‹ Œuvres de MassillonChapitre 63 sur 88 · SERMON POUR LE MERCREDI DE LA TROISIÈME SEMAINE DE CARÊME · texte numérisé non relu

SERMON POUR LE MERCREDI DE LA TROISIÈME SEMAINE DE CARÊME

Pofulut kiclabiis me honorai ; cor aulem eorum longe est à me.

Ce peuple m'honore (1rs lèvres ; et son cœur est loin de moi. ( Mattii. , xv , 8. )

Voici , mes Frères, la nouvelle alliance , c'est-à-dire, la religion du cœur établie, le culte spirituel élevé sur les ruines de la superstition et de l'hypocrisie \ l'obéissance et la miséricorde préférées aux

offrandes et aux victimes ; l'esprit qui vivifie , opposé à la lettre qui tue ; la chair qui ne sert de rien , rejetée ; la piété qui est utile à tout , annoncée ; en un mot, les traditions humaines, les doctrines nouvelles , les erreurs populaires , la religion des sens , ou condamnée dans ses abus, ou réglée dans ses usages.

Je sais que l'hérésie trouva , le siècle passé , dans ces paroles de mon texte des occasions d'erreur , et des prétextes de calomnie ; elle accusa l'Eglise d'avoir succédé en ce point aux erreurs de la synagogue. L'institution sainte de nos sacrements , les honneurs rendus aux saints et à Marie ; les abstinences et les veilles ; la décoration des temples et des autels ; l'appareil extérieur et respectable du culte ; les pratiques les plus universelles et les plus anciennes ; celles dont l'origine , cachée dans des temps reculés, fait de l'ignorance même où l'on est de leur établissement , la preuve la plus décisive de leur sainteté : tout cela ne fut plus dans la bouche du schisme que des traditions humaines contraires à la loi de Dieu ; et les abus où l'ignorance et la superstition avoient conduit les simples aux siècles précédents , nous furent imputés comme la croyance commune et la foi de toutes les Eglises.

Vous avez depuis , ô mon Dieu ! réparé les ruines de voire maison : vous avez rassemblé les dispersions d'Israël. La terre heureuse que nous habitons n'a plus que le même langage ; le mur funeste de séparation est détruit , et votre sanctuaire voit dans son enceinte , Samarie et Jérusalem ne former plus comme autrefois qu'un même peuple au pied de vos autels ! C'est à vous maintenant, Seigneur , à changer le dedans , à ramener les cœurs , à éclairer des esprits qui peut-être n'ont plié que sous le bras de l'homme ; afin que non-seulement il n'y ait plus qu'un bercail et qu'un pasteur , mais même qu'un cœur et qu'une ame dans votre Eglise.

Mais à nos prières , mes Frères , il faut joindre vos exemples ! vos mœurs doivent achever de désabuser nos frères revenus à nous, encore plus que nos instructions : et comment voulez-vous que nous leur inspirions du respect pour les saintes pratiques du culte , tandis que vous les autoriserez à les mépriser , en les méprisant vousmêmes , ou à les regarder comme des superstitions par l'abus que vous en ferez ?

Dans le dessein donc que je me suis proposé de vous entretenir sur une matière si utile, c'est-à-dire, de vous expliquer les règles de la piété chrétienne, et l'esprit du véritable culte-, je veux combattre deux erreurs opposées , et qui me paroissent ici également dangereuses. Il est des fidèles parmi nous , qui se font honneur de mépriser toutes les pratiques extérieures de piété , qui les traitent de dévotions populaires , et nous disent sans cesse que Dieu ne regarde que le cœur, et que tout le reste est inutile; première erreur qu'il importe de combattre. Il en est d'autres, qui , négligeant l'essentiel de la loi , mettent en ces vains dehors toute leur religion

et toute leur confiance ; seconde erreur sur laquelle je tâcherai de vous instruire. Ne rejetez pas les pratiques extérieures du culte et de la piété ; ceseroit un orgueil et une singularité blâmable , et vous n'adoreriez pas le Seigneur en vérité : ne comptez pas sur cet extérieur , jusqu'à croire que, sans vous appliquer à purifier votre cœur , et à régler vos mœurs , cet extérieur tout seul suffira pour vous rendre agréables à Dieu ; ce seroit l'erreur des pharisiens, et vous n'adoreriez pas le Seigneur en esprit. Ne méprisez pas l'extérieur du culte et de la piété ; n'en abusez pas : voilà tout le dessein de ce discours. Implorons les lumières, etc. Ave, Maria.

Je suppose d'abord , mes Frères, que le véritable culte , si nous le considérons en lui-même, et sans aucun rapport à l'état présent de 1 homme, est purement intérieur, et se consomme tout entier dans le cœur. Adorer lEire souverain, contempler ses divines perfections , s'unir à lui par les saints mouvements d'un amour pur et parfait , la louange , la bénédiction, l'action de grâces, c'est toute la religion des esprits bienheureux; c'est celle des Justes qui nous ont précédés avec le signe de la foi : C'eût été la religion de l'homme innocent , dit saint Augustin, si , déchu de cet état de justice où il avoit été d'abord créé , on ne l'eût pas condamné à ramper sur la terre , et à ne pouvoir plus s'élever à son Créateur , que par le ministère des mêmes créatures qui l'en avoient éloigné.

Successeurs de son infidélité , nous le sommes de sa peine : enfants d'un père charnel, nous naissons charnels comme lui, notre ame, enveloppée dans les sens, ne peut presque plus se passer de leur ministère ; il faut à notre culte des objets sensibles qui aident notre foi , qui réveillent notre amour, qui nourrissent notre espérance, qui facilitent notre attention, qui sanctifient l'usage de nos sens, qui nous unissent même à nos frères : telle est la religion de la terre; ce sont des symboles, des ombres, des énigmes qui nous fixent, qui nous purifient, qui nous réunissent. Abel offrit des sacrifices ; Enos invoqua le nom du Seigneur avec l'appareil des cérémonies sensibles : les patriarches dressèrent des autels ; la loi vit multiplier à l'infini ses pratiques et ses observances : l'Eglise plus spirituelle en eut moins , mais elle en eut : un Dieu même manifesté en chair y devint visible , pour s'insinuer à la faveur de nos sens jusque dans nos cœurs ; et ce mystère , continué sur nos autels sous des signes mystiques, doit servir, jusqu'à la consommation des siècles, et d'exercices et de consolation à notre foi.

Les hommes ne peuvent donc se passer d'un culte extérieur, qui les réunisse , qui les discerne des infidèles et des errants , qui édifie même leurs frères , qui soit une confession publique de leur foi : voilà pourquoi Jésus-Christ a rassemblé ses disciples sous un chef et sous des pasteurs visibles ; les a unis entre eux j?ar la participation M l. 36

extérieure des mêmes sacrements, les a assujettis aux mèmessignes sensibles, et a donné à son Eglise un caractère éclatant de visibili'é auquel on ne peut se méprendre, et qui lui a toujours servi de rempart contre toutes les sectes et les esprits d'erreur, qui dans tous les temps ont voulu s'élever contre elle.

Cependant , ce n'est pas l'hérésie seule qui a prétendu Dorner tout le culte à ^'intérieur , et regarder toutes les pratiques sensibles comme des superstitions populaires, ou des dévotions inutiles. On peut dire que cette orgueilleuse erreur a régné de tout temps dans le monde. Nous entendons dire tous les jours que la véritable piété est dans le cœur ; qu'on peut être homme de bien , juste , sincère , humain , généreux , sans lever l'étendard , sans courir à toutes les dévotions, sans se faire un monstre d'un vain discernement de viandes dont la santé peut souffrir , pareeque ce n'est pas ce qui entre par la bouche qui souille l'homme , mais ce qui sort du cœur ; sans une exactitude puérile sur certaines pratiques que les cloîtres, plutôt que les apôtres, ont introduites dans la religion : et que les devoirs du christianisme sont plus spirituels, plus sublimes, plus dignes de la raison , que tout ce détail de dévotion auquel on assujettit les simples; c'est-à-dire, que la sagesse du monde oppose trois prétextes pour autoriser une si dangereuse illusion : l'inutilité de l'extérieur, la foible simplicité de l'extérieur, l'abus de l'extérieur. Combattons ces prétextes , et établissons l'utilité , la sagesse et le véritable usage du culte extérieur.

