PREMIÈRE PARTIE
La nécessite et les avantages de la prière reviennent 9i souvenl dans les livres saints , et l'homme lui-même porte cette vérité si vivement empreinte dans le fond de son être et dans la faiblesse de ses penchants, qu'il paroît presque inutile d'en venir ici instruire les fidèles. En effet , mes Frères , s'il y a au-dessus de nous un Etre suprême, auteur de cet univers que nous habitons, qui le soutient par la force de sa parole, et qui veut être connu et adoré de ses créatures ; le premier devoir de l'homme est de lever les yeux au ciel , de reconnoitre le Seigneur à qui il appartient , de lui faire hommage de tout ce qu'il est, de lui apporter ce qu'il en a reçu, et d'établir avec lui un saint commerce d'amour, d'adoration , de servitude et d'action de grâces. Qu'est-ce donc qu'un homme qui , reconnoissant cet Etre suprême , ne le prie pas? C'est un infortuné qui n'a point de Dieu ; qui vit tout seul dans l'univers ; qui ne tient à aucun être hors de lui ; qui , retombant sur son propre cœur, n'y trouve que lui-même, c'est-à-dire, ses peines, ses dégoûts, ses inquiétudes, ses terreurs, avec quoi il puisse s'entretenir : c'est un infortuné qui n'attend rien au delà du tombeau ; qui borne ici-bas tous ses de • sirs et toutes ses espérances ; qui se regarde comme une vapeur que le hasard a formée, prête à s'évanouir et à se perdre pour toujours dans les espaces immenses du néant ; qui ne se croit formé que pour les jours rapides qu'il paroît sur la terre; qui vit dans l'univers comme un homme que le hasard auroit jeté tout seul dans une île reculée et inaccessible, où il seroit sans maître, sans souverain , sans soin , sans discipline, sans attendre de ressource , sans se promettre une meilleure destinée, sans fatiguer le ciel par des vœux inutiles, sans porter ses vœux et ses souhaits au-delà du vaste abîme qri l'environneroit , et sans chercher d'autre adoucissement à l'infortune de sa condition , qu'une molle indolence. Tel est l'homme qui ne s'entretient jamais avec le Seigneur qui l'a fait
En second lieu, si nous ne pouvons pas de nous-mêmes former un seul désir digne des regards de Dieu ; si des penchants violents et continuels précipitent sans cesse notre cœur vers les plaisirs i 1 1 i— cites j si toutes nos voies sont semées d'écueils et investies dVnne-
mis invisibles ; si les richesses nous corrompent, la prospérité nous élève l'affliction nous abat, les affaires nous dissipent, le repos nous amollit, les sciences nous enflent, l'ignorance nous égaie, les commerces nous séduisent , la solitude nous nuit , la santé réveille les passions, la maladie nourrit, ou la tiédeur, ou les murmures; en un mot, si, depuis notre chute, tout ce qui nous environne est pour nous , ou piège, ou erreur, ou tentation : dans une situation si périlleuse, eh ! quel espoir de salut pourroit-il encore rester à l'homme, s'il n'appeloit son Dieu à son secours ; si du fond de notre misère nous ne faisions sans cesse monter des gémissements vers le ciel , aûn que le Seigneur vienne lui-même mettre un frein à nos passions indomptées , fixer nos inconstances , éclairer nos erreurs, soutenir nos foiblesses, réveiller nos langueurs , écarter les périls, adoucir les tentations , abréger les heures du combat , et nous relever dans nos chutes ? Oui , mes Frères , la prière est la source de toutes les grâces , et le remède de tous nos besoins. Si l'aiguillon do Satan révolte la chair contre l'esprit ; c'est là que l'infirmité se fortifie. Si la figure du monde nous amuse et nous éblouit; c'est là que la foi se perfectionne. Si les occasions nous entraînent malgré nos plus vives résolutions ; c'est là que la fidélité est donnée. Si les sollicitudes du siècle , ou ralentissent notre ferveur , ou dissipent nos sens ; c'est là que la piété se renouvelle , et qu'on retrouve le recueillement. Si l'inconstance du cœur toute seule nous fait éprouver ces moments dangereux de dégoût dans le service du Seigneur; c'est là que le goût du don céleste se réveille , et qu'on sent combien le Seigneur est doux. Si les maximes des insensés et les erreurs du monde ont affoibli dans notre esprit les vérités du salut ; c'est là que les lumières croissent, et que tous ces vains fantômes que l'esprit de ténèbres avoit élevés au milieu de nous sont dissipés. Si nous ne i ouvons pas être avec nous-mêmes ; si la retraite nous paroît affreuse ; si les jeux , les assemblées , les plaisirs , sont devenus des amusements inévitables à l'ennui qui nous persécute ; ah ! c'est là que nous apprendrons à nous passer du monde, à ne pouvoir nous souffrir, et à trouver avec Dieu seul nos plus chères délices. Si les croix, les larmes, les amertumes d'une vie chrétienne , alarment notre foiblesse , et nous empêchent de nous convertir au Seigneur ; c est là que l'innocence s'offre à nous avec tous ses charmes, que le sein de la gloire s'ouvre , que les tribulations passagères ne paroissent plus rien au prix des biens à venir qui doivent les couronner. Si nous gémissons sous le poids de nos chaînes ; c'est là qu'une main invisible nous fortifie peu à peu. Si nous sommes au fond de l'abîme et delà dissolution, et si nos iniquités, comme une pierre fatale , semblent en avoir fermé l'entrée et nous ôter tout espoir de secours ; c'est là qu'un rayon de lumière commence à percer dans l'horreur de ces ténèbres , et qu'une voix céleste se fait entendre ] isquc dans le séjour de la mort. Si nous nous trouvons dans ces
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nouvelles agitations de la pénitence où la grâce et la cupidité disputent encore notre cœur, où l'on est ébranlé , mais non pas encore vaincu; touché, mais non pas converli ; ah! c'est là que la victoire s'achève , que les irrésolutions se fixent, et que le Seigneur demeure le maître. Si la perfidie ou l'injustice nous ont dépouillés de nos biens et de nos dignités, et renversé nos plus belles espérances ; c'est là que dans le secret de la retraite où une affreuse disgrâce nous a jetés , on trouve un ami plus solide que celui qu'on a perdu, un maître plus puissant que celui qu'on servoit, des récompenses plus sûres que celles qu'on atlendoit. Si la calomnie nous a noircis; c'est là qu'on se console, avec celui qui nous connoit tous, des jugements injustes des hommes. Si la maladie nous afflige ; c'est là que le Seigneur verse de l'huile sur nos plaies. Si nous avons perdu un père , un époux , un protecteur ; c'est là qu'il commence à nous tenir lieu de tout. Les hommes, qui ne peuvent remplacer nos pertes, ne peuvent aussi consoler notre douleur : ce sont des consolateurs impuissants qui nous fatiguent , loin de nous soulager; qui nous exhortent à la pâti; nce, mais qui ne peuvent la porter jusque dans notre cœur ; et si vous ne priez pas, toutes vos afflictions sont sans ressource. En un mot, mettez- vous dans quelle situation il vous plaira , la prière l'adoucit, si elle est triste; ou la facilite, si elle est pénible; ou l'affermit, si elle est chancelante; ou la préserve, si elle est exposée. Mais quand nos intérêts tout seuls ne nous feroient pas de la prière l'exercice le plus doux et le plus consolant de la foi ; quand même dans l'exil où nous vivons, éloignés de notre Dieu, assujettis à tant de misères, esclaves de tant de nécessités, livrés à tant de foiblesses, nous pourrions trouver hors delui quelque plaisir véritableetquelque adoucissement à nos maux; ne faut-il pas l'adorer, puisque nous sommes son ouvrage , et que c'est lui qui nous a tirés du sein de nos mères, et qui n'a cessé depuis d'ajouter de nouveaux bienfaits à celui-là? Avons-nous des devoirs plus essentiels que de lui rendre sans cesse des actions de grâces, puisqu'il est le Rémunérateur de nos peines , le Juge éternel de nos actions? Ne faut-il pas intéresser sa miséricorde à notre salut, apaiser sa justice sur nos crimes passés, et le prier de ne s'en point souvenir dans sa colère?
