‹ Œuvres de MassillonChapitre 31 sur 88 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Commençons par convenir d'abord, mes Frères, que c'est la foi, et non pas la raison , qui fait les chrétiens ; et que la première démarche qu'on exige d'un disciple de Jésus-Christ, est de captiver son esprit, et de croire ce qu'il ne peut comprendre. Cependant je dis que c'est la raison elle-même qui nous conduit à cette soumission ; que plus même nos lumières sont supérieures , plus elles nous font sen tir la nécessité de nous soumettre; et que le parti de l'incrédulité, loin d'être le parti de la force d'esprit et de la raison , est celui de l'égarement et de la foiblesse.

La raison a donc ses usages dans la foi, comme elle a ses bornes : et comme la loi, bonne et sainte en elle-même, ne servoit pourtant qu'à conduire les hommes à Jésus-Christ, et s'arrêtoit là comme à son terme ; de même la raison, bonne et juste en elle-même, puisqu'elle est un don de Dieu et une participation de la raison souveraine, ne doit servir, et ne nous est donnée que pour nous frayer le chemin à la foi. Elle est téméraire et sort des bornes de sa première institution, si elle veut aller au-delà de ces bornes sacrées.

Cela supposé, voyons lequel des deux fait un usage plus sensé de sa raison, ou le fidèle qui croit, ou l'incrédule qui refuse de croire. La soumission à des faits qu'on nous propose de croire peut être soupçonnée de crédulité, ou du côté de l'autorité qui nous persuade; si elle est légère, c'est foiblesse d'y ajouter foi : ou du côté des choses qu'on veut nous persuader ; si elles sont opposées aux principes de l'équité, de l'honnêteté, de la société, de la conscience, c'est igno-

rance de les recevoir comme véritables : on enfin du côté des motifs ('ont on se sert pour nous persuader ; s'ils sont vains, frivoles, incapables de déterminer un esprit sage, c'est imprudence de s'y laisser surprendre. Or il est aisé de montrer que l'autorité qui exige la soumission du Adèle est la plus grande, la plus respectable, la mieux établie qui soit sur la terre ; que les vérités qu'on veut lui persuader sont les seules conformes aux principes de l'équité, de l'honnêteté, de la société, de la conscience ; et enfin que les motifs dont on se sert pour le persuader sont les plus décisifs, les plus triomphants, le» plus propres à soumettre les esprits les moins crédules.

Quand je parle de l'autorité de la religion chrétienne, je ne prétends pas restreindre l'étendue de ce terme à la seule autorité de ces assemblées saintes où l'Eglise, par la bouche de ses pasteurs, forme des décisions, et propose à tous les Gdèles les règles infaillibles du culte et de la doctrine. Comme ce n'est pas l'hérésie, mail l'incrédulité, que ce discours regarde, je ne considère pas tant ici la religion comme opposée aux sectes que l'esprit d'erreur a séparées de l'unité, c'est-à-dire, comme renfermée dans la seule Eglise catholique, que comme formant depuis la naissance du monde une société à part, seule dépositaire de la connoissance d'un Dieu et de la promesse d'un médiateur, toujours opposée à toutes les religions qui se sont depuis élevées dans l'univers ; toujours contredite et toujours la même ; et je dis que son autorité porte avec elle des caractères si éclatants de vérité, qu'on ne peut sans extravagance refuser de s'y soumettre.

En premier lieu, l'ancienneté en matière de religion est un caractère que la raison respecte ; et l'on peut dire qu'une croyance consacrée par la religion des premiers hommes, et par la simplicité des premiers temps, forme déjà un préjugé en sa faveur. Ce n'est pas que le mensonge ne se glorifie souvent des mêmes titres, et qu'il n'y ait parmi les hommes de vieilles erreurs qui semblent disputer, avec la vérité, de l'ancienneté de leur origine. Mais, à qui veut en suivre l'histoire, il n'est pas malaisé de remonter jusqu'à leur naissance. La nouveauté se trouve toujours le caractère le plus constant et le plus inséparable de l'erreur, et l'on peut leur faire à toutes le reproche du prophète : Novi recentesque venerunt , quos non coluerunt patres eorum ( Deut.. xxxii .17).