Vous nous opposez, en premier lieu, que l'essentiel de la dévotion est dans le cœur, et que tous ces dehors sont inutiles. Mais je pourrois vous demander d'abord : En bannissant cet extérieur que vous croyez si inutile , êtes-vous du moins fidèle à cet essentiel auquel vous vous retranchez? En méprisant tout ce que vous croyez de surcroît dans la religion , accomplissez-vous du moins tout ce dont la loi de Dieu vous fait un devoir indispensable? En croyant qu'il suffit de donner le cœur à Dieu , le lui donnez-vous , du moins, tandis que tous les dehors sont encore au monde? J'en appelle ici à votre conscience. Glorifiez- vous Dieu dans votre corps, et ne le faites-vous pas servir à des passions injustes? Remplissez-vous tous vos devoirs de père, d'époux , de maître , d'homme public , de chrétien? N'avez- vous rien à vous reprocher sur l'usage de vos biens, sur les fonctions de vos charges , sur la nature de vos affaires, sur le bon ordre de vos familles? Portez-vous un cœur libre de toute haine, de toute jalousie, de toute animosité envers vos frères? leur innocence, leur réputation, leur fortune ne perd-elle jamais rien par vos intrigues, ou par vos discours? Préférez-vous Dieu à tout, ;i vos intérêts, à votre fortune , à vos plaisirs , à vos penchants ; et li perte de tout ne vous paroit-elle rien à l'égal de lui déplaire? Vous renoncez-vous sans cesse vous même? Vivez-vous de la foi? Oie comptez-vous pour rien tout ce qui passe? Regardez-vous le

monde comme l'ennemi de Dieu ? Gémissez- vous sur les égarements de vos mœurs passées ? Portez-vous un cœur pénitent , humilié , brisé , sous un extérieur encore mondain? Avez- vous horreur de la seule apparence du mal? en fuyez-vous les occasions? en cherchezvous les remèdes? Voilà cet essentiel que vous nous vantez tant ; y éles-vous Adèle ? Non , mes Frères, il n'est que les âmes livrées au monde et à ses amusements, qui nous redisent sans cesse qu'il suffi! de donner le cœur à Dieu, et que c'est là l'essentiel. C'est que comme il est visible qu'elles ne lui donnent pas les dehors , il faut, pour se calmer, qu'elles tâchent de se persuader que les dehors ne sont pas nécessaires, et qu'elles se retranchent sur le cœur, qui ne nous est jamais connu à nous-mêmes , et sur lequel il est bien plus aisé à chacun de se méprendre.

Mais , mes Frères , quand le cœur est enfin réglé , et qu'on a donné sincèrement à Dieu son amour et ses affections : ah! on ne s'avise guère de lui disputer les dehors et la profession extérieure des sentiments de salut qu'il nous inspire. C'est le sacrifice du cœur et des passions qui coûte, et qui fait la grande difficulté de la vertu. Ainsi quand une fois on en estvenu là, tout le reste ne coûte plus rien, tout s'aplanit, tout devient facile ; tous les attachements extérieurs n'ayant plus de racine dans le cœur tombent d'eux-mêmes , et ne tiennent plus à rien. Aussi on voit bien tous les jours des personnes dans le monde , lesquelles avec un cœur mondain et déréglé font des œuvres extérieures de piété , remplissent des devoirs publics de miséricorde , soutiennent des œuvres saintes. Les âmes même les plus mondaines , et les plus engagées dans les passions , mêlent d'ordinaire à leurs plaisirs, et à leurs foiblesses honteuses, quelques œuvres extérieures de religion et de miséricorde , pour se calmer dans une vie toute criminelle , ou pour s'en diminuer à elles-mêmes l'horreur et l'infamie : mais on n'en voit point qui, après avoir donné sincèrement leur cœur à Dieu , rompu tous les attachements des passions, et éloigné toutes les occasions du crime, ne donnent aucune marque extérieure de leur changement, persévèrent dans l s mêmes liaisons , les mêmes plaisirs , les mêmes inutilités , 1© même éloignement des choses saintes et des devoirs extérieurs de la piété , ne changent rien au dehors, et bornent toute leur conversion à un changement chimérique qui ne paroît point , tandis que tout ce qui paroît est encore le même. Ah! il en coûteroit trop pour ne pas donner des témoignages extérieurs de respect au Dieu qu'on aime et qu'on adore ; on se reprocheroit de n'avoir pas assez d'empressement pour tout ce qui tend à l'honorer ; à peine la religion fournit-elle assez de moyens et de pratiques , pour satisfaire à l'amour d'un cœur fidèle. En un mot , on peut bien avec un cœur encore mondain remplir quelques devoirs extérieurs de piété; mais quand le cœur est une fois chrétien , on ne sauroit plus se les interdire

D'ailleurs la même loi qui nous oblige de croire de cœur nous ordonne de confesser de bouche, et de donner des marques publiques et éclatantes de notre foi et de notre piété. Premièrement, pour rendre gloire a j Seigneur , à qui nous appartenons , et rcconnoitre devant tous les hommes, que lui seul mérite nos adorations et nos hommages. Secondement , pour ne pas cacher par une ingratitude criminelle les faveurs secrètes dont il nous a comblés , et porter tous les témoins de ses miséricordes sur nous à joindre leurs actions de grâces aux nôtres. Troisièmement, pour ne pas retenir la vérité dans l'injustice par une timidité indigne de la grandeur du maître que nous servons , et injurieuse à la bonté du Dieu qui nous a éclairés. Quatrièmement , pour édifier nos frères, et les animer à la vertu par nos exemples. Cinquièmement, pour encourager les foibles , et les soutenir par notre fermeté contre les discours insensés du monde, et les dérisions publiques qu'on y fait de la vertu. Sixièmement, pour réparer nos scandales, et devenir une odeur de vie , comme nous avions été une odeur de mort. Septièmement , pour consoler les Justes, et les porter , par le spectacle de notre changement , à bénir les richesses de la miséricorde divine : que dirai-je enfin? pour confondre les impies et les ennemis de la religion , et les forcer de convenir en secret qu'il y a encore de la vertu sur la terre.

Voilà cet extérieur que vour croyez si inutile. Cependant c'est ainsi que les Justes de tous les temps ont opéré leur salut , en se discernant du monde par leurs mœurs , parleurs maximes, par la décence et la modestie des parures, par la fuite des plaisirs publics , par un saint empressement pour tous les devoirs extérieurs du culte et de la piété. Vous-même , qui paroissez faire si peu de cas des dehors de la vertu , vous les exigez pourtant des serviteurs de Dieu ; et dès qu'ils imitent les mœurs et les manières du monde , et qu'ils n'ont rien au dehors qui les distingue des autres hommes , vous devenez le premier censeur de leur piété •. vous dites qu'on les canonise à bon marché ; qu'il est aise de servir Dieu 5t de gagner le ciel à ce prix-là ; et que vous seriez bientôt un grand saint, sil n'en falloit pas davantage ; et dès là vous tombez en contradiction avec vous-même, et vous vous confondez par votre propre bouche.