Enfin , mes Frères , le chrétien est un homme de prière ; son origine, sa situation, sa nature, ses espérances, sa demeure, tout l'a. vertit qu'il faut prier : l'Eglise elle-même, où la grâce de l'Evangile nous a incorporés, ici-bas étrangère , n'est qu'une triste colombe captive dans Babylonc; toujours gémissante et plaintive, elle ne reconnoît ses enfants que par les soupirs qu'ils poussent sans cesse vers la patrie; et le chrétien qui ne prie pas se retranche lui-même de rassemblée des saints, et est pire qu'un infidèle.
Mais plus la prière est nécessaire et utile, plus il importe de prier comme il faut. Les avantages de ce devoir, si essentiel à la vie chrétienne, sont attachés à la manière dont on l'accomplit; et vous ne
priez pas , si vous priez mal. La foi est donc , dit saint Augustin , la première condition et comme la source de la prière chrétienne : Fides fons orationis. Or la foi , lorsqu'elle prie , commence par nous faire haïr tout ce qui déplaît en nous au Dieu que nous voulons apaiser ; elle ne demande que les dons qui peuvent nous rendre agréables à ses yeux ; elle s'en remet pour les faveurs temporelles , et les autres dons qui ne doivent point demeurer, aux desseins éternels que le Seigneur a formés sur nos destinées : également prête à le bénir , soit qu'il nous en favorise , soit qu'il nous les refuse; c'est-àdire qu'elle est sincère, désintéressée, soumise.
Or remarquez , je vous prie , avec moi ces trois conditions dans la prière de notre sainte Chananéenne. Premièrement , elle commence à sortir de sa contrée et du milieu d'un peuple qui étoit maudit : Egressa à finibus Mis (Matth., xv, 22) ; elle éloigne son cœur de tout ce qui peut éloigner d'elle les regards de son Libérateur; elle laisse là les idoles que ses pères lui avoient appris à adorer, et ne compte plus sur leur foible protection ; sa fille même mourante , cruellement tourmentée , et à qui même ses soins et sa présence eussent été si nécessaires , ne l'arrête pas : elle n'attend pas , comme la femme de Samarie , que le Fils de David vienne la chercher au milieu de son peuple et de ses désordres ; elle renonce d'abord aux dieux de Chanaan , et aux égarements de ses premières voies, et court reconnoître le Désiré des nations, le Destructeur de l'empire de Satan, et celui en qui la malédiction prononcée contre la postérité de Cham devoit être levée : Egressa à finibus Mis. Or usons-nous de ces précautions , mes Frères , lorsque nous venons nous présenter à Jésus-Christ dans la prière? sortons-nous du milieu de nos idoles et de notre peuple? Il nous ordonne de secouer l'iniquité qui est dans nos mains, avant que d'oser les lever vers lui : Si iîiiquitatem quee est in manu tua abstuleris à te... tune levare poterisfaciem tuam absque macula (Job, xi, 14, 15). Puisque nous allons demander , il ne faut rien exposer aux yeux de notre bienfaiteur, qui puisse arrêter ses grâces; puisque nous devons adorer , nous ne devons rien conserver dans notre cœur , qui démente nos hommages f. puisque nous allons nous humilier de nos fautes, il ne faut pas apporter encore l'affection criminelle devant notre juge. Il faut du moins haïr nos plaies , si nous ne pouvons pas encore couper jusqu'au vif pour les guérir : il faut du moins gémir sur notre misère, si nous ne pouvons pas encore obtenir de notre foi blesse cet effort généreux qui doit nous en délivrer. Toute prière doit donc partir d'un commencement imparfait de pénitence, et être une démarche de conversion ; toute prière doit donc, ou changer le cœur, ou être née d'un désir de changement : autrement vous ne priez pas ; vous venez insulter la sainteté de TE Ire suprême. Et cependant, mes Frères, nous portons tous les jours jusque sous la majesté des regards de Dieu des liens honteux, des désirs de
crimes, des haines cruelles, des projets chimériques de fortune ; nous le prions de nous remettre nos offenses , et nous ne nous en repentons pas , ou peut-être en méditons- nous de nouvelles ; nous le conjurons de nous délivrer de la tentation , et nous aimons d'y succomber; nous souhaitons que son nom soit sanctifié, et nous sommes dans le dessein de l'outrager encore ; nous lui demandons que son royaume nous soit donné , et nous voulons encore être du nombre de ces fornicateurs , de ces injustes , de ces adultères qui ne le posséderont pas : en un mot , nous desirons que sa volonté s'accomplisse, et nous refusons de lui obéir. Sont-ce là, ô mon Dieu ! des suppliants qui demandent des grâces, des coupables qui attendent leur pardon , des indigents qui vous représentent leur misère , ou des profanes qui vous insultent? Et que voyez-vous dans ces prières, qui ne sollicite vos foudres, loin d'attirer vos faveurs? Devant votre majesté même , on s'entretient avec ses passions , au lieu de les faire taire du moins en votre présence ; et quelquefois l'on sort de la prière le cœur plus échauffé , l'esprit plus occupé d'un dessein , d'une entreprise , d'une passion , qu'on n'y est entré. La seule chose dont on est vide , ô mon Dieu ! c'est de vos vérités et de votre grâce.