En effet, s'il y a une véritable religion sur la terre, elle doit être la plus ancienne de toutes ; car s'il y a une véritable religion sur la terre, elle doit être le premier et le plus essentiel devoir de l'homme envers le Dieu qui veut en être honoré. Il faut donc que ce devoir soit aussi ancien que l'homme ; et comme il est attaché à sa nature, il doit, pour ainsi dire, être né avec lui. Et voilà, mes Frères, le premier caractère qui distingue d'abord la religion des chrétiens des superstitions et des sectes. C'est la plus ancienne religion qui soit au monde. I^es premiers hommes, avant qu'un culte impie se fût taillé des divi-

cités de bois et de pierre, adorèrent le même Dieu que nous adorons, lui dressèrent des autels, lui offrirent des sacrifices, attendirent de sa libéralité la récompense de leur vertu, et de sa justice le châtiment de leur désobéissance. L'histoire de la naissance de cette religion est l'histoire de la naissance du monde même. Les livres divins qui l'ont conservée jusqu'à nous renferment les premiers monuments de l'origine des choses. Ils sont eux-mêmes plus anciens que toutes ces productions fabuleuses de l'esprit humain, qui amusèrent si tristement depuis la crédulité des siècles suivants ; et comme l'erreur naît toujours de la vérité, et n'en est qu'une vicieuse imitation, c'est dans les principaux traits de cette histoire divine que les fables du paganisme trouvèrent leur fondement : de sorte que l'on peut dire qu'il n'est pas jusqu'à l'erreur qui ne rende par là hommage à l'ancienneté et à l'autorité de nos saintes Écritures.

Or , mes Frères , ce caractère tout seul n'a-t-il pas déjà quelque chose de respectable? Les autres religions qui se sont vantées d'une origine plus ancienne ne nous ont donné pour garants de leur antiquité que des récits fabuleux, et qui tomboient d'eux-mêmes. Ils ont défiguré l'histoire du monde par un chaos de siècles innombrables et imaginaires, dont il n'est resté aucun événement à la postérité, et que l'histoire du monde n'a jamais connus. Les auteurs de ces grossières fictions n'ont écrit que plusieurs siècles après les faits qu'ils nous racontent, et c'est tout dire d'ajouter que cette théologie fut le fruit Je la poésie ; et les inventions de cet art, les plus solides fondements de leur religion.

Ici c'est une suite de faits raisonnables, naturelle, d'accord avec ille-même. C'est l'histoire d'une famille continuée depuis son premier chef jusqu'à celui qui l'écrit, et justifiée dans toutes ses circonstances. C'est une généalogie où chaque chef est marqué par ses propres caractères, par des événements qui subsistoient encore alors , par des traits qu'on reconnoissoit encore dans les lieux qu'ils avoieut habités. C'est une tradition vivante la plus sûre qu'il y eût alors sur la terre, puisque Moïse n'a écrit que ce qu'il avoit ouï dire aux enfants des patriarches, et que les enfants des patriarches ne rapportoient que ce que leurs pères avoient eux-mêmes vu. Tout s'y soutient, tout s'y suit, tout s'y éclaircit de soi-même. Les traits n'en sont pas imités, ni les aventures puisées ailleurs, et accommodées au sujet. Avant Moïse, le peuple de Dieu n'avoit rien d'écrit. Il n'a laissé à la postérité que ce qu'il avoit recueilli de vive voix de ses ancêtres, c'est-à-dire toute la tradition du genre humain ; et le premier il a rédigé en un volume l'histoire des merveilles de Dieu et de ses manifestations aux hommes, dont le souvenir avoit fait jusque-là toute la religion, toute la science et toute la consolation de la famille d'Abraham. La bonne foi de cet auteur paroît dans la naïveté de son histoire. Il ne prend point de précaution pour être cru , parcequ'il suppose que ceux pour qui il écrit n'en ont pas besoin pour croire 5

cl qu'il ne raconte que des faits publics parmi eux , plutôt pour en conserver la mémoire à leurs descendants que pour les en instruire eux-mêmes.