Mais voici un nouveau prétexte que la fausse sagesse du monde oppose à l'extérieur du culte et de la piété ; on y trouve de la simplicité et de la foiblesse. La fréquentation régulière des sacrements, les devoirs de la paroisse, les prières communes et domestiques, la visite des lieux de miséricorde , le zèle pour les entreprises de piété , certaine régularité dans la parure , l'assistance journalière aux mystères saints , la sanctification des jours solenn: ls, le respect pour les lois de l'Eglise , l'exactitude à observer certaines pratiques saintes : tout cela , on veut que ce soit la religion du peuple ; on

n\v trouve pas assez d'élévation et de force ; on voudroit une religion qui fît des philosophes , et non pas des fidèles ; on dit qu'il faut laisser ces petites dévotions à un tel et à une telle, dont l'esprit n'est pas capable d'aller plus haut ; et on croit faire honneur à sa raison en déshonorant la religion même.

Mais, mon cher Auditeur, vous qui nous tenez ce langage, le dérèglement de vos mœurs et la bassesse de vos passions ne démentelle pas un peu cette prétendue élévation et cette force qui vous fait tant regarder les pratiques extérieures de piété comme le partage des âmes foibles et vulgaires? C'est ici qu'il faudroit se piquer de raison, d'élévation, de grandeur et de force. Je vous trouve tous les défauts des âmes les plus basses et les plus viles ; emporté jusqu'à l'éclat, vindicatif jusqu'à la fureur, vain jusqu'à la puérilité, envieux jusqu'à la foiblesse, voluptueux jusqu'à la dissolution : je vous trouve une ame toute de boue, qu'uj plaisir entraine, qu'une affection abat, qu'un vil intérêt corrompt, qu'une lueur de prospérité transporte, que le seul instinct des sens guide comme les animaux sans raison ; je ne vois en vous rien de grand, rien d'élevé, rien de digne de la force et de la sublimité de la raison : et il vous sied bien après cela de nous venir dire qu'il faut laisser aux esprits foibles et aux âmes vulgaires tout ce détail de dévotion extérieure ! La véritable force et la seule élévation de l'esprit et du cœur, mes Frères, consiste à maîtriser ses passions, à n'être pas esclave de ses sens et de ses désirs, à ne pas se laisser conduire par les caprices de l'humeur et les inégalités de l'imagination ; à étouffer un ressentiment et une secrète jalousie, à se mettre au-dessus des événements et des disgrâces : voilà ce qui fait les grandes âmes et les esprits forts et élevés; et voilà où en sont les Justes que vous méprisez tant, que vous regardez comme des esprits foibles et vulgaires. Ce sont des âmes fortes, qui pardonnent les injures les plus sensibles ; qui prient pour ceux qui les calomnient et qui les persécutent; qui ne sentent les mouvements des passions, que pour avoir plus de mérite en les réprimant ; qui ne se laissent pas corrompre par un vil intérêt ; qui ne savent pas sacrifier le devoir, la vérité, la conscience à la fortune ; qui rompent généreusement les liens les plus tendres et les plus chers, dès que la foi leur en a découvert le danger; qui se disputent les plaisirs les plus innocents; qui sont des héros contre tout ce qui a l'apparence du mal, mais qui dans la religion sont simples, humbles, dociles; et font gloire de leur docilité, et de leur simplicité prétendue. Prudent pour le mal, et simple pour le bien, vous, au contraire, vous êtes plus foible que les âmes les plus viles et les plus vulgaires, quand il s'agit de modérer vos passions : votre raison , votre élévation, la force de votre esprit, votre prétendue philosophie, tout cela vous abandonne : vous n'êtes plus qu'un enfant, que le jouet des passions les plus basses et les plus puériles» qu'un foible roseau que les Tente

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agitent à leur gré j mais sur les devoirs de la religion, vous vous piquez de singularité, d'élévation et de force : c'est-à-dire , vous voulez être fort contre Dieu, et vous êtes foible contre vousmême.

D'ailleurs, vous regardez les saints usages que la foi de tous les siècles, que la piété de tous les Justes , que les règles de la religion rendent si respectables ; vous les regardez comme des pratiques populaires, et trop peu sérieuses pour des hommes d'un certain caractère : mais qu'y a-t-il dans vos occupations les plus grandes, les plus sérieuses, les plus éclatantes même selon le monde, qui soit plus digne de l'homme et du chrétien, que les pratiques les plus populaires de la piété, accomplies avec un esprit de foi et de religion ? Quoi , les soins de la fortune ? ces bassesses pour parvenir, dont votre orgueil frémit en secret ? ces lâchetés pour détruire un cou current, et vous élever sur ses ruines? cet art éternel de paroitre tout ce qu'on veut, et de n'être jamais ce qu'on paroît ? ce théâtre puéril où il faut toujours jouer un personnage emprunté? ces complaisances et ces adulations fades pour des maîtres et des protecteurs, que vous ne croyez dignes que du dernier mépris ? Voilà le beau et le grand de la vie de la cour : or êtes-vous dans ces occasions plus content de vous-même, de votre raison , de la prétendue supériorité de votre esprit? tout cela vous paroît-il plus grand et plus sérieux que les exercices les plus familiers d'une piété simple et craintive? Grand Dieu! est-ce aux amateurs du monde à reprocher à vos serviteurs la bassesse et la simplicité de leurs occupations, eux dont toute la vie n'est qu'une révolution éternelle de puérilités, de feintes, de foiblesses , de perfidies, de démarches rampantes, auxquelles il leur a plu de donner des noms honorables? Que sont même devant vous les entreprises les plus éclatantes des princes et des conquérants, que les travaux d'une araignée, comme dit votre prophète, que le souffle le plus léger dissipe? et les œuvres les plus populaires de la religion qui tendent à vous honorer, n'ont-elles pas quelque chose de plus grand , de plus réel , de plus glorieux à la créature, que les royaumes du monde et toute leur gloire? Un David dansant devant votre arche sainte, pour solenniser le jour heureux de sa translation, et confondu avec le reste de son peuple par les hommages les plus simples et les plus vulgaires de la piété, n'étoit-il pas plus grand à vos yeux que David de retour de ses victoires et de ses conquêtes? et l'orgueilleuse Michol, qui traita sa piété de simplicité et de foiblesse , ne fut-elle pas couverte de l'opprobre d'une éternelle stérilité? La foi ne donne-t-elle pas du prix à tout? et tout ce qu'on fait pour vous n'est-il pas grand , puisqu'il est digne de l'immortalité?

Ce qui nous abuse, mes Frères, c'est que nous avons une grande idée du monde, de ses vanités, de ses pompes, de ses honneurs, de ses occupations j et que nous ne vovons pas des mêmes yeux les de»

votrs de la religion Mais une ame fidèle que la foi place dan» un point d'élévation, d'où le monde entier et toutes ses grandeurs ne loi paroissent plus qu'un atome ; elle regarde tout ce qui se passe icibas, ces grands événements qui semblent ébranler l'univers, ces révolutions qui remuent tant de passions différentes parmi les hommes, ces victoires célébrées par tant de bouches, et qui changent la destinée de tant de peuples, elle les regarde comme des changements de scène , qui ne surprennent et n'amusent des spectateurs oiseux et trompés, que parcequ'ils ne voient pas le foible artifice et le ressort puéril et secret qui les fait mouvoir, et qui en cache le méprisable mystère : elle regarde les princes, les souverains, ces âmes illustres qui font la destinée des peuples et des royaumes, et auxquels elle rend pourtant l'obéissance et le respect dus au caractère sacré dont ils sont revêtus j elle les regarde, dès qu'ils oublient Dieu, de qui ils tiennent la puissance et l'autorité, comme ces rois que les enfants établissent entre eux; et dont les sceptres, les couronnes, la majesté, l'empire imaginaire, n'ont rien de plus réel et de plus sérieux aux yeux de Dieu que les puérilités de ce bas-âge. Voilà comme l'esprit de Dieu et l'esprit du monde jugent différemment ; comme les Justes trouvent vain et puéril ce qui vous paroit si grand et si merveilleux; et comme vous traitez de médiocrité et de petitesse, ce qui leur paroit uniquement digne de la grandeur eî de l'excellence de l'homme.

