‹ Œuvres de MassillonChapitre 7 sur 88 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Deux désordres naissent dans le monde du mélange des bons et des méchants, inévitable sur la terre Premièrement, à la faveur de ce mélange, le vice caché se dérobe à la honte publique qui lui est due; la vertu inconnue ne reçoit pas les éloges qu'elle mérite. Secondement , le pécheur est souvent élevé en honneur, et occupe les premières places, tandis que l'homme de bien vit dans l'abaissement, et rampe à ses pieds comme un esclave. Or on va faire en ce jour terrible une double manifestation, qui réparera ce double désordre. En premier lieu, les pécheurs seront discernés des Justes, par l'exposition publique de leur conscience. En second lieu , ils seront discernés par leur séparation d'avec eux, et par la différence des rangs et des places qui leur seront assignés dans les airs : Et separabit eos

ab invicem , sicut pastor segregat oves ab hœdis (Matth. xxv, 32). Honorez-moi , s'il vous plaît, de votre altention.

Pour bien comprendre toute la confusion dont sera couverte rame criminelle , lorsqu'elle sera montrée à toutes les créatures, et que tous ses vices les plus secrets seront exposés au grand jour, il n'y a qu'à faire attention, premièrement, au nombre et au caractère des .spectateurs qui s ront témoins de sa bonté; secondement , aux soins qu'elle avoit pris de cacher ses foiblesseset ses dissolutions aux yeux des hommes , lorsqu'elle éloit sur la terre; troisièmement enfin , à ses qualités personnelles, qui rendront encore sa confusion plus profonde et plus accablante.

Représentez-vous donc ici , mes Frères, l'ame criminelle devant le tribunal de Jésus-Christ, environné des anges et des hommes : les Justes, les pécheurs, ses proches, ses sujets, ses maîtres, ses amis, ses ennemis, tous, les yeux attachés sur elle, présents à la discussion terrible que le juste Juge fera de ses actions, de ses désirs, de ses pensées, forcés malgré eux d'assister à son jugement, et d'être témoins de la justice de la sentence que le Fils de l'Homme prononcera contre elle. Toutes les ressources qui peuvent adoucir ici-bas la plus humiliante confusion manqueront en ce jour à Famé infidèle.

Première ressource. Sur la terre , lorsqu'on a été capable d'une faute qui nous a fait tomber dans le mépris, tout a roulé sur un certain nombre de témoins renfermés ou dans notre nation ou dans les lieux de notre naissance ; on a pu même s'éloigner d'eux dans la suite des temps, pour ne pas retrouver sans cesse dans leurs yeux le souvenir et le reproche de notre honte passée ; on a pu changer de demeure, et aller recouvrer ailleurs, avec des hommes inconnus, une réputation qu'on avoit déjà perdue. Mais dans ce grand jour tous les hommes assemblés entendront l'histoire secrète de vos mœurs et de votre conscience ; vous ne pourrez plus vous aller cacher loin des KgBfdi des spectateurs, chercher de nouvelles contrées , et fuir comme Gain dans le désert. Chacun sera fixe, immobile à la place qu'on lui aura marquée , portant sur son front l'écrit de sa condamnation et l'histoire de toute sa vie, obligé de soutenir les yeux de l'univers et toute la honte de ses foiblesses. 11 n'y aura plus alors <le lifu écarté, où l'on puisse aller se cacher aux regards publics; la lumière de Dieu, la gloire seule du Fils de l'Homme remplira le ciel et la terre ; et dans ces vastes espaces qui seront autour de vous, vous ne découvrirez au loin , de toutes parts, que des yeux, attentifs à vous regarder.

Seconde ressource. Sur la terre, lors même que notre honte est publique, et qu'une faute d'éclat nous a dégradés dans l'esprit des hommes, il se trouve toujours du moins un petit nombre d'amis prévenus en notre faveur, dont l'estime et le commerce nous dédommagent en quelque sorte du mépris public, dont l'indulgence nous tffcfcê fiuuUtftir le déclialnement de la censure publique. Maisaujour-

JJGEMENT UNIVERSEL. ti

d'hui la présence de nosamissera l'objet le plus insupportable à notre honte. S'ils sont pécheurs comme nous, ils nous reprocheront nos plaisirs communs , et nos exemples, où peut-être ils ont trouvé le premier écueil de leur innocence. S'ils sont justes : comme les Saints ont l'œil simple, et qu'ils nous avoient crus des enfants de lumière, ah! ils nous reprocheront leur bonne foi abusée, leur amitié séduite. Vous aimiez le Juste, nous diront-ils, et vous haïssez la justice; vous protégiez la vertu , et dans votre cœur vous mettiez le vice sur le troue; vous cherchiez en nous la droiture, la fidélité, la sûreté que vous ne trouviez pas dans vos amis mondains, et vous ne cherchiez pas le Seigneur qui formoit toutes ces vertus dans notre cœur : ah! l'auteur de tous nos dons ne méritoit-il pas d'être plus aimé et plus recherché que nous-mêmes !