Mais ce n'est pas assez de ne rien porter sous les yeux de Dieu dans la prière, qui puisse éloigner les grâces aue nous venons demander ; il faut que la loi règle et purifie nos uemandes ; seconde condition de la prière chrétienne marquée dans la conduite de notre sainte femme de l'Evangile : Seigneur, fils de David, ayez pitié de moi: Miserere met, Domine, Fili David (Matth. , xv, 22). Et ici, mes Frères, souffrez que je fasse deux réflexions. La première , c'est qu'elle ne dit pas, remarque saint Chrysostôme , Guérissez ma fille ; mais, Ayez pitié de moi : ses propres besoins s'offrent à elle les premiers dans sa prière ; elle sent son ame sous la tyrannie d'un démon invisible dont la délivrance lui paroît plus importante que celle du corps de sa fille : ainsi elle demande d'abord le royaume de Dieu et sa justice, persuadée que tout le reste lui sera donné comme par surcroît. Yoilà la règle, mon cher Auditeur ; mais la suivez vous? dans les calamités qui vous aûîigent, commencez- vous à invoquer la miséricorde du Seigneur sur les misères cachées de votre ame , ou sur les maux temporels qui vous accablent au dehors ? demandez-vous premièrement la charité , qui demeure toujours, avant que de demander d'autres dons moins excellents et qui seront détruits avec vous? et votre conversion vous intéresse-t-elle plus vivement que vos malheurs? Lorsqu'un revers de fortune , ou plutôt un ordre secret de la Providence, vous eut fait déchoir de cet état de prospérité, où votre naissance et les biens de vos ancêtres vous avoient placé , quelle fut la première voix que votre cœur affligé fit monter vers le Seigneur? Délivrez-moi , lui disiez-vous, de ceux qui me persécutent : de sa grâce, de votre salut , de vos ennemis
domestiques, il n'en étoit point question. Lorsque cet époux , cet ami ce maître , à la vie duquel votre fortune étoit attachée, fut sur le point de vous être enlevé, et que, tout secours humain devenu inutile , il fallut lever les yeux au ciel , et mettre dans le Seigneur toute votre espérance ; que lui offrîtes-vous d'abord ? les calamités, jTétes de fondre sur vous, à prévenir? ouïes crimes qui vous les avoient attirées , à expier ? Lorsque sa main se fut appesantie sur votre propre personne , et que des maux longs et cruels eurent éteint peu à peu votre jeunesse et votre santé ; quels remèdes demandiez-vous au souverain médecin ? et tandis que les infirmités de votre chair vous trouvoient si sensible , connoissiez-vous seulement celles de votre ame? Que vous auriez peu de suppliants, ô mon Dieu ! si vous n'aviez à distribuer que des dons célestes et des trésors spirituels ! Mais je me trompe, mes Frères; ce n'est pas le Seigneur que vous invoquez, puisque vous desirez quelque autre chose que lui-même : vous invoquez la santé, la prospérité, la gloire , puisque vous ne vous adressez à lui que pour obtenir quelqu'un de ces dons ; vous le cherchez comme ces Juifs charnels , à cause des pains terrestres qu'il multiplie ; et votre prière n'est qu'une demande injuste d'un bien périssable, que vous faites à l'Auteur de tous les biens.
La seconde réflexion , c'est que la véritable prière nous rappelle sans cesse à nous-mêmes, et, sous prétexte de nous élever, ne permet pas qu'on s'oublie : Fils de David , ayez pitié de moi. Car, prier, c'est connoître sa misère ; c'est avouer à son Dieu son injustice ; c'est soupirer après la grâce d'une parfaite délivrance. Prier, c'est vouloir anéantir en nous tout ce qui déplaît à l'Etre suprême ; c'est s'animer à lui être désormais plus Adèle ; c'est se confondre à la vue de ses bienfaits et de notre ingratitude. Prier, c'est opposer nos mœurs à la loi sainte , les redresser sans cesse sur celte règle , en retrancher sans pitié tout ce qui s'y trouve contraire; c'est avancer dans la pratique des vertus chrétiennes. En un mot , la prière est la perfection de nos mœurs. Eh! mes Frères, l'homme corrompu comme il est , pétri d'orgueil , de sensualité , d'ignorance , et sujet à tant de foiblesses , quelque progrès qu'il ait fait dans la vertu , peut-il se permettre de vœux devant son Dieu que pour lui-même? peut-il se proposer d'autre sujet de sa prière que lui-même, et les besoins infinis de son ame? peut-il lui rester assez de loisir, pour entrer dans de vaines spéculations où il se perd? La prière est-elle donc un effort de l'esprit , ou le langage du cœur ? et adore-t-on jamais son Dieu* d'une manière plus digne de lui , que lorsque , prosternée sous la majesté de ses regards , la vile créature reconnoît qu'elle n'est que cendre et poussière en sa pré- M-nce? Le pécheur ne doit tenir à son Dieu que ce langage : Fils de David, ayez pitié de moi. Dans ce sentiment est renfermée toute la sublimité de sa prière; c'est ainsi qu'il adore son Seigneur,
qu'il l'aime, qu'il espère en lui, qu'il reconnoitscs bienfaits, et qu'il confesse son impuissance.