Et quand je dis les Justes, ne croyez pas, mes Frères, que je me borne à ceux qui vivent parmi nous, et dont vous méprisez si fort la fidélité extérieure, comme la suite d'un caractère foible et borné: je parle des Justes de tous les siècles, des plus grands hommes que la religion ait eus, des premiers disciples de la foi ; de ces héros de la grâce, que les païens eux-mêmes étoient forcés de respecter, et qui ont poussé plus loin la grandeur dame, l'élévation, la véritable sagesse, que toute la philosophie de Rome ou d'Athènes.

Oui , mes Frères , ces hommes si généreux au milieu des tourments, si intrépides devant les tyrans, si insensibles à la perte des biens, des honneurs, de la vie, étoient des hommes simples, religieux, fervents : un docteur et un prophète répondoient parmi eux comme l'idiot aux bénédictions communes ; un Paul et un Barnabe, ces hommes qu'on prenoit pour des dieux, alloient rendre leurs vœux dans le temple, comme le simple peuple ; les grands apôtres eux-mêmes, pleins de cet esprit, qui est le seigneur des sciences et la source des lumières, venoient à l'heure ordinaire adorer avec le reste des Juifs; et, pour être spirituel, il ne falloitpas alors avoir une autre foi que le peuple.

Non, mes Frères, plus je remonte vers la source , plus je trouve de simplicité dans le culte : vous y voyez une piété tendre, brûlante» unanime, qui cherchoit à se répandre sur des pratiques sensibles, et à se consoler par ces marques mutuelles de foi et de religion : les

fidèles assemblés offraient tous ensemble au Seigneur un sacrifice de louange dans des hymnes et dans des cantiques spirituels : ils célébraient avec une sainte ferveur ces repas communs de charité qui précédoient les saints mystères, et où, dans la simplicité delà foi, chacun mangeoit avec action de grâces : ils se donnoient le baiser de paix en soupirant après cette paix inaltérable qu'ils n'atlendoient pas dans le monde, et cette union éternelle que la charité devoit consommer dans le ciel : ils lavoient les pieds de ceux qui évangélisoient les biens véritables, et les arrosoient de leurs larmes : ils traversoient les royaumes et les provinces, pour avoir la consolation de s'entretenir avec un disciple qui eût vu Jésus-Christ : ils recevoient dans leurs maisons les hommes apostoliques comme des anges de Dieu, et leur offroient les effusions sincères de leur charité : leurs familles étoient des églises domestiques, où les fonctions les plus communes devenoient des actes de religion : des prières pures et simples, mais pleines de foi ; des mœurs innocentes; des enfants instruits à connoître, à adorer le Dieu du ciel et de la terre, à espérer en Jésus-Christ , et à le confesser généreusement devant les tyrans; un détail de candeur, de fidélité, de crainte du Seigneur ; voilà les voies les plus sublimes, et tous les raffinements de leur piété. Cependant, ces hommes simples, c'étaient les fondateurs de la foi, les témoins la plupart de la résurrection de Jésus-Christ, les premiers martyrs de 1 Eglise ; des hommes à qui l'Esprit saint n'avoit pas été donné, ce semble, avec mesure, et qui, outre la charité, avoient encore reçu la plénitude des dons miraculeux.

Les siècles suivants ne changèrent rien à cet esprit : on y vit les fidèles s'assembler sur les tombeaux des martyrs, et y porter avec simplicité leurs vœux et leurs offrandes. Quel respect n'avoient-ils pas pour les lieux teints de leur sang, et où ces généreux confesseurs de la foi avoient consommé leur sacrifice! quel pieux empressement pour conserver les restes précieux de leur corps, qui avoient échappé à la fureur des tyrans! Que dirai-je du bon zèle et de la piété de nos pères dans des temps plus avancés? que de temples somptueux le respect pour Marie n'éleva-t-il pas dans nos villes ! que de dons et de richesses consacrés à la majesté du culte ! que de pieux établissements pour aider à la foi des chrétiens ! que de voyages entrepris pour aller honorer les lieux saints , et respecter les traces encore vivantes des mystères et des miracles du Sauveur! Peutêtre étoit-on allé trop loin, car je ne prétends pas tout justifier ; mais que sais-jc, ô mon Dieu! si ces pieux excès de zèle et de simplicité ne vous honoroient pas davantage, que tous les vains raffinements de notre siècle? du moins s'il y avoit des abus, ils ne déchiroient pas votre Eglise comme le schisme funeste qui a voulu les réformer ; qui , sous prétexte de nous donner une religion plus pure , a mis des erreurs à la place des abus qui s'étoient glissés, a renversé le fondement de la foi en voulant ôter les décorations su-

perflues de l'édifice, a substitué à l'excès de la crédulité uu esprit de révolte et d'indépendance qui ne connoît plus de joug , et qui , n'ayant plus de règle que l'orgueil de ses propres lumières , a vu multiplier ses égarements avec ses disciples , et a enfanté presque autant d'inventeurs de nouvelles sectes, qu'elle a eu de docteurs de mensonge.

Mais nous avons beau dire, ajoutez- vous ; il n'est que trop vrai qu'encore aujourd'hui une infinité de gens abusent de tout cet extérieur de dévotion : c'est un voile dont on se sert pour cacher plus sûrement ce qu'on a grand intérêt de dérober aux yeux du public ; et on connoît bien des personnes à qui on seroit bien fâché de ressembler sur la probité , sur la sincérité , sur l'équité , sur le désintéressement , sur l'humanité , et peut-être aussi sur la régularité , et qui cependant courent à toutes les dévotions , fréquentent les sacrements , s'imposent beaucoup de pratiques de piété , et sont presque de toutes les bonnes œuvres.

A cela je n'ai qu'à vous répondre en un mot, que c'est ce qu'il faut éviter , comme nous le dirons plus au long dans la suite de ce discours ; que les abus de la piété ne doivent jamais retomber sur la piété même; que l'usage injuste qu'on en fait tous les jours prouve seulement que la corruption des hommes abuse des choses les plus saintes ; qu'ainsi vous devez y apporter des dispositions plus pures, des motifs plus chrétiens, accompagner ces pieux dehors d'une vie sainte, d'une conscience sans reproche, d'une fidélité inviolable à tous vos devoirs ; qu'au fond , mépriser la vertu , parcequ'il se trouve des personnes qui en abusent , c'°st tomber dans une illusion plus dangereuse que celle que l'on blâme; et que la meilleure manière de condamner les abus, c'est de montrer dans ses exemples le véritable usage des choses dont on abuse.

Non, mes Frères , ce n'est pas que je veuille autoriser ici ce que je dois condamner dans la suite de ce discours ; mais je ne vondrois pas que le zèle contre les abus de la vertu , fût une satire éternelle de la vertu même s je voudrois qu'en laissant le jugement des cœurs à Dieu, on respectât des dehors qui lui rendent hommage. Hélas! le monde est déjà rempli de tant d'incrédules et de libertins ; il y a aujourd'hui tant de ces impies qui attaquent par des discours de blasphèmes, non-seulement les pieuses pratiques du culte, mais encore la doctrine de la foi, et la vérité de nos plus redoutables mystères , qu'il nous importe de respecter ce qu'on pourroit croire qu'un excès de piété a ajouté à l'extérieur de la religion , pourvu que la religion elle-même n'en soit pas blessée : c'est un reste de ce goût ancien et de cette simplicité innocente , qu'il est à propos de maintenir : il faut le considérer comme une manière de réparation publique , que la religion des peuples fait à la grandeur de la foi contre les blasphèmes des impies qui la déshonorent; et être sobre à blâmer les abus, de peur d'autoriser le libertinage.