Et voilà la troisième ressource qui manquera à la confusion de l'ame criminelle. Car, s'il ne se trouve point ici-bas d'amis que nos malheurs intéressent , du moins il est des personnes indifférentes que nos fautes ne blessent pas et ne révoltent pas contre nous. Mais, dans ce jour terrible, nous n'aurons point de spectateurs indifférents. Les Justes, si sensibles ici-bas aux calamités de leurs frères, si ingénieux à excuser leurs fautes, à les couvrir du moins du voile de la charité, et à les adoucir aux yeux des hommes, lorsqu'ils ne peuvent y trouver d'excuse apparente : les Justes, dépouillés alors, à l'exemple du Fils de l'Homme, de cette indulgence et de cette miséricorde qu'ils avoient exercées envers leurs frères sur la terre , siffleront sur le pécheur, dit le Prophète , linsulleront, demanderont au Seigneur qu'il venge sa gloire en le punissant ; entreront dans le zèle et dans les intérêts de sa justice; et, devenant euxmêmes ses juges , ils diront en se moquant, dit le Prophète : Voilà donc cet homme qui n'avoit pas voulu mettre son secours et sa confiance dans le Seigneur, et qui avoit mieux aimé se confier dans la vanité et dans le mensonge : Ecce homo, qui non posuit Deum ad> jutorem suum {Ps. li, 9) ; voilà cet insensé qui secroyoit seul sage sur la terre, qui regardoit la vie des Justes comme une folie , et qui se faisoit , dans la faveur des grands, dans la vanité des titres et des dignités, dans l'étendue des terres et des possessions , dans l'estime et les louanges des hommes, des appuis de boue qui dévoient périr avec lui. Où sont maintenant ces maîtres, ces dieux de chair et de sang, auxquels il avoit sacrifié sa vie, ses soins et ses peines? qu'ils paroissent ici pour le soutenir et pour le défendre, qu'ils viennent le mettre à couvert des maux qui vont fondre sur lui , ou plutôt se garantir eux-mêmes de la condamnation qui les menace : Ubi sunt dii eorum in quibus habebantjiduciam?... Surgant, et opilulentur vobis, et in necessitate vos protegant (Deut. xxxn, 37, 38). Les pécheurs ne seront pas plus indulgents à son infortune. Ils auront pour lui toute l'horreur qu'ils seront forcés d'avoir pour eux-mêmes : la société des malheurs qui devoit les unir ne sera qu'une haine éter M. I. *

nelle qui les divisera, qu'âne dureté barbare qui ne mettra dans leur cœur que des sentiments de cruauté et de fureur pour leurs frères; et ils haïront dans les autres les mêmes crimes qui font tous leurs malheurs. Enûn, les hommes les plus éloignés de nous, les peuples les plus sauvages auxquels le nom de Jésus-Christ n'a pas été annoncé, arrivés alors, mais trop tard , à la connoissance de la vérité, s'élèveront contre vous, et vous reprocheront que, si, les prodiges que Dieu a opérés en vain au milieu de vous, il les avoit opérés à leurs yeux; que s'ils avoient été éclairés comme vous des lumières de l'Evangile , et soutenus des secours de la foi et des sacrements , ils auroient fait pénitence dans la cendre et dans le cilice, et mis à profit , pour leur salut, des grâces dont vous avez abusé pour votre perte.

Telle sera la confusion de l'ame réprouvée. Maudite de Dieu, elle se verra en même temps le rebut du ciel et de la terre, l'opprobre et l'a na thème de toutes les créatures ; celles mêmes qui sont inanimées, qu'il avoit forcées de servir à ses passions et qui gémissoient, dit saint Paul , dans l'attente d'être délivrées de cette honteuse servitude , s'élèveront contre elle à leur manière. Le soleil, de la lumière duquel elle avoit abusé, s'obscurcira, comme pour ne plus luire àses crimes ; lesastres disparaîtront, comme pour lui dire qu'ils ont été assez longtemps témoins de ses passions injustes ; la terre s'écroulera sous ses pieds , comme pour jeter hors de son sein un monstre qu'elle ne pouvoit plus porter ; et l'univers entier, dit le Sage, s'armera contre elle pour venger la gloire du Seigneur qu'elle a outragée. Etpugnabit cum Mo orbis terrarum contra insensatos (Sap., v, 21). Hélas ! nous aimons tant à être plaint, dans nos malheurs ! la seule indifférence nous aigrit -t nous blesse : ici, non-seulement tous les cœurs seront fermésànos maux, mais tous les spectateurs insulteront à notre honte , et le pécheur n'aura plus pour lui que sa confusion , son désespoir et ses crimes. Première circonstance de la confusion de l'a me criminelle : la multitude des témoins.