En troisième lieu, la foi de notre Chananéenne lui inspire dans sa prière une résignation parfaite à la volonté de son libérateur ; elle se contente de lui dire : Ma fille est cruellement tourmentée par le démon : Filia mea maie à dœmonio vexatur (Matth., xy, 22). Elle n'ajoute pas, dit saint Chrysostôme-. Délivrez-la, Seigneur ; elle n'impose aucune loi à sa miséricorde. On ne l'entend I as crier comme cet officier de l'Evangile : Venez, Seigneur, et guérissez mon serviteur; comme cet aveugle de Jéricho : Seigneur, faites que je voie ; comme cette mère des enfants de Zébédée : Dites que mes deux enfants soient assis, l'un à votre droite , et l'autre à votre gauche : contente d avoir découvert le sujet de sa douleur, elle s'en remet du reste à la sagesse et à la clémence du Fils de David , et laisse à la seule disposition de sa volonté les suites de sa destinée : Filia mea maie à dœmonio vexatur. Ainsi , Dieu veut qu'on le prie , mes Frères : il est plus éclairé sur nos besoins que nous-mêmes ; car d'ordinaire nous ne savons ce que nous lui demandons : souvent nous exigeons de lui des faveurs que sa justice nous accorde comme des peines, parcequ'il s'indigne que nous ne comptions sa volonté pour rien dans nos prières ; que nous respections si peu les ordres éternels de sa providence sur nous, et que nous voulions faire à sa sagesse une loi de la bizarrerie de nos desirs. Cependant , mon cher Auditeur, c'est ici le défaut le plus universel de nos prières : l'accomplissement de sa volonté sainte n'est presque jamais la règle de nos vœux et de nos demandes. Lorsqu'il vous a frappé dans vos biens, ou dans votre personne, lui avez-vous dit : Seigneur, si cet état d'affliction me rend plus agréable à vos yeux, et me met dans une heureuse impuissance de vous déplaire, laissez-moi des maux si précieux ? Est-ce ainsi que vous l'avez prié? Ah ! vous n'avez pas eu assez de larmes et de soupirs pour lui demander le retour de la santé ou de la fortune. Mais qu'est-il arrivé? Il vous a exaucé , et les suites ne vous ont que trop fait connoître qu'il vous avoit puni en vous exauçant, et qu'il avoit été un Dieu cruel en vous devenant propice : vous avez fait servir aux plaisirs et aux égarements des passions celte santé , qu'il vous a rendue ; et les biens où vous êtes rentré n'ont été entre vos mains que les tristes instruments de vos crimes. Lorsque sa main se fut étendue sur cet enfant , qu'une tendresse déréglée vous rendoit si cher, et que vous regardiez comme l'unique successeur de vos grands biens, et le seul appui de vos espérances jvous contentàtesvous de lui dire comme la sainte mère de notre Evangile : Seigneur, mon enfant est cruellement tourmenté, son sort est entre vos mains : vous voyez mon affliction ; vous prévoyez sa destinée : n'ayez aucun égard à mes désirs s'ils ne s'accordent pas avec vos conseils éternels : Filia mea maie à dœmonio vexatur? Ah ! vous ne saviez
demander au Seigneur que sa vie, et la prolongation de ses jours : il la lui rendit, cette vie ; il les prolongea, ces jours : et raille chagrins amers dont ses mœurs licencieuses ont depuis conlristé votre tendresse, et sa révolte peut-être dénaturée contre vous-même, et l'oubli du respect et de la piété paternelle, vous ont appris que vous ne méritiez pas alors d'être refusé ; que votre prière n'étoit pas assez soumise et assez pure pour être exaucée; et que le bienfait dont il consoloit l'excès de votre douleur, en étoit le plus terrible châtiment. Comme nous ignorons, mes Frères, si le Seigneur veut nous sanctifier par la voie des afflictions ou de la prospérité, de la santé ou de la maladie , de la réputation ou des opprobres, nous devons dans nos prières le conjurer d'accomplir ses desseins éternels sur nous, de nous mener par le sentier qu'il nous a préparé dès le commencement des siècles ; et ne lui demander les faveurs temporelles, qu'autant que sa sagesse les trouvera favorables à notre salut. Pour les biens de la grâce , la conversion du cœur, la délivrance des pas sions, la fidélité dans les occasions, la persévérance dans la vertu ; ah! demandons-les, sans conditions et sans réserve : la volonté du Seigneur, dit l'Apôtre , est toujours que nous soyons saints ; et nous ne pouvons solliciter avec trop d'instance , ce que nous ne saurions jamais trop tôt obtenir. Mais c'est ici où chacun s'abuse ; et où pour justifier des prières intéressées et charnelles, on confond les intérêts du salut avec ceux de l' amour-propre. On s'imagine , dans les maladies habituelles, que si le Seigneur nous rendoit la santé , nous serions moins tièdes dans son service , plus en état d'entrer dans de bonnes œuvres , plus propres à nous appliquer à l'affaire de l'éternité ; et là-dessus , on ne cesse de lui demander la délivrance de ses maux. On se persuade dans la disgrâce, que si l'on jouissoit encore d'une fortune riante, on soulageroit les malheureux, on favoriseroit les gens de bien , on soutiendroit les intérêts des peuples, on meltroit à couvert la foiblesse et l'innocence de l'injustice et de l'oppression ; et là-dessus, on se permet mille désirs pour le retour de la fortune et de la prospérité. On croit , dans la décadence des affaires , qu'une situation plus tranquille nous laisseroit plus de loisir de travailler au salut 5 et là-dessus, on ne cesse de dire au Seigneur : N'abandonnez pas , ô mon Dieu ! ceux qui veulent vous servir et vous glorifier dans vos dons. Illusions, mes Frères! l'état où la Providence nous place est toujours le plus propre à notre salut; plus même cet état nous déplaît, plus la" grâce y trouve de moyens de sanctification : demander au Seigneur qu'il nous en tire, sous prétexte de le servir ailleurs plus fidèlement, c'est vouloir excuser à ses yeux l'usage peu chrétien que nous en faisons. Mais ce seroit peu de ne demander que ce qu'il faut dans la prière , nous devons le demander comme il faut , et c'est sur quoi l'exemple de notre sainte Chananéenne va encore nous instruire.
SECONDE PARTIE
On ne prie pas quand ce n'est pas le cœur qui prie , dit saint Augustin , et Dieu n'écoute que le cœur. Or le langage du cœur est toujours fervent et embrasé ; le cœur ne connoît point la tiédeur et la nonchalance : première instruction renfermée dans l'histoire de notre Évangile. La sainte femme, persuadée qu'elle parloit au maître des cœurs , que la multitude des paroles ne convenoit qu'aux adorateurs des dieux de Tyr et de Sidon , et qu'un seul sentiment d'une foi vive plaisoit plus au Dieu véritable que le discours le plus abondant , ne laisse presque parler que sa tendresse et sa douleur. Elle cric à la vérité , clamavit; mais le cri invisible de son cœur est encore plus puissant : elle pleure ; mais ses larmes ne sont qu'une foible expression de sa peine : elle touche les assistants parle spectacle de sa désolation ; mais son cœur offre aux yeux de Jésus-Christ un cœur mille fois plus touchant : sa ferveur fait tout le mérite de sa prière. En effet , mes Frères , lorsque nous paroissons devant notre Dieu , tièdes ; languissants , inattentifs ; que nous exposons nos besoins comme des besoins étrangers ; qu'il semble que l'affaire que nous traitons n'est pas la nôtre ; que nous laissons parler notre langue sans y joindre les mouvements religieux d'un cœur touché, que faisons-nous ? nous choisissons les yeux de Dieu pour le rendre témoin des égarements d'un esprit oiseux et des tiédeurs d'un cœur infidèle ; nous venons nous mettre en sa présence pour lui dire que nous ne l'aimons pas ; nous nous prosternons à ses pieds pour ne penser point à lui, et ne nous entretenir qu'avec les créatures ; eu un mot, nous l'irritons dans le lieu de propitiation, et changeons en crime l'exercice le plus utile et le plus consolant de la foi. Car premièrement , mes Frères , ce qui rend la ferveur si essentielle à la prière , est la majesté de celui que nous prions : les hommages tièdes sont indignes de lui ; et s'il maudit celui qui fait son ouvrage avec négligence, quel autre acte de religion est plus son ouvrage que la prière? Secondement, le prix des grâces que nous demandons. Quoi ! nous sollicitons des biens éternels , les promesses de la vie future, le don inestimable de la persévérance, la possession immortelle de Dieu : eh ! peut-on demander languissamment des biens si précieux? N'est-ce pas déclarer, ou qu'on n'en est point touché, ou qu'on n'y prétend point? et le cœur tout entier peut-il suffire à les désirer ? Ah! sur tout le reste, nous trouvons en nous tant de vivacité ; il semble que pour nous rendre froids et languissants , il suffit de nous présenter devant notre Dieu et de penser aux biens véritables. Troisièmement enfin , la nature même de la prière. C'est un commerce tendre avec votre Dieu ; pouvez- vous y être tout de glace? c'est la considération de ses perfections infinies ; pouvez- vous les contempler sans en être touché? c'est une attention sur tous les biens dont il vous a favorisé ; qu'y a-t-il qui intéresse plus un bon
cœur que le souvenir des grâces reçues? c'est un gémissement sur vos fautes passées; peut-on rappeler avec indifférence, devant ce que l'on aime , les infidélités dont on a été coupable à son égard ? Tout nous apprend donc à prier avec ferveur ; et sans cette condition , la prière n'est plus, ou qu'un mépris du Seigneur, ou qu'une occupation inutile d'un esprit oiseux et immortifiè.