Il est vrai que ce n'est pas la différence des hommages extérieurs qnt discerne devant Bien les bons d'avec les méchants : les vierges folles et les vierges sages étoient tontes parées de même, portoient dans les mains les mêmes lampes, cour oient au même festin ; c'étoit l'huile de la charité qui les discernoit : et voilà la voie excellente que je vais vous montrer. Après avoir établi Futilité des pratiques extérieures contre ceux qui les méprisent , il faut en combattre l'abus contre ceux qui font consister en ces dehors toute la piété chrétienne.

SECONDS PARTIE

Ce que saint Paul disoit autrefois des observances de la loi de Moïse, nous pouvons le dire aujourd'hui des pratiques extérieures de la piété : elles sont utiles , elles sont saintes , elles sont justes : mandatum quidem bonum, et sanctum, etjustum (Rom., vu, 12); mais l'abus qu'on en fait, change en occasion de péché ce qui n'avoit été d'abord établi que pour faciliter le salut. Elles sont utiles, mandatum quidem bonum; et on les rend vaines en ne les accompagnant pas de cet esprit de foi et d'amour sans lequel la chair ne sert de rien : elles sont saintes, mandatum quidem sanctum; et Ton en fait des obstacles de salut par l'orgueil et la vaine confiance qu'elles nous inspirent : enfin elles sont justes, mandatum quidem justum; et on blesse la justice, en les préférant souvent aux obligations les plus essentielles.

En premier lieu , les pratiques extérieures de la piété sont utiles : mandatum quidem bonum ; et on les rend infructueuses , en ne les accompagnant pas de cet esprit de foi et d'amour sans lequel la chair ne sert de rien.

En effet, mes Frères, tout le culte extérieur se rapporte au renouvellement du cœur , comme à sa fin principale. Toute action de piété qui ne tend pas à établir le règne de Dieu au dedans de nous , est vaine : toute pratique sainte qui subsiste toujours avec nos passions , qui laisse toujours dans notre cœur l'amour du monde et de ses plaisirs criminels , qui ne touche point à nos haines , à nos jalousies, à notre ambition, à nos attachements, à notre paresse, est plutôt une dérision de la vertu , qu'une vertu même. Nous ne sommes devant Dieu que ce que nous sommes par notre cœur et par nos affections : il ne voit de nous que notre amour : il veut être l'objet de tous nos désirs , la fin de toutes nos actions, le principe de toutes nos affections , l'inclination dominante de notre ame : tout ce qui ne prend pas sa source dans ces dispositions, tout ce qui ne doit pas nous y affermir ou nous y conduire, quelque éclat qu'il puisse avoir devant les hommes, n'est rien devant lui, n'est qu'un airain sonnant , et une cymbale vide et retentissante.

Toute la religion en ce sens est dans le cœur : Dieu ne s'est manifesté aux hommes, il n'a formé une Église visible sur la terre.

DU VÉRITABLE CULTE 57 i

il n'a établi la majesté de ses cérémonies , la vertu de ses sacrements, la magnificence de ses autels, la variété de ses pratiques, et tont l'appareil de son culte , que pour conduire les hommes aux devoirs intérieurs de l'amour et de l'action de grâces, et pour se former un peuple saint, pur, innocent, spirituel, qui pût le glorifier dans tous les siècles.

Voilà la fin de tout culte établi de Dieu , et de tous les desseins de sa sagesse sur les hommes. Toute religion qui se borneroit à de purs dehors, et quinerégleroH pas le cœur et les affections, seroit indigne de l'Être suprême ; ne lui rendroit pas la principale gloire et le seul hommage qu'il désire , et devroit être confondue avec ces vaincs religions du paganisme, dont les hommes furent les inventeurs, qui n'imposoient à la superstition des peuples que des hommages publics, et des cérémonies bizarres; qui ne régloient point l'intérieur, et laissoient au cceur toute sa corruption, parcequ'elles ne pouvoient, ni la guérir , ni même la connoitre.

Cependant , mes Frères , on peut dire que c'est ici l'abus le plus universel , et la plaie la plus déplorable de l'Eglise. Hélas! toute la gloire de la ûlie du roi est , pour ainsi dire , en dehors : jamais la montre ne fut si belle; jamais les dehors du culte plus solennels ; jamais les temples plus pompeux . les sacrements plus fréquentés, les sacrifices plus communs, les œuvres de miséricorde plus recherchées : jamais tant d'extérieur de dévotion, et jamais peut-être moins de piété ; et jamais les véritables chrétiens ne furent plus rares.

Vous comprenez bien que je ne prétends pas ici justifier les vains discours du monde, et les préjugés du libertinage contre la vertu, que j'ai déjà confondus dans la première partie de ce discours. L'impie veut que tous les dehors de la piété cachent un cœur double et corrompu, et que toute vertu soit une feinte et une hypocrisie , pareeque limpie juge de tous les hommes par lui-même , et ne peut se persuader qu'il y ait encore de la probité, de l'innocence et de la vérité sur la terre. Laissons-le jouir de cette affreuse consolation , et se rassurer contre lhorreur que lui inspireroit 1 état monstrueux de son ame, s'il ne croyoit voir partout des monstres qui lui ressemblent.

Rendons plus de justice aux hommes . mes Frères , et jugeons-en à notre tour par nous-mêmes : ce n'est pas 1 hypocrisie et la duplicité qui fait la grande plaie de la religion. Ce vice est trop nuir et trop lâche pour être le vice du grand nombre; et nous serions consoles si nous pouvions compter qu'il n'y a pas plus d'impies parmi nous que d'hypocrites.

Ce n'est donc pas l'hypocrisie, et cette feinte inditmequi a recours aux pratiques extérieures de la vertu pour cacher ses crimes, que je me propose ici de combattre : c'est au contraire l'erreur de la bonne foi , et l'excès de confiance que la plupart des âmes

mondaines mettent en ces devoirs extérieurs ; lesquelles ne comp tant pour rien la conversion du cœur et le changement de vie , vivant toujours dans les mêmes désordres, sont plus tranquilles dans cet état, parcequ'elles y mêlent quelques œuvres de piété, et se flattent d'une compensation qui déshonore la piété même , et qui, leur faisant perdre tout le mérite de ces œuvres, leur laisse toujours toute rimpénitencc et toute l'énormité de leurs crimes Or voilà une illusion universellement répandue dans le monde.