Je prends la seconde dans lcc coinc qu'on avoit pris de se déguiser aux yeux des hommes, tandis qu'on vivoit sur la terre. Car, mes 1 rères , le monde est un grand théâtre où chacun presque joue un personnage emprunté : comme nous sommes pleins de passions, et •lue toutes les passion oat toujours quelque chose de bas et de méprisable, toute notre attention est d'en cacher la bassesse, et de nous <lonin r pour ce que nous ne sommes pas ; l'iniquité est toujours trompmm •• dissimulée. Ainsi toute votre vie, vous surtout qui m'écoutez, et qui regardez la duplicité de votre caractère comme la science «lu monde et de la cour, toute votre vie n'avoit été qu'une suite de déguisements et d'artiûces ; vos amis même les plus sincères et les plus familiers ne vous connoissoientqu'à demi ; vous échappiezà tout le monde , vous changiez de caractère, de sentiment, d'inclination , wion le caractère deceox à qui vous vouliez plaire : par-là vou*

tous étiez fait une réputation d'habileté et de sagesse ; et on n'y verra qu'une ame vile , sans droiture, sans vérité, et dont la plus grande vertu avoit été de cacher son indignité et sa bassesse.

Vous encore, ame infidèle, qu'un sexe plus jaloux de l'honneur avoit rendue encore plus attentive à dérober vos foiblesses à la con- Tioissance des hommes, vous étiez si habile pour vous épargner la honte d'une surprise, vous preniez de si loin et si sûrement vos mesures pour tromper les yeux d'un époux, la vigilance d'une mère, Ja bonne foi peut-être d'un confesseur : vous n'auriez pas survécu à un accident qui eût trahi là-dessus vos précautions et vos arliûces. Soins inutiles ! vous ne couvriez, dit le Prophète, vos débordements que d'une toile d'araignée, que le Fils de l'Homme dissipera en ce grand jour, du seul souffle de sa bouche. J'assemblerai, dit le Seigneur, autour de vous, devant les nations assemblées, tous vos amants profanes : Congregabo super te omîtes amatores tuos (Ezech. xvi, 37). Ils verront cette suite éternelle de feintes, d'artifices, de bassesses ; ce trafic honteux de protestations et de serments dont vous vous serviez pour fournir en même temps à des passions différentes , et pour endormir leur crédulité ; ils les verront , et , remontant jusqu'à la source des complaisances criminelles que vous aviez pour eux, ils les trouveront, non pas dans leur prétendu mérite, comme vous aviez voulu le leur persuader, mais dans votre mauvais caractère, dans un cœur naturellement emporté, vous qui vous piquiez de l'avoir si noble, si sincère, et incapable d'être touché que du seul mérite: Congregabo super te omnes amatores tuos... et videbunt omnem turpitudinem tuam (Ibid., 37). Et tout cela se passera aux yeux de l'univers, de vos amis, qu'une apparence de régularité vous avoit conservés ; de vos proches, qui ne connoissoient pas le déshonneur dont vous les couvriez ; de ce confesseur, que vous aviex toujours trompé ; de cet époux qui avoit si fort compté sur votre fî délité : Et videbunt omnem turpitudinem tuam.

0 mon Dieu ! la terre aara-t-elle d'abîmes assez profonds où ne voulût alors se cacher l'ame infidèle ? Car, dans le monde , les hommes ne voient jamais de nos vices que les dehors et les scandales, et cette confusion nous est commune avec ceux qui se trouvent tous les jours coupables des mêmes fautes; mais devant le tribunal de Jésus-Christ on verra vos foiblesses dans votre cœur même, c'est-à-dire leur naissance, leurs progrès, leurs motifs les plus secrets, et mille circonstances honteuses et personnelles dont vous rougirez plus que des crimes mêmes : ce sera là une confusion qui vous sera propre, et que vous ne partagerez avec personne r Et videbunt omnem turpitudinem tuam.

Enfin , la dernière circonstance qui rendra la honte du pécheur accablante seront ses qualités personnelles.