En second lieu, notre femme de Tyr ne veut devoir la grâce qu'elle sollicite qu'à la seule miséricorde du Fils de David; et l'humilité de sa prière répond à la vivacité de sa foi. Elle n'allègue rien en sa propre faveur , ni le courage qui l'a fait sortir du milieu de sa nation , ni sa foi qui l'a portée à laisser là ses idoles , et venir chercher
, un étranger ; elle ne veut point d'autre mérite pour toucher Jésus-
\ Christ que sa propre misère : Fils de David, ayez pitié de moi. On la met au nombre des plus vils animaux ; et elle trouve dans cet opprobre même une nouvelle raison de confiance : on lui préfère le» brebis d'Israël ; et elle souscrit à cette ignominie : elle n'allègue point, pour excuser ses superstitions passées et adoucir le titre odieux qu'on lui donne , les engagements de la naissance où il entre si peu chose de notre part , et qui font son malheur plutôt que son crime : elle n'oppose point à la préférence dont Jésus-Christ honore les Juifs, leur ingratitude, leur envie, leur endurcissement, qui les rend encore plus coupables que les habitants de Tyr et de Sidon :
] l'humilité est simple, et ne voit que son propre néant. En effet, mes Frères , rien n'éloigne de nous les grâces du ciel , comme de
I chercher en nous-mêmes les raisons de la libéralité divine. Au commencement de la conversion , on jette quelquefois sur soi , dans la prière, des yeux de complaisance devant la sainteté du Dieu qu'on adore ; sur un naturel heureux qui nous a toujours préservés de quantité d'excès, lors même que nous suivions les voies du crime; sur un fonds de religion et de crainte de Dieu , qui , dans le temps même de nos désordres , nous inspiroit je ne sais quel respect pour la piété et pour ceux qui la pratiquoient , et une secrète horreur pour ces hommes de péché qui font d'une impiété et du mépris des choses saintes l'assaisonnement d'une débauche : on rappelle en secret l'idée de ces pécheurs pour en faire honneur à celle qu'on se forme de soi-même ; et on dit, sans y penser, au pied des autels, comme le Pharisien : Je ne suis pas fait comme le reste des hommes. Sommes-nous plus avancés dans la vertu? loin de bénir la main qui a rompu nos chaînes , nous croyons trouver dans notre justice les raisons que le Seigneur a eues de nous discerner de tant de pécheurs qui s'égarent , et de nous appeler à ses voies saintes. Ainsi , lorsque dans nos afflictions nous nous adressons au Seigneur , ah ! nous mêlons presque toujours dans nos demandes le souvenir de ce que nous avons fait pour lui ; il semble que nous demandons une justice, plutôt qu'une grâce : nous exposons, avec complaisance , à ses yeux , comme les apôtres , une barque et quelques filetsaban-
donnés ; c'est-à-dire les œuvres les plus légères faites en son nom : nous lui disons dans le secret du cœur •. Ne nous rendrez-vous rien pour cela ? Quid ergo erit nobis (Matth. , xix, 27)? On repasse sur une aumône , sur une œuvre de miséricorde , sur une pratique de piété ; et tandis que d'une main nous étalons nos calamités, de l'autre nous présentons nos mérites : nous mettons dans une balance , comme Job , nos justices et notre affliction ; et nous perdons souvent dans la prière le fruit des mérites passés , où l'on auroit dû en acquérir de nouveaux. Ce n'est pas qu'on se glorifie grossièrement devant le Seigneur, on ne lui dit pas tout haut : Vous devez , Seigneur, à ma fidélité quelque reconnoissance ; mes œuvres saintes seroient-elles effacées à vos yeux , vous devant qui tout est vivant ? ah ! c'est dans le malheur qui m'afflige , que je dois sentir que ce n'est pas en vain qu'on vous sert. On ne le dit pas tout haut , mais on se le dit tout bas à soi-même ; on n'étale pas ouvertement ses mérites , mais on les laisse entrevoir ; on se couvre de ses juslices ; on n'envisage la majesté du Très-Haut qu'à travers ce voile flatteur de nos propres justices, sans se souvenir que Moïse, sur la montagne, levoit le voile lorsqu'il parloit au Seigneur, comme pour lui mieux exposer ses misères, et ne s'en servoit qu'en se tournant vers le peuple , et pour se cacher, ce semble , à lui-même le souvenir des actions héroïques , et des prodiges qu'il avoit opérés au milieu de ses frères. Le pécheur n'a jamais de meilleur titre pour ] obtenir des grâces , que son indignité , et la clémence d'un Dieu qui ne lui doit que le châtiment de ses crimes.