Ainsi on soulage des malheureux , on est touché de leur infortune , on fait des aumônes réglées auxquelles on ne manque point : rien de plus louable sans doute , et de plus recommandé dans les livres saints , que la miséricorde ; mais on croit que tout est fait quand on a rempli ce devoir ; mais après cela on vit avec moins de scrupule dans des habitudes criminelles, dans désengagements profanes , dans des haines invétérées ; on est abîmé dans le monde et dans la dissipation : ah! Dieu n'a que faire de vos biens, mais il demande votre cœur ; et votre argent périra donc avec vous Ainsi on soutient des entreprises de piété , on favorise les gens de bien , on s'érige en protecteur d'une maison sainte , on orne des temples et des autels : mais l'ambition est toujours démesurée, mais l'envie ronge toujours le cœur, mais les désirs de plaire sont toujours les mêmes , mais la licence des entretiens n'a rien de plus innocent et de plus pudique ; mais en décorant les temples, on se croit dispense d'orner son ame, qui est le temple du Dieu vivant, des dons de la grâce et de la sainteté : ah! le Seigneur rejette vos présents : vos dons profanent ses autels , et c'est comme si vous embellissiez un temple d'idoles. Ainsi on assiste régulièrement aux mystères saints : on se fait un point de ne pas manquer à un salut : il n'est point de solennité qui ne nous voie approcher de l'autel pour participer aux choses saintes ; mais il n'en est point qui voie finir nos passions criminelles, mais la vie va toujours même train, mais les devoirs domestiques n'en sont pas mieux remplis , mais les plaisirs n'y perdent rien , mais l'on n'en est pas moins entêté de la parure, delà fortune, des amusements : ah! vous participez donc à la table de Satan, et non à celle de Jésus-Christ; et tout ce que vous avez par-dessus l'impie qui vit éloigné de l'autel , c'est la profanation des choses saintes. Ainsi dès que la main du Seigneur s'appesantit sur nos enfants, sur nos protecteurs ou sur nos proches, et que la mort paroît les menacer, on a recours aux prières des gens de bien ; on les voue à tous les lieux célèbres par les prodiges que Dieu y opère par l'entremise de ses Saints : il n'est presque point de temple ni d'autel où ne s'offrent des sacrifices pour le retour d'une santé si chère : on redouble les largesses, on multiplie les intercessions, et Ton ne pense point à fléchir le Seigneur par un changement de vie, où il vouloit nous conduire par cette affliction : on lui offre des victimes étrangères, et on ne lui offre pas les gémissements d'an cœur

touché : on met tout en œuvre pour l'apaiser, excepté le renouvellement des mœurs et une vie plus chrétienne, la seule chose capable de désarmer sa colère : ah! il regarde donc avec dédain les vœux qu'on lui offre pour vous ; et sa bonté s'irrite que vous lui fassiez demander des grâces pour autrui , tandis qu» vous vous réservez le privilège de pouvoir l'outrager encore vous-même. Quedirai-je enfin? on porte sur son corps des marques pieuses de respect envers Marie : on a une sensibilité de dévotion pour tout ce qui regarde son culte : on récite chaque jour avec une exactitude scrupuleuse certaines prières saintes que l'Eglise lui a consacrées ; et sous ces dehors religieux, on porte avec plus de sécurité un cœur toujours profane et corrompu : on court aux lieux où on l'honore, et au sortir de là on se croit plus autorisé de retourner à ceux où on l'offense : ah ! vous déshonorez donc ses autels , puisque vous les regardez comme les asiles de votre impénitence et de vos crimes ! vous profanez donc ces sym boles de dévotion envers elle, que vous portez sur votre corps; puisque vous croyez qu'ils promettent l'impunité à vos désordres! et on peut lui mettre dans la bouche à votre égard , ce reproche terrible que le Seigneur dans son prophète faisoit autrefois à des prêtres, lesquels, sous la sainteté de leurs vêtements, et les marques augustes du sacerdoce , cachoient un cœur profane et souillé : Je m'élèverai au jour de mes vengeances contre ces serviteurs infidèles de mes autels; je leur arracherai ces signes inutiles de mon culte, qui cachoient un cœur plein d'iniquités et de souillures, et je délivrerai mon lin et ma laine , qui couvroient leur ignominie. Convertar, et liberabo lanam meam et linum quœ operiebajit ignominiam ejus ( Osée , n , 9 ) .

C'est-à-dire, vous êtes un fantôme de chrétien : vous avez l'apparence de la piété, mais vous n'en avez pas le fond et la vertu : vous êtes ce sépulcre blanchi et pompeux, où paroissent au-dehors des ornements saints, les figures de la foi , de la religion , de la justice, de la miséricorde , qui en font la vaine décoration , mais qui audedans est plein d'infection et de pourriture ; vous ressemblez à cet autel du tabernacle, dont il est parlé dans l'Ecriture : Il étoit revêtu d'or pur, les dehors en éloient brillants, mais le dedans étoit vide, et il n'étoit pas solide, dit l'Esprit de Dieu : Non erat solidum , sed intks vacuum (Exod , xxxvm ,7). En vain vous immolez dessus des victimes; ce sont des sacrifices de boucs et de taureaux, des dons et des offrandes de victimes étrangères dont le Seigneur n'a pas besoin : vos passions n'y paroissent jamais immolées devant la sainteté de Dieu ; il n'y voit que de vaines apparences , et le dedans est toujours vide de foi et de piété : Non erat solidum , sed intks vacuum.

Mais , mes Frères , comptons-nous pour beaucoup nous-mêmes les apparences d'amitié que le cœur dément ? les faux empressements de ceux qui ne nous aiment pas , et que nous connoissons même

pour nos ennemis, nous touchent-ils beaucoup, et ne nous sontils pas à charge? Nous n'estimons dans les hommes que les sentiments intimes et réels qu'ils ont pour nous : nous passons même sur l'irrégularité des manières, pourvu que nous soyons assurés du fond : la vie même de la cour nous accoutume à ne faire pas grand cas des dehors et des démonstrations extérieures d'amitié, à être en garde contre tous ces semblants si communs et si peu sincères ; et parmi tous ceux qui nous parlent le même langage, à ne compter que sur un petit nombre d'amis véritables dont nous savons que le cœur répond à tout le reste. Nous voulons qu'on nous aime , nous , mes Frères, nous ne comptons pour rien les dehors, nous ne nous payons que du cœur, nous ne pardonnons pas même le plus léger défaut de sincérité ; et croyons-nous que Dieu , qui s'appelle un Dieu jaloux , soit moins sensible et moins délicat que l'homme ? croyons-nous que Dieu, qui s'appelle le Dieu du cœur, se paie d'un vain extérieur et de simples bienséances? croyons-nous que Dieu , qu'on ne peut honorer qu'en l'aimant, nous quitte pour quelques vains hommages que la bouche lui rend, et que le cœur lui refuse? croyons-nous que Dieu soit de pire condition que l'homme , qu'il ne mérite pas d'être aimé , ou qu'il ne sente pas le faux de nos adorations et de nos hommages ?

Mon Dieu ! les hommes sont si réels et si vrais dans leurs plaisirs et dans leurs passions, dans leurs projets de fortune, dans leurs haines, dans leurs animosités, dans leurs jalousies î c'est là que le cœur va toujours plus loin que l'action extérieure : ils ne sont faux que dans la religion ; c'est-à-dire , ils donnent à la figure du monde la vérité et la réalité de leurs affections , et ils n'en donnent que la figure à la vérité de votre loi , et à la réalité de vos promesses.

Cependant la vaine confiance est le caractère des âmes dont je parle ; et c'est ici le second abus des pratiques extérieures : elles sont saintes , mandatum quidem sanctum ; et elles deviennent des obstacles de salut par la fausse sécurité qu'elles nous inspirent.

Oui , mes Frères, le désordre peut conduire au repentir : le libertinage des mœurs ne se soutient que par une ivresse qui ne dure pas : le cri de la conscience ne tarde pas de se faire entendre : on ne trouve au dedans de soi , pour se rassurer, que l'injustice ou l'infamie du dérèglement, ou ces maximes monstrueuses qui promettent à l'impie un anéantissement éternel , et qu'on a plus de peine à soutenir elles-mêmes que le crime sur lequel elles veulent nous calmer. Mais les pratiques extérieures de religion rassurent la conscience : elles font trouver au pécheur une ressource au dedans de lui-même : les aumônes, les sacrements, les œuvres de miséricorde, la dévotion envers la mère de Dieu , le culte des Saints , forment une espèce de nuage sur l'ame : on se pardonne plus facilement des fragilités et des chutes qui paroissent compensées par des œuvres saintes : on ne craint point cet endurcissement et cet abandon de

Dieu où tombent d'ordinaire les pécheurs invétérés, parcequ on se trouve encore sensible à certains devoirs extérieurs de la religion . on ne s'aperçoit pas que cette sensibilité est un artifice du démon , qui, comme l'endurcissement, conduit à l'impénitence : si la grâce quelquefois plus forte nous réveille et nous trouble sur la honte de nos désordres, on oppose à ses remords naissants cet amas d'œuvres mortes et inutiles : ce sont des signes de paix qui dissipent à l'instant nos alarmes : on s'endort sur ces tristes débris de religion , comme s'ils pouvoient nous sauver du naufrage; et on se fait des dehors de la piété , un rempart contre la piété même.

