos démarches, nos délassements, nos peines, nos plaisirs, nos craintes, nos espérances sont-elles marquées du sceau de la croix ? Où paroît ce signe de salut dans toute la suite de notre vie?
Je sais que le monde nous fournit des croix et des afflictions , que nos propres passions nous en ménagent , et que nous sommes ingénieux à nous en former à nous-mêmes. Mais ce sont là des croix de la cupidité. Ce sont les châtiments de nos passions, et non pas les remèdes de nos crimes. Ce sont les tristes suites du vice, et non pas les fruits pénibles de la vertu. Mais où est la croix de Jésus-Christ dans nos mœurs? Que souffrons-nous pour lui plaire? Que prenons-nous sur nos passions , sur nos penchants, pour pouvoir prétendre au titre de ses disciples? Où est cette croix que nous portons, et sans laquelle il faut renoncer à Jésus-Christ ? Nous portons la croix de nos crimes , la ^^tx de nos passions , la croix de notre ambition , la croix de nos hun^s et de nos envies , c'est-à-dire la croix du monde et du dém >n. Kélas ! celle de Jésus- Christ est moins amère et moins pesante, et n-as la rejetons : celle de Jésus-Christ rend heureux ceux qui la portent, et nous la craignons : celle de Jésus-Christ adoucit môme les croix du monde , et nous les lui préférons : celle de Jésus-Christ est le prix de l'éternité, et nous la méprisons.
Quelle folie , mes Frères ! Nous ne pouvons éviter les croix ici-
bas ; faisons du moins qu'elles uous soient utiles. Il faut toujours
que nous souffrions de nos passions ; souffrons du moins en I«
réprimant , afin que nos violences nous soient comptées. H faut
;26 LE MÊKCfcEDI DES CENDRES,
que nous trouvions des amertumes dans la vie ; mettons-les donc à profit et faisons-en des amertumes de pénitence, afin que nous ne perdions pas tout. Il faut qu'il en coûte pour servir le monde, comme pour servir Jésus-Christ ; souffrons pour Dieu ce que nous souffrons pour le monde; nos peines seront les mêmes, et les récompenses bien différentes.
Mais que dis-je , mes Frères, que nos peines seront les mêmes ? Le Seigneur adoucit le joug qu'on porte pour lui ; et le joug du monde est un joug de fer, qui meurtrit et qui accable. Les violences de la croix sont mêlées de mille consolations , et celles de la cupidité ne sont payées que par des peines nouvelles. Les sacrifices de la grâce calment le cœur, et ceux des passions le déchirent. ILes saintes agitations de la pénitence laissent Famé dans la joie et 'dans la paix , et les agitations du crime la troublent et la dévorent. Les épines de la vertu portent avec elles leur douceur et leur remède ; et celles du vice laissent l'aiguillon dans la conscience, et le ver dévorant qui ne meurt plus. En un mot, les rigueurs de l'Evangile font des heureux , et les dégoûts du monde n'ont fait jusqu'ici que des misérables.
Les grâces qui vont couler de la croix de Jésus-Christ vous offrent donc, mon cher Auditeur , une ressource que vos crimes ne trouveront peut-être pas dans un autre temps. Les prières mêmes de l'Eglise , plus longues et plus touchantes , rendent , durant cette sainte carrière , le ciel plus propice aux pécheurs.