A la ferveur et à l'humilité de sa prière, la sainte Chananéenne ajoute en dernier lieu la persévérance. D'abord Jésus-Christ n'avoit répondu que par un silence froid et accablant à ses supplications si soumises , si humbles , si ferventes : Qui non respondit ei verbum Elle a abandonné ses dieux , son peuple , sa fille même mourante, pour venir à lui , et il n'avoit pas daigné la regarder : elle lui expose sa douleur d'une manière si vive, si tendre, si pleine de foi, si capable de toucher les cœurs ; les assistants en sont attendris , . et Jésus-Christ tout seul la voit d'un œil indifférent: lui qui devoil pleurer sur Jérusalem rebelle , lui que la confusion seule d'une \ femme adultère trouva si indulgent et si miséricordieux ; lui qui se ; représentoit à ses disciples sous la figure d'un pasteur tendre, occupé à chercher à travers les montagnes les brebis égarées ; lui-même refuse ses soins et sa tendresse à celle-ci, qui vient à lui d'une région si éloignée. Tant de foi , tant de démarches , tant de larmes , ne devoient-elles être payées que d'un silence si désolant? et quelle autre foi n'eût point été rebutée d'une rigueur si peu attendue? Qui non respondit ci verbum. Cependant cette femme forte persévère ; sa grande ame ne plie point : jusqu'ici elle n'avoit osé se présenter au Sauveur , et s'éloit contentée d'élever sa voix de loin : Dimitte eam, quia clamât post nos; mais, à mesure M L 24
quelle est refusée , elle avance; et les rigueurs sont les seuls attraits dont Jésus-Christ se sert pour l'attirer. Mais que veut-elle dire enûn en se prosternant aux pieds de Jésus-Christ? Vient-elle, piquée d'une secrète jalousie, lui rappeler le souvenir de tant de prodiges qu'il a opérés ailleurs ; lui dire, comme les habitants de Naxareth : Le bruit public nous a instruits de ce que vous avez fait à Capharuaùm ? Vient-elle recueillir ce que son affliction lui laisse encore de forces, et, par tout ce que l'amour maternel peut inspirer de plus tendre et de plus éloquent, faire un dernier effort pour toucher celui qu'elle veut se rendre propice? Que pouvoit-on attendre de plus d'une femme infidèle? cependant voyez-la aux pieds du Sauveur, comme elle adore en silence les conseils éternels dirigés sur elle : At Ma venit^ et adoravit eum, dicens ; Domine, adjuva me ; comme elle souscrit en secret aux dispositions sévères de sa pénitence; comme elle s'humilie sous la main puissante qui la frappe. Tranquille sur le sort de sa fille , elle n'en parle plus : elle l'a mise depuis long-temps entre les mains de son libérateur : ce n'est plus la délivrance de son affliction, qu'elle demande ; c'est la force de pouvoir la soutenir : Domine , adjuva me .• Seigneur, soutenez-moi : elle se refuse même des plaintes , la seule consolation des malheureux : elle étouffe tout ce que la tendresse dune mère a de plus vif: elle fait rentrer ses désirs dans les ordres de celui qu'elle adore : elle se croit indigne d'être exaucée, seulement parcequ'elle ne l'est pas ; et tout ce qu'elle sollicite, c'est une ame encore plus forte que sa douleur : Domine, adjuva me : Seigneur, soutenez-moi : ne rendez pas la santé à ma fille , puisque votre justice et mon infidélité s'y opposent, mais arrachez de mon cœur la tendresse que je sens encore pour elle : Domine, adjuva me. Qui n'eût cru que cette dernière démarche auroit enfin triomphé des retardements du Sauveur ? cependant elle n'attire à cette femme si constante que des reproches rigoureux : Il n'est pas juste , lui dit-on, de prendre le pain des enfants et de le donner aux chiens. Mais un mépris si outrageant ne la blesse point ; les instances redoublent avec les difficultés, et l'obstination de sa persévérance arrache, pour ainsi dire, des mains de Jésus-Christ une grâce si long-temps différée : 0 femme! s'écrie-t-il, ne pouvant s'empêcher de louer tout haut ce qu'il admiroit depuis long-temps en secret , votre foi est grande, qu'il vous soit fait comme vous desirez. Double instruction pour nous, mes Frères, sur la persévérance dans nos prières. Souvent le Seigneur ne nous exauce point ; il nous laisse dans l'affliction dont nous demandons qu'il nous retire , dans les foiblesses sous lesquelles nous gémissons , dans les tentations d'où nous sortons toujours à demi vaincus : alors nous cessons de demander ; il nous paroît inutile de lui réitérer des vœux qu'il n'exauce pas; plus tranquilles même quelquefois dans nos passions, après en avoir demandé en vain la délivrance, nous croyons n'avoir rien oublié de notre côté, et que
désormais c'est à la grâce à faire le reste. Mais je ne vous dis pas que peut-être vous n'êtes pas exaucé, pareeque vous demandez mal ; que votre prière porte avec elle-même les raisons du refus de Dieu ; et qu'il faut en corriger les défauts , et non pas en interrompre la pratique : je ne vous dis pas que dans une vie toute mondaine, voue* sollicitez peut-être des grâces qui ne sont que la récompense de la retraite, de la pénitence et de la prière ; que vous demandez le don précieux de la continence et de la chasteté, tandis que vos commerces , vos lectures , vos entretiens, vous conduisent à la perdre ; la patience dans vos afflictions , vous qu'une recherche éternelle de vos aises a si peu jusque-là accoutumé à souffrir ; le goût de la vertu , vous en qui des mœurs tièdes et sensuelles éteignent toutes les grâces; la fidélité dans les occasions, vous qui ne veillez pas sur votre cœur, et qui négligez toutes les précautions les plus nécessaires à la piété chrétienne. Ah! je ne suis point surpris si Jésus-Christ vous répond alors, comme aujourd'hui à la Chananéenne, qu'iï n'est pas bon de prendre le pain des enfants pour le jeter aux chiens ; et que les faveurs que vous sollicitez ne sont pas le partage des pécheurs comme vous, et sont réservées à la fidélité des ames justes : Non est bonum. Je suppose que vous demandiez comme il faut; et je dis que vous êtes injuste de vous rebuter, lorsqu'on ne vous exauce point. Eh! quoi ? mon cher Auditeur, le salut vous paroît-il trop vil pour être demandé plus d'une fois? en demeurez-vous à une seule démarche pour les choses que vous souhaitez vivement? et que font les obstacles dans vos prétentions temporelles, que piquer et réveiller davantage vos désirs? Yous comptez vos démarches avec Jésus-Christ ; mais les compte-t-il lui même avec vous? Après que vous l'avez tant de fois rejeté, ne revient-il pas encore se présenter à la porte de votre cœur, aussi empressé de votre salut , lorsqu'il vous appelle à la onzième heure du jour, qu'il rétoit en vous appelant à la première? Ah! si après quelques inspirations de sa grâce, il se fût retiré tout-à-fait de vous ; si seulement , pour n'avoir rien à se reprocher sur votre perte , il se fût contenté de vous avertir une fois, et qu'il vous eût laisse ensuite entre les mains de votre corruption, où en seriez- vous? O homme , pouvez-vous demander trop souvent l'unique bien qui vous soit nécessaire ? et ignorez- vous que votre Dieu veut être pressé, sollicité, importuné, et que sa grâce, comme son royaume, f-st le prix de la seule violence? D'ailleurs, Dieu vous refuse? mais . c'est pour vous obliger de le prier plus long-temps : il connoît le ca- \ ractère de votre cœur : si vous n'aviez rien à souhaiter de sa libéralité, vous ne vous adresseriez jamais à lui; si une fois il vous avoit exaucé , le bienfait vous feroil oublier le bienfaiteur. Dieu vous refuse? mais que savez-vous si votre prière elle-même n'es! pas plus agréable à Dieu que la vertu que vous lui demandez? s'il | n'aime pas mieux entendre vos gémissements sur votre impatience