Voilà, mes Frères, par où la religion chrétienne commence à s'acquérir du crédit sur l'esprit des hommes. Tournez-vous de tous les côtés, lisez l'histoire des peuples et des nations, vous ne trouverez rien de mieux établi sur la terre ; que dis-je ! rien même qui mérite les attentions d'un esprit sensé. Si les hommes sont nés pour une religion, ils ne sont nés que pour celle-ci. S'il y a un être souverain qui ait montré la vérité aux hommes, il n'y a que celle-ci qui soit digne des hommes et de lui. Partout ailleurs l'origine est fabuleuse : ici elle est aussi sûre que tout le reste ; et les derniers âges, qu'on ne peut contester, ne sont p iirtâni que les preuves de la certitude du premier. Donc, s'il y a . autorité dans le monde à laquelle la raison doive céder, c'est à celle Te la religion chrétienne.

Au caractère de oon cknneté, il faut ajouter celui de sa perpétuité. Représentez-vous ici cette variété infinie de religions et do sectes, qui ont régné tour à tour sur la terre; suivez l'histoire des superstitions de chaque peuple et de chaque pays, elles ont dure un certain nombre d'années, et tombé ensuite avec la puissance de leurs sectateurs. Où sont les dieux d'Emalh, d'Arphad et de Sepharvaïm? Rappelez l'histoire de ces premiers conquérants : ils vainquoient les dieux des peuples en vainquant les peuples eux-mêmes, et abolissoient leurs cultes en renversant leur domination. Qu'il est beau, mes Frères, de voir la religion de nos pères toute seule se maintenir dés le commencement, survivre à toutes les sectes, et malgré les diverses fortunes de ceux qui en ont fait profession, passer toujours des pères aux enfants, et ne pouvoir jamais être effacée du cœur des hommes ! Ce n'est pas un bras de chair qui l'a conservée. Ah ! le peuple fidèle a presque toujours été foible, opprimé, persécuté. JXon, ce n'est pas par le glaive, comme dit le prophète, que nos pères possédèrent la terre : Nec enim in gladio suo possederunt terrain (Ps. xliii , 4). Tantôt esclaves , tantôt fugitifs, tantôt tributaires des nations, ils virent mille fois la Chaldée, l'Assyrie, Babylone, les puissances les plus formidables de la terre, tout l'univers conjurer leur ruine et l'extinction entière de leur culte: mais ce peuple si foible, opprimé en Egypte, errant dans un désert, transporté depuis captif dans des provinces étrangères, n'a jamais pu être exterminé, tandis que tant d'autres plus puissants ont suivi la destinée des choses humaines ; et son culte a toujours subsisté avec lui , malgré tous les efforts que chaque siècle presque a faits pour le détruire.

Or d'où vient, mes Frères, qu'un culte si contredit, si pénible par ses o^crvanccs, si rigoureux par les châtiments dont il punissoit les Iransgresseurs, si aisé même à s'établir et à tomber par l'inconstance et la grossièreté toute seule du peuple qui en fut d'abord dépositaire; d'où vient au'il s'est seul oerpétué dans le monde au milieu de tant

dcréTolutions, tandis que les superstitions soutenues de la puissance des empires et des royaumes sont retombées dans le néant d'où elles étoient sorties? Eh! n'est-ce pas Dieu, et non l'homme, qui a fait toutes ces choses? N'est-ce pas le bras du Tout-Puissant qui a conservé son ouvrage? Et puisque tout ce que l'esprit humain avoit nventé a péri, ne faut-il pas conclure que ce qui a toujours demeuré étoit seul l'ouvrage de la sagesse divine? Nonne D eus fecit hœc omnia , et non homo?