Ainsi on taxe son jeu et ses plaisirs pour les pauvres : on les fait entrer en société de son gain ; et la fureur du jeu , si opposée au sérieux et à la dignité de la vie chrétienne , n'a plus rien de criminel à nos yeux, depuis qu'on a trouvé le secret de mettre les pauvres de moitié dans cette passion effrénée. Ainsi on ouvre sa maison à des serviteurs de Dieu , on cultive leur amitié , on conserve avec eux des liaisons d'estime et de confiance , on les intéresse à demander à Dieu notre conversion , et on est bien plus tranquille sur ses crimes, depuis qu'on a chargé des gens de bien d'obtenir pour nous la grâce de la pénitence. Ainsi enfin on consacre certains jours à la séparation et à la retraite : on s'enferme dans une maison sainte , plutôt pour jouir quelques moments plus à loisir de la paresse, que pour fuir les plaisirs : on favorise tout ce qui peut être utile au bien : on se choisit un guide fameux et éclairé : on paroît plus souvent au pied du tribunal sacré : on est de toutes les assemblées de piété : on s'interdit même certains abus publics dont on ne faisoit pas autrefois de scrupule : on passe dans le monde pour avoir pris le parti de la vertu : cependant , hors les grands crimes dont on est sorti, tout le reste est encore le même; le cœur toujours plein de jalousies, d'antipathies , de désirs d'élévation et de faveur ; les entretiens également assaisonnés d'amertume , de satire, de malignité envers nos frères ; la vie pas moins tiède , sensuelle , oisive, inutile; les soins du corps et de la figure pas moins vifs et empressés; l'humeur et la hauteur dans un domestique point adoucie ; la sensibilité pour le plus léger mépris ou pour un simple oubli , pas moins excessive. Malgré tout cela on se rassure , parcequ'on se voit environné de tous les signes de la piété ; qu'on a pris tous les moyens extérieurs d'assurer son salut , et qu'on n'a oublié que celui de se changer soi-même.

Non , mes Frères , la confiance qui prend sa source dans les œuvres extérieures de la piété , met le cœur dans une fausse tranquillité, dont on ne revient guère : c'est par-là que le peuple juif, fidèle observateur des pratiques extérieures, persévéra , jusqu'à la fin, dans son aveuglement. Aussi les prophètes que le Seigneur leur suscitoit , de siècle en siècle , bornoient presque tout leur mi nistère à les détromper de cette erreur dangereuse. Ne comptez

pas , leur disoient-ils , sur les victimes et sur les offrandes que vous venez présenter à l'autel ; ne vous conûez pas sur la multitude de vos œuvres et de vos observances légales : ce que le Seigneur demande de vous , c'est un cœur pur, c'est une pénitence sincère , c'est la cessation de vos crimes , c'est un amour sincère de ses commandements , c'est une vie sainte et innocente , c'est de déchirer vos cœurs et non vos vêtements, c'est d'ôter le mal qui est au milieu de vous. Cependant ces dehors religieux nourrissoient toujours leur injuste confiance. Quand ils étoient ouvertement tombés dans l'idolâtrie, et qu'oubliant tout à fait le Dieu de leurs pères , ils avoient élevé au milieu d'eux des autels étrangers , les prophètes alors les rappeloient facilement de leurs égarements ; ils leur faisoient répandre des larmes de componction et de pénitence, et Jérusalem se couvroit de cendre et de cilice : en un mot , quand ils étoient devenus idolâtres, et ennemis déclarés du Seigneur, il n'étoit pas impossible d'en faire des pénitents. Mais tandis qu'ils perse véroient dans la fidélité extérieure aux observances de la loi , ah ! les prophètes avoient beau alors leur reprocher leurs injustices, leurs fornications et leurs souillures , le temple du Seigneur les rassuroit toujours : les sacrifices, les offrandes, les observances dont ils s'acquittoient scrupuleusement, ôloient aux vérités terribles qu'on leur annonçpit de la part de Dieu , toute leur terreur et toute leur force. Les grands pécheurs , les impies , les publicains , se convertissent ; les pharisiens, les demi-chrétiens, les âmes en même temps religieuses et mondaines, qui allient les devoirs extérieurs de la piété avec les plaisirs, les maximes, les passions, les abus du monde , ne se convertissent jamais , et meurent sans componction, comme elles avoient vécu sans défiance : semblables à ces soldats , dont il est parlé dans l'histoire des Machabées, lesquels , sous les enseignes de Judas , combattoient , ce semble , pour la cause du Seigneur, et porloient, en apparence, les armes pour sa gloire ; mais , ayant été défaits et mis à mort , on trouva cachées sous leurs tuniques, dit l'Ecriture, des marques d'idolâtrie, et l'on découvrit que , sous une fidélité extérieure à la religion de leurs pères , ils avoient toujours porté toutes les abominations des nations infidèles : Invenerunt sub tunicis interfectorum de donariis idolorum> à quibus lex prohibebat Judœos (2. Mach., xii, 40). Et telle est la destinée des âmes dont je parle ; elles combattent sous les étendards de la piété, elles paroissent même confondues par un extérieur de religion avec les véritables zélateurs de la loi , elles croient pouvoir allier la pratique extérieure de ses observances avec des restes d'idolâtrie : dans cette fausse sécurité, elles affrontent la mort avec confiance ; mais le combat fini , et le jour décisif arrivé, toutes ces vaines œuvres disparoltront, et on découvrira sous ces dehors religieux des idoles cachées, c'est-à-dire, mille passions injustes, qui, devant Dieu les avoient toujours confondues

avec les âmes mondaines et infidèles. Invenerunt sub tunicis interfectorum de donariis idolorum , à quibus lex prohibebat Judœos.

Hélas ! mes Frères , un ennemi des chrétiens leur reprochoit autrefois , que les préceptes de l'Evangile étoient à la vérité admirables ; que rien n'approchoit de la perfection et de la sublimité des maximes de Jésus-Christ ; mais qu'elles étoient si peu à la portée de la foiblesse humaine , qu'il ne croyoit pas que personne pût les accomplir : Vestra in Evangelio prœcepta , ita mirabilia magnaque scio , ut eis parère putem posse neminem. Mais, mes Frères , qu'auroient les maximes de Jésus-Christ de si impraticable à la foiblesse humaine , selon l'expression outrée de ce païen , si elles ne régloient que les dehors ? qu'en coûte-t-il , en effet , d'être fidèle à certaines pratiques pour honorer Marie , de répandre des largesses, de protéger la piété , d'orner des temples et des autels, de se mettre sous la protection d'un saint , et d'avoir une dévotion particulière pour les lieux qui lui sont dédiés ? Ce qui coûte , c'est de mortifier un désir, c'est de rompre une passion , c'est de déraciner une habitude, c'est de refondre un naturel trop vif pour le plaisir. Ce qui coûte, c'est de s'arracher à une occasion où le cœur nous entraine ; c'est de haïr un monde qui nous rit , et qui nous recherche ; c'est d'aimer ceux qui nous haïssent , c'est de cacher les défauts et de dire du bien de ceux qui nous calomnient ; c'est d'être détaché de tout , lors même qu'on possède tout. Voilà proprement la vie chrétienne , et voilà ce qui coûte : voilà ce qui faisoit tant admirer aux païens la sainteté , l'élévation , la sagesse de la morale de Jésus-Christ : voilà ce qui leur en faisoit si fort redouter, dit saint Léon, la sainte sévérité. Mais les œuvres extérieures souvent sont des fruits de l'amour-propre, loin de Faffoiblir et de le combattre; voilà pourquoi non-seulement on borne là toute la piété , mais on les préfère même aux devoirs les plus essentiels.