et sur vos foiblesscs , que vous voir plus patient et plus fidèle ? si la componction que vous lui offrez de votre défaut dans la prière ne vous purifie pas plus à ses yeux que l'amendement de ce défaut même? Mais enfin que savcz-voussi vous ne vous êtes point rebuté lorsque vous étiez sur le point d'obtenir ce que vous demandiez et que le Seigneur n'attendoit plus qu'une nouvelle instance ? Vous avez prié et il n'a point eu d'oreilles pour vous ; vous avez crié derechef, il s'est tu ; encore une fois la voix de votre cœur est montée de nouveau vers le Seigneur, et c'a été en vain : alors vous en êtes demeuré là , comme ce roi d'Israël après qu'il eut frappé trois fois la terre d'un javelot : mais que ne poursuiviez- vous, comme répondit le prophète Elisée à ce prince imprudent : Si vous eussiez frappé cinq fois, c'en et oit fait de l Assyrie, et vous auriez remporte une victoire entière sur vos ennemis ( iv. Reg., xiii, 19)? Dieu avoit marqué le moment de sa grâce à une nouvelle demande ; vos premiers vœux l'avoient déjà disposé , et il n'étoit plus question que d'achever votre ouvrage : vous vous êtes découragé , lorsque vous étiez sur le point de recueillir le fruit de vos peines : Si percussisses quinquies : encore un peu de persévérance , vous obteniez ce que vous demandiez : encore un coup frappé à la porte, on vous l'eût ouverte : encore un nouvel effort , vous triomphiez de la lenteur de Dieu même ; et vous perdez en vous rebutant les grâces que vous aviez déjà méritées, et celles que vous étiez sur le point d'attirer sur vous. Une seule réflexion que je vous prie ici de faire, c'est qu'il ne suffit pas de continuer simplement et de ne pas se décourager ; il faut redoubler ses efforts. Après qu'on a demandé, cherché, et qu'on n'a rien obtenu , il faut frapper. En effet , mes Frères , Dieu ne diffère de nous exaucer, que pour rendre nos vœux plus ardents : il ne rejette pas nos demandes ; il ne veut qu'enflammer nos désirs : c'est là une de ces feintes de l'amour divin, qui ne paroît se refuser que pour réveiller notre tendresse ; et souvent il renouvelle à l'égard des âmes fidèles, l'histoire des disciples d'Emmaiïs, c'est-à-dire, il ne fait semblant de se retirer d'elles, qu'afin qu'on lui fasse de nouvelles violences pour le retenir. Tel est le dessein de Dieu dans la suspension de ses grâces. Or vous ne vous lassez point de demander, dites-vous, depuis le moment fatal qui vit périr votre innocence ; depuis ce jour fatal qui changea votre joie en tristesse, et qui tarit toutes les ressources de votre fortune ; depuis que la main du Seigneur vous a frappé de cette infirmité cruelle qui mêle à vos jours tant d'amertumes : vous ne cessez de demander la force de vous relever de votre chute ; la foi pour soutenir votre adversité; cette patience chrétienne qui nous fait posséder nos âmes en nous en rendant les maîtres, qui sait souffrir sans se plaindre et sans murmurer : et cependant vous vous retrouvez encore aujourd'hui aussi fragile, aussi triste, aussi inquiet que le premier moment où vous commençâtes à prier le Seigneur j vous persévérez,
et le Seigneur ne repond pas. Mais , je vous demande , les retardements du Seigneur vous ont-ils conduit à des instances plus vives et plus pressantes? avez- vous ajouté à la prière le secours du jeûne et de la pénitence? avez-vous tenté de nouvelles voies pour fléchir le Seigneur ? a-t-on vu votre ferveur se rallumer, croître votre fl~ délité, vos œuvres chrétiennes se multiplier? enfin, avez-vous fait monter des cris plus perçants vers le ciel, les premiers y étant montés sans succès? et, comme les Israélites, après avoir fait, durant six jours, le tour des murailles de Jéricho, y avez-vous ajouté au septième, le bruit des trompettes et des hurlements, comme pour triompher de Dieu même par ce nouvel effort, et voir tomber à vos pieds la passion dont vous aviez tant de fois souhaité d'être délivré ? Ah î le Seigneur ne vous exauce pas , pareeque vous demandez toujours de même : il a beau se refuser à vous, vous ne sentez pas assez son refus ; et votre voix ne monte pas vers lui avec un nouvel effort. Ah ! ce qu'Elie disoit autrefois par pure dérision , aux prophètes de Baal assemblés à Béthel pour immoler à ce dieu , je pourrois vous le dire ici plus réellement : Criez plus haut ; car voire Dieu dort quelquefois , et il a besoin qu'on l'éveille. La Chananée ne se contente pas de dire toujours : Fils de David , ma fille est cruellement tourmentée; elle s'approche, elle fait de nouveaux efforts; cn- Gn, elle oblige encore les disciples à devenir ses intercesseurs auprès de Jésus-Christ. Et voilà , mes Frères, le modèle de notre persévérance : adressons à Dieu nos vœux et nos prières : s'il ne nous exauce point, retournons à ce saint exercice avec une nouvelle ferveur : s'il continue d'être sourd à nos cris, loin de nous rebuter, revenons sans cesse à la charge, et faisons-lui en quelque sorte violence pour lui arracher ses grâces ; intéressons dans notre cause les gens de bien -, ce sont les amis de Dieu ; ils ont du crédit auprès de lui : seulement gardons-nous de compter sur les prières des gens de bien , au point que nous négligions de prier pour nous-mêmes. Les apôtres qui sollicitent pour la Chananée sont refusés , et la Chananée obtient ensuite elle-même ; pour nous apprendre, dit saint Chrysostôme, que les vœux que nous adressons nous-mêmes au Seigneur, quelque pécheurs que nous soyons d'ailleurs, le touchent tout autrement que îles vœux étrangers , quelque purs qu'ils puissent être devant lui. Cependant, voilà en quoi consiste presque toute la piété des per- Fonnes d'un certain rang; à honorer les serviteurs de Jésus-Christ, < t à recommander à leur piété et au mérite de leurs prières les besoins de leur ame. Mais que sert, mes Frères, d'intéresser les Justes à votre salut, si vous ne voulez pas y travailler vous-mêmes? Que sert que des âmes saintes disent tous les jours : Seigneur, convertissez cette ame que vous avez rachetée de votre sang ; si de votre côté vous dites : Je ne saurois me donner encore à vous; ne rompez pas des liens qui me plaisent, et que je ne puis haïr encore? Vous ressemblez à cet infortuné Simon , qui ne voulant pas avoir
37i JEUDI DE LA PREMIERE SEMAINE.