EnOn, si, à son ancienneté et à sa perpétuité, vous ajoutez son uniformité, il ne restera plus de prétexte à la raison pour se défendre. Car, mes Frères, tout change sur la terre, pareeque tout suit la mutabilité de son origine. Les occasions, les différences des siècles, les diverses humeurs des climats, la nécessité des temps, ont introduit mille changements à toutes les lois humaines La foi seule n'a jamais changé. Telle que nos pères la reçurent, telle l'avons nous aujourd'hui, telle nos descendants la recevront un jour. Elle s'est développée par la suite des siècles, et par la nécessité de la garantir des erreurs qu'on vouloit y mêler, je l'avoue ; mais ce qui une fois a paru lui appartenir, a toujours paru tel 11 est aisé de durer, quand on s'accom mode aux temps et aux conjonctures, et qu'on peut ajouter ou diminuer, selon le goût des siècles et de ceux qui gouvernent : mais ne jamais rien relâcher, malgré le changement des mœurs et des temps • voir tout changer autour de soi, et être toujours la même, c'est le grand privilège de la religion chrétienne. El par ces trois caractères d'ancienneté, de perpétuité et d'uniformité , qui lui sont propres, son autorité se trouve la seule sur la terre capable de déterminer un esprit sage.

Mais si la soumission du Gdèle est raisonnable du côté de l'autorité qui l'exige, elle ne lest pas moins du côté des choses qu'on lui propose de croire. Et ici, mes Frères, entrons dans le fonds du culte des chrétiens. Il ne craint pas d être vu de près, comme ces myslè es abominables de l'idolâtrie dont les ténèbres cachoient la honte et l'horreur. Une religion, dit Tertullien, qui n'aimeroit pas d'être approfondie et qui craindroit l'examen, seroit suspecte : Cœterum suspecta est lex quœ probari non vult. Plus vous approfondissez le culte des chrétiens, plus vous y trouvez de beautés el de merveilles cachées. L'idolâtrie inspiroit à l'homme des sentiments insensés de la Divinité ; la philosophie, des sentiments peu raisonnables de lui-même; la cupidité, des sentiments injustes envers les autres hommes. Or admirez la sagesse de la religion qui remédie à ces trois plaies, que la raison de tous les siècles n'a voit jamais pu ni guérir, ni même connoitre.

Et premièrement, quel autre législateur a parle de la Divinité comme celui des chrétiens ? Trouvez ailleurs, si vous le pouvez, des idées plus sublimes de sa puissance, de son immensité, de sa sagesse, de sa bonté, de sa justice, que celles que nous en donnent nos Écritures. S'il y a au-dessus de nous un Etre suprême et éternel . en qui

ioutes choses vivent, il faut qu'il soit tel que la religion chrétienne le représente. Nous seuls ne le comparons pas à la ressemblance de l'homme. Nous seuls l'adorons assis sur les chérubins, remplissant lout par sa présence, réglant tout par sa sagesse, créant la lumière et les ténèbres, auteur du bien, vengeur du vice. Nous seuls l'honorons comme il veut être honoré : c'est-à-dire nous ne faisons pas consister le culte qui lui est dû, en la multitude des victimes, ni dans l'appareil extérieur de nos hommages ; mais dans l'adoration, dans l'amour, dans la louange, dans l'action de grâces. Nous lui rapportons le bien qui est en nous, comme à son principe ; et nous nous attribuons toujours le vice, qui n'a sa source que dans notre corruption. Nous espérons de trouver en lui la récompense d'une fidélité qui est le don de sa grâce, et la peine des trangressions qui sont toujours la suite du mauvais usage que nous faisons de notre liberté. Or quoi de plus digne de l'Etre souverain que toutes ces idées?

En second lieu , une vaine philosophie , ou avoit dégradé Thomme jusqu'au rang des bêtes , en lui faisant chercher sa félicité dans les sens ; ou l'avoit follement élevé jusqu'à la ressemblance de Dieu , en lui persuadant qu'il pouvoit trouver son bonheur dans sa propre sagesse. Or la morale des chrétiens évite ces deux excès : elle retire l'homme des plaisirs charnels , en lui découvrant l'excellence de sa nature et la sainteté de sa destination ; elle corrige son orgueil , en lui faisant sentir sa misère et sa bassesse.