Dernier abus des pratiques extérieures : elles sont justes , mandatum quidem justum; et on blesse la justice en leur donnant la préférence sur les obligations les plus indispensables. Abus assez ordinaire dans la vertu, où l'on voit tant de personnes zélées pour les œuvres de surcroît , et tranquilles sur l'oubli continuel de leurs obligations les plus essentielles.

Ainsi souvent on est de toutes les bonnes œuvres , et l'on manque à celles que Dieu demande de nous ; aux fonctions d'une charge, aux obligations principales de son état, à ces devoirs obscurs et domestiques , où rien ne dédommage l'amour-propre , et où Ton n'est animé à remplir le devoir, que par l'amour du devoir même. Ainsi on se prescrit des aumônes qui flattent la vanité , et on se calme sur des restitutions infinies que la loi de Dieu nous prescrit : on fait des libéralités à des maisons saintes , et l'on ne peut se résoudre à payer ses dettes : on prie lorsque le devoir obligeroit d'agir , on agit lorsque nos besoins devroient nous engager M. I. 37

à prier : on règle les affaires de la veuve et de l'orphelin et vos propres affaires dépérissent , et vous préparez à des enfants malheureux , ou à des créanciers frustrés , les fruits amers de votre injuste charité : on prend une inspection sur des maisons saintes, et l'on ne veille point sur l'éducation de ses enfants , et sur la conduite de ses domestiques : on réconcilie les cœurs aigris et aliénés on rétablit la paix et la bonne intelligence dans les familles , et l'on entretient la division dans lasienne propre par sonhumeur ; et, pour ne rien rabattre de ses aigreurs et de ses caprices, on aliène le sœur et l'esprit d'un époux , et on le précipite dans des amours étrangères : on s'abaisse jusqu'aux ministères les plus vils envers les membres affligés de Jésus-Christ, et l'on ne voudroit pas faire une avance légère de réconciliation envers un ennemi pour ménager sa foiblesse et le gagner au Seigneur : on s'impose une multitude de prières saintes , et de la même bouche dont on vient de bénir le Seigneur, dit saint Cyprien, on déchire ses frères, et nous faisons sentir par-là , selon l'expression d'un apôtre, que notre religion est vaine , et que nous nous séduisons nous-mêmes (Jac. i, 26).

Que dirai-je, enfin? on est peut-être de toutes les assemblées de dévotion, et l'on ne vient pas entendre la voix du pasteur quel' Église ordonne de suivre et d'écouter. Oui , mes Frères , la voix du pasteur a une grâce et une vertu particulière pour ses brebis : il parle avec l'autorité et avec la tendresse d'un père : les vérités les plus simples dans sa bouche , tirent de la grâce de son ministère une bénédiction que nous ne saurions donner aux nôtres : nous sommes des étrangers, et il est le pasteur : nous entrons dans ses travaux, mais c'est à lui que la vigne appartient : l'assistance à votre paroisse est un devoir confirmé par la pratique de tous les siècles, par les lois de l'Eglise , par la doctrine des saints , par l'exemple des gens de bien, par l'unité du ministère : c'est là proprement l'assemblée des fidèles, c'est le corps autour duquel les aigles doivent se réunir, c'est là où est la source des sacrements, l'autorité de la doctrine , la règle du culte , le lien commun de la foi; c'est la maison de prière où vous devez venir confesser la foi que vous y avez reçue sur les fonts sacrés , et soupirer après l'immortalité que vos cendres y attendront ; c'est une manière de schisme, de désobéissance , de séparation du corps des fidèles , de s'en absenter ; et cependant on aura du goût pour aller se recueillir dans une maison sainte, où la singularité et la distinction flatte et soutient, et on n'en aura point pour ce devoir essentiel, pareeque le mélange du commun des fidèles, qui devroit le rendre plus solennel et plus consolant , l'a. rendu ou incommode ou méprisable.

Voici donc la règle, mes Frères : Tout ce qui combat une obligation essentielle , ne peut être une œuvre de la foi et de la piété. Jésus-Christ n'est pas divisé contre lui-même : la charité ne détruit

pas ce que la justice édifie : commencez par le devoir ; tout ce que vous ne bâtirez pas sur ce fondement , ne sera qu'un amas de ruines , dœuvres mortes , de pailles destinées au feu : Dieu ne compte point des œuvres qu'il ne nous demande point : la piété sincère et véritable n'est que la fidélité aux obligations de son état : quand ces devoirs seront remplis, faites-vous-en, à la bonne heure, de surcroît ; mais ne préférez pas l'accessoire au principal , vos caprices à la loi de Dieu, et la perfection chimérique de la piété à la piété elle-même. On a beau dire : tel est le goût bizarre de l'homme; le joug du devoir n'a rien qui flatte l'orgueil : c'est un joug forcé et étranger qu'on ne s'est pas imposé soi-même , qui n'offre que le devoir tout seul, toujours triste et dégoûtant, et sous lequel l'amour-propre a de la peine à plier : mais les œuvres de notre choix, nous nous y prêtons avec complaisance ; c'est un joug de notre façon , qui ne nous blesse jamais ; et ce qu'il pourroit avoir de pénible est toujours adouci , ou par le goût qui nous y porte , ou par le plaisir secret que l'on sent de l'avoir soi-même choisi.

Évitez donc également , mes Frères , les deux écueils marqués dans ce discours : en voilà le fruit. La vertu prudente et solide tient toujours un milieu juste et équitable : c'est l'humeur toute seule , qui aime les extrémités. N'ajoutons rien du nôtre à la religion : elle est pleine d'une raison sublime, pourvu que nous la laissions telle qu'elle est ; mais dès que nous voulons y mêler nos goûts et nos idées, ce n'est plus, ou qu'une philosophie sèche et orgueilleuse , qui donne tout à la raison, et qui ne fournit rien de tendre pour le cœur, ou qu'un zèle superstitieux et bizarre , que la saine raison méprise et que la foi désavoue et condamne. Rendons par une vie soutenue, et par l'équité de toute notre conduite, la vertu respectable à ceux mêmes qui ne l'aiment pas : montrons au monde , en mettant chaque chose à sa place dans nos actions , que la piété n'est pas une humeur ou une foiblesse , mais la règle de tous les devoirs, l'ordre de la société, le bon sens de la raison, et la seule sagesse où l'homme doive aspirer sur la terre. Entrons dans l'élévation des maximes de la religion , et dans toute la dignité de ses préceptes : et forçons les ennemis de la vertu de convenir que la piété toute seule sait ennoblir le cœur, élever les sentiments, former des âmes grandes et généreuses; et que rien n'est si petit et si puéril qu'une ame que les passions guident et dominent. Mettons la vertu en honneur, en lui laissant tout ce qu'elle a de divin et d'aimable, sa douceur, son équité, sa noblesse, sa sagesse, son égalité, son désintéressement, son élévation : le monde, tout injuste qu'il est, seroit bientôt réconcilié avec la piété , si nous en avions une fois séparé nos foi blesses. C'est ainsi que nous ferons bénir le nom du Seigneur par ceux qui ne le connoissent pas , et que nous pourrons espérer de les voir un jour réunis avec nous dans la bienheureuse immortalité. Ainsi soit-il.

SERMON

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