de part à la grâce de l'Evangile et à la prédication des aiôtres, ni sortir de ses voies égarées , conjuroit cependant les disciples de prier le Seigneur pour lui : Precamini vos pro me ad Dominum (Act., vm, 24). Ne mettez point d'obstacle aux grâces que l'on sollicite pour vous, et alors les prières des Justes seront puissantes : priez sans cesse vous-même le Seigneur, qu'il vous donne un cœur nouveau ; qu'il anéantisse vos injustes cupidités ; qu'il exauce les vœux de ses serviteurs , qui ne se lassent point de lui devnander votre conversion : priez, dis-je, et ne vous lassez point : si vous êtes pécheur, il ne vous reste que cette voie pour recouvrer la ^race ; si vous êtes juste , c'est par-là seulement que vous pouvez la conserver. Eh ! n'êtes- vous pas heureux que la miséricorde divine vous ait ouvert une voie de salut si aisée et si consolante? Le Seigneur est cet homme de l'Evangile, qui après quelques difficultés ne peut refuser trois pains à un ami qui les demande avec instance : c'est le père qui ne sauroit donner un serpent à ses enfants, lorsqu'ils lui demandent de la nourriture : en un mot , c'est le juge vaincu par les sollicitations de la veuve, et qui accorde enfin à ses importunités ce qu'il avoit d'abord refusé à ses premiers cris : et ces paraboles si consolantes, c'est Jésus-Christ lui-même qui en est auteur, et qui les applique au juge céleste. Mon Dieu! vous conviez vous-même le pécheur à vous demander des grâces : il semble que vous êtes intéressé à rendre l'homme heureux , et que vous ne vous suffisez pas à vous-même. Ah ! mes Frères, d'où vient donc qu'un exercice si avantageux à la foiblesse humaine est si négligé parmi nous? d'où vient que dans le monde on a sans cesse recours à de nouveaux artifices, pour ôter l'ennui de la vie mondaine , pour remplir des moments que la variété des plaisirs laisse encore vides, et qu'on ne sauroit trouver le temps de prier ? Eh ! ne faut-il pas que Dieu , à qui tous les moments de la journée devroient être consacrés , les partnge du moins avec le monde ? On ne vous reproche point ici le temps si précieux aux chrétiens, consacré à un jeu excessif , à de vains entretiens , à des inutilités presque éternelles; mais du moins retranchez-en quelques moments pour ^émir devant Dieu du mauvais usage que vous faites du reste. On ne vous demande pas comment se passent vos jours et vos années ; mais du moins qu'ils ne se passent pas tous sans penser à l'auteur de votre être et au juge de vos actions : consacrez-lui des heures, que ni les occupations ni les plaisirs ne puissent plus lui disputer : souvenez-vous que Daniel aima mieux s'exposer à perdre la vie , que manquer à l'heure de sa prière : offrez-lui, à la tête de vos familles, des vœux communs • ne regardez plus l'oraison, celte occupation continuelle d'un chrétien , comme le partage des âmes retirées. Et vous, ô mon Dieu! formez dans nos cœurs des desir qui ne peuvent venir que de vous : répandez sur nous cette grac^ de la prière , qui est la source de toutes les autres : donnez-non^
SUR LA COINFESSION. 375
ce maître invisible, qui seul apprend à prier ; et préparez nous les biens éternels, en nous inspirant le désir de les demander.
Ainsi soit- il.
SERMON
In lus jacebat multitude rnagnn languentium , ccccorum , claudorum , aridorum , ev/jcctanttum oquee motum.
Sous les galeries de la piscine éloient couchés par terre un grand nombre de malades , d'aveugles , de boiteux , de ceux qui avoient les membres secs , qui tous attendoient que l'eau fût remuée. ( Jean , v , 3. )
Quelle est cette piscine, mes Frères, située près de la porte des Victimes? Quels sont ces malades que je vois à l'cntour , et qui la plupart attendent en vain la guérison ? D'où vient qu'un paralytique de trente-buit ans tout seul recouvre une santé parfaite; et que, dans cette foule de malades, Jésus-Christ va choisir le plus désespéré , tandis qu'il se refuse à des infirmités plus communes et moins invétérées?
On vous la dit souvent, mes Frères, cette piscine mystérieuse teinte du sang des victimes, c'est le bain sacré de la pénitence teint du sang de l'agneau, qui purifie nos consciences, et qui guérit toutes nos langueurs : ces malades de toutes les sortes , qui attendent sous les galeries , et parmi lesquels à peine s'en trouvet-il un seul qui mérite d'être guéri , nous représentent cette multitude de fidèles qui tous les jours approchent de ce sacrement avec si peu de fruit : dans le paralytique guéri, vous voyez l'image d'un pécheur invétéré, lequel, touché du malheur de son état, s'attire des regards de miséricorde de la part de Jésus-Christ, et obtient la grâce d'une parfaite délivrance.
Or, d'où vient, mes Frères, l'inutilité de ce remède divin à l'égard de tant de pécheurs qui en approchent? Les grâces de nos sacrements ont-elles perdu quelque chose de leur première vertu , par la suite des temps et par la durée des siècles? les prémices du sang de Jésus-Christ fraîchement répandu étoient-elles plus puissantes pour la conversion des pécheurs, à la naissance de la foi, qu'elles ne le sont en ces derniers temps? et en est-il de la vertu de Dieu comme des, choses humaines, lesquelles, parfaites dans leur commencement, souffrent toujours quelque chose de la loi fatale des temps, et s'affaiblissent avec les années? D'où vient qu'on ne vit jamais tant de pécheurs autour de nos tribunaux, et que jamais
on n en vit sortir moins de pénitents? D'où vient que dans un siècle où la décadence des mœurs a rendu ce remède si nécessaire, où l'indulgence des ministres, et les adoucissements mêmes de la discipline, l'ont rendu si facile et si familier, peu s'en faut qu'il ne soit devenu inutile? D'où vient enfin, que dans ces temps heureux, où sous les portiques de nos temples , les pénitents prosternés attendoient si long-temps la grâce de la réconciliation , nul presque ne descendoit dans la piscine qu'il n'y retrouvât une seconde innocence; et qu'aujourd'hui, où personne n'attend plus sur les bords de ce bain sacré , où les anges de l'Eglise ne connoissent presque plus de délai, et accordent aux premiers vœux des pécheurs la vertu de leur ministère, d'où vient que le remède lui-même semble prolonger nos maux , loin de les guérir ?
J'en trouve trois raisons figurées par ces trois sortes de malades, dont l'Evangile fait aujourd'hui mention. Les premiers étoient des aveugles , cœcorum; et ce sont ces pécheurs, qui, en venant se découvrir au tribunal, ne se connoissent pas eux-mêmes. Les seconds étoient des boiteux , claudorum; et ce sont ces pécheurs qui manquent de droiture et de sincérité dans la confession de leurs fautes. Enfin les derniers étoient ceux qui avoient les membres secs , ari<* dorum; et ce sont ces pécheurs insensibles, qui ne portent au tribunal aucun sentiment de douleur véritable.
Et voilà les trois défauts qui rendent la plupart des confessions inutiles , pour ne pas dire criminelles : un défaut de lumière dans l'examen , cœcorum : un défaut de sincérité dans la manifestation , claudorum: un défaut de douleur dans le repentir, aridorum. Suivons ce plan fondé sur notre Evangile , et qui va nous fournir des instructions importantes sur une matière d'un si grand usage pour les fidèles. Implorons , etc. Ave, Maria.