Enfin, la cupidité rendoit l'homme injuste envers les autres hommes. Or quelle autre doctrine que celle des chrétiens a jamais mieux réglé nos devoirs à cet égard ? Elle nous apprend à obéir aux puissances , comme établies de Dieu , non-seulement par la crainte de l'autorité, mais par une obligation de conscience ; à respecter nos maîtres , souffrir nos égaux , être affables envers nos inférieurs, aimer tous les hommes comme nous-mêmes. Elle seule sait former de bons citoyens, des sujets fidèles , des serviteurs patients, des maîtres humbles, des magistrats incorruptibles, des princes cléments , des amis véritables. Elle seule rend inviolable la bonne foi des mariages , assure la paix des familles , maintient la tranquillité des états. Non-seulement elle arrête les usurpations, mais elle interdit jusqu'au désir d'un bien étranger : non-seulement elle ne veut pas qu'on regarde d'un œil d'envie la prospérité de son frère, mais elle ordonne qu'on partage avec lui son propre bien lorsqu'il en a besoin : non-seulement elle nous défend d'attenter à sa vie , mais elle veut que nous fassions du bien à ceux mêmes qui nous font du mal \ que nous bénissions ceux qui nous maudissent , et que nous n'ayons tous qu'un cœur et qu'une ame. Donnez-moi , disoit autrefois saint Augustin aux païens de son temps, un royaume tout composé de gens de cette sorte : bon Dieu ï quelle paix! quelle félicité! quelle image du ciel sur la terre! Toutes les idées de la

philosophie ont-elles jamais approché du plan de cette république céleste? et n'est-il pas vrai que si un Dieu a parlé aux hommes pour leur montrer les voies du salut , il n'a pu leur tenir un autre langage?

Il est vrai qu'à toutes ces maximes si dignes de la raison , la religion ajoute des mystères qui nous passent. Mais, outre que le bon sens vouloit qu'on se soumît là-dessus à une religion si vénérable dans son antiquité, si divine dans sa morale, si supérieure à tout ce qui est sur la terre dans son autorité . et la seule digne d'être crue , les motifs dont elle se sert pour nous persuader achèvent de forcer l'incrédulité.

Premièrement. Ces mystères ont été prédits plusieurs siècles avant leur accomplissement, et prédits avec toutes les circonstances des temps , des lieux et des moindres événements : et ce ne sont pas ici de ces prophéties vagues , renvoyées à la crédulité du simple vulgaire , qu'on débite dans un coin de la terre , qui sont toujours du même âge que les événements , et qu'on ignore dans le reste de l'univers. Ce sont des prophéties qui ont fait , depuis la naissance du monde, toute la religion d'un peuple entier : que les pères transmettoient à leurs enfants comme leur plus précieux héritage ; qui étoient conservées dans le temple saint comme le gage le plus sacré des promesses divines ; et enfin , dont la nation la plus ennemie de Jésus-Christ , qui en a été la première dépositaire , atteste encore aujourd'hui la vérité à la face de l'univers : des prophéties qu'on ne cachoit point mystérieusement au peuple, de peur qu'il n'en découvrit la fausseté , comme ces vains oracles des sibylles resserrés avec soin dans le Capitole, fabriqués pour soutenir l'orgueil des Romains, exposés aux yeux des seuls pontifes , et produits de temps en temps par morceaux, pour autoriser dans l'esprit du peuple, ou une entreprise périlleuse, ou une guerre injuste. Ici, nos livres prophétiques étoient la lecture journalière de tout un peuple. Les jeunes et les vieillards , les femmes et les enfants , les prêtres et les hommes du commun, les rois et les sujets dévoient les avoir sans cesse entre les mains : chacun avoit droit d'y étudier ses devoirs , et d'y découvrir ses espérances. Loin de flatter leur orgueil, ils ne leur parloient que de l'ingratitude de leurs pères : ils leur annonçaient à chaque page des malheurs, comme le juste châtiment de leurs crimes ; ils rcprochoient aux rois leur dissolution, aux pontifes leurs injustices ; aux grands leur profusion , au peuple son inconstance et son incrédulité; et cependant ces livres saints leur étoient chers; et par les oracles qu'ils y voyoient s'accomplir tous les jours , ils attendoient avec confiance l'accomplissement de ceux dont tout l'univers est aujourd'hui témoin. Or la connoissance de l'avenir est le caractère le moins suspect de la divinité.

Secondement. Ces mystères sont fondés sur des faits miraculeux ci éclatants, si publics dans la Judée, si convenus alors même pas

ceux qui avoient intérêt de les nier, si marqués par des événements qui intércssoient toute la nation , si répétés dans les villes, dans les campagnes, dans le temple, dans les places publiques, qu'il faut fermer les yeux à la lumière pour les révoquer en doute. Les apôtres les ont prêches, les ont écrits dans la Judée même peu de temps après leur accomplissement, c'est-à dire dans un temps où les pon tifesqui avoient condamné Jésus-Christ, encore vivants, auroient pu les confondre et crier à l'imposture , s'ils avoient imposé au genre humain. Jésus-Christ , en ressuscitant selon sa promesse , confirma son Évangile. Et l'on ne peut supposer ni que les apôtres se soient trompés sur ce fait si décisif , si essentiel pour eux ; sur ce fait tant de fois prédit, attendu comme le point principal où tout le reste se rapportoit ; ce fait tant de fois confirmé et devant des témoins si nombreux: ni qu'ils aient voulu nou> tromper euxmêmes , et aller prêcher aux hommes un mensonge aux dépens de leur repos, de leur honneur et de leur vie, le seul prix qu'ils attendoient de leur imposture. Ces hommes, qui ne nous ont laissé que des enseignements si sages et si pieux, auroient donc donné à la terre un exemple d'extravagance inconnu jusqu'à eux à tous les peuples, et se seroient, de sang-froid , sans vue , sans intérêt , sans motif , dévoués aux tourments les plus affreux , et à une mort soufferte avec une piété héroïque , seulement pour aller soutenir la vérité d'un fait dont ils connoissoient eux-mêmes la fausseté ? Ces hommes seroient tous morts tranquillement pour un autre homme qui les auroit trompés, et qui, n'ayant pas ressuscité, comme il l'avoit promis, se seroit joué pendant sa vie de leur crédulité et de leur foiblesse? Que l'impie ne nous reproche plus, comme une crédulité , les mystères incompréhensibles de la foi. Il faut qu'il soit bien crédule lui-même, pour pouvoir se persuader des suppositions si incroyables.

Enfin la foi de ces mystères a trouvé tout l'univers docile : les césars, qu'elle degradoil du rang des dieux ;les philosophes, qu'elle convainque »it d ignorance et de vanité ; les voluptueux, à qui elle ne prêchoit que des croix et des souffrances ; les riches , qu'elle obligeoit à la pauvreté et au dépouillement ; les pauvres, à qui elle ordonnoit d'aimer leur abjection et leur indigence; tous les hommes, dont elle combattoit toutes les passions. Cette foi prêchée par douze pauvres sans science , sans talent , sans appui , a soumis les empereurs, les savants, les ignorants, les villes, les empires. Des mystères si insensés en apparence ont renversé toutes les sectes et tous les monuments d'une orgueitle se raison ; et la folie de la croix a été plus sage que toute la sagesse du siècle. Que dis-je? tout l'univers a conspiré contre elle, et les efforts de ses ennemis l'ont affermie. Être fidèle et être destiné à la mort étoientdeux choses in» réparables j et cependant le danger étoit un nouvel attrait : plus les I "jriécations étoient violentes , plus la foi faisoit de progrès ; et le

VERITE DE LA RELIGION. ni

sang des martyrs étoit la semence des fidèles. 0 Dieu ! qui ne sentiroit ici votre doigt ? qui ne reconnoitroil à ces traits le caractère de votre ouvrage? Où est la raison qui ne sente tomber ici la vanité de ses doutes , et qui rougisse encore de se soumettre à une doctrine qui a soumis tout l'univers? Mais non-seulement celte soumission est raisonnable , elle est encore glorieuse à l'homme.

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