Vous passiez pour ami fidèle, sincère, généreux : on verra que vous étiez lâche, perfide, intéressé, sans foi, sans honneur, sans probité.

sans conscience, sans caractère. Vous vous étiez donné pour une aine lor'e, cl au-dessus des foiblesses vulgaires ; et vous allez exposer fart ssessesles plus humiliantes, et des endroits dont l'aine la plus vile mourroitdehonle.Onvousregardoitdanslemondecommeunhomme intègre, et d'une probité à lépreuve dans l'administration de votre charge; celte réputation vous avoit peut-être attiré de nouveaux honneurs et la conûance publique : vous abusiez cependant de la crédulité des hommes; ces dehors pompeux d'équité cachoient une arac inique et rampante; et des vues de fortune et d'intérêt a voient mille lois trahi en secret votre fidélité, et corrompu votre innocence. Vous croissiez orné de sainteté et de justice; vous étiez toujours revêtu de ia ressemblance des Justes; on vous croyoit l'ami de Dieu et l'observateur iidéle de sa loi : et cependant votre cœur n'étoit pas droit derant le Seigneur; vous couvriez sous le voile de la religion une conicience souillée, et des mystères d'ignominie : vous marchiez sur les choses saintes pour arriver plus sûrement à vos Gns. Ah! vous allez donc en ce jour de révélation détromper tout l'univers; ceux qui vous a voient vu sur la terre, surpris de votre nouvelle destinée, chercheront l'homme de bien dans le réprouvé : l'espérance de l'hypocrite sera alors confondue. Vous aviez joui injustement de l'estime des hommes : vous serez connu, et Dieu sera vengé Enfin (mais oserai-je le dire ici, et révéler la honte de mes Frères! ) <?ous étiez peut-être dispensateur des choses saintes, élevé en honneur dans le temple de Dieu; le dépôt de la foi, delà doctrine, de la piété, vous étoit confié ; vous paroissiez tous les jours dans le sanctuaire revêtu des marques redoutables de votre dignité, offrant des dons purs et des sacrifices sans taches; on vousconfioit le secret des consciences, vous souteniez le foible dans la foi, vous parliez de la sagesse parmi les parfaits : et sous ce que la religion a de plus auguste et de plus saint, vous cachiez peut-être ce que la terre a de plus exécrable ; vous «liez un imposteur, un homme de péché assis dans le temple de Dieu; vous enseigniez les autres, et vous ne vous enseigniez pas vousmême; vou" inspiriez de 'horreur pour les idoles, et vous ne comptiez vos jours que par des sacrilèges. Ah ! le mystère d'iniquité sera donc révélé, et on vous connoîtra enfin pour ce que vous aviez toujours étf , l'analhème du ciel et la honte de la terre : Et videbunt omnem turpitudinem tuam.

Voilà, mes ^rères, toute la confusion dont sera accablée l'âme criminelle Et ce ne :era pas ici une confusion passagère. Dans io monde, il n'y a de pénible à essuyer que la première honte «Pi* Je faute; les bruits tombent peu à peu; de nouvelles aventures pr nuent enfin la place des nôtres , et le souvenir de nos chutes s'éteint et i^vanouit avec Cédai qui les avoit publiées : mais au grmd j>jw la hunte rameur r-a éternellement sur lame criminelle : il n'y aura plus de oou v «ur é\ déments qui fassent perdre do vue ses crimes «r son offrofcre \ rien ne changera nias , font sora fixe et éternel ; co qu'elle

aura paru devant le tribunal de Jésus-Christ, elle le paroi tra durant l'éternité tout entière; le caractère même de ses tourments publiera sans cesse la nature de ses fautes, et sa honte recommencera tous les jours avec son supplice. Mes Frères, les réflexions sont ici inutiles, et, s'il vous reste encore quelque foi , c'est à vous à sonder votre conscience, et à prendre dès ce moment des mesures pour soutenir la manifestation de ce jour terrible.

Mais après vous avoir montré la confusion publique dont sera couvert le pécheur, que ne puis-je vous exposer ici quelle sera la gloire et la consolation du véritable Juste , lorsqu'on étalera aux yeux de l'univers les secrets de sa conscience et tout le mystère de son cœur ; de ce cœur dont toute la beauté, cachée aux yeux des hommes , n'étoit connue que de Dieu seul ; de ce cœur où il avoit toujours cru voir des taches et des souillures, et dont son humilité lui avoit dérobé toute la sainteté et l'innocence ; de ce cœur où Dieu seul avoit toujours fait sa demeure, et qu'il avoit pris plaisir d'orner et d'enrichir de ses dons et de ses grâces ! Que de nouvelles merveilles va offrir aux yeux des spectateurs ce sanctuaire divin , jusque là si impénétrable, lorsque le voile en sera ôté! que de fervents désirs ! que de victoires secrètes î que de sacrifices héroïques ! que de prières pures ! que de tendres gémissements î que de transports amoureux! que de foi ! que de grandeur ! que de magnanimité ! que d'élévation au-dessus de tous ces vains objets qui forment tous les désirs et toutes les espérances des hommes ! On verra alors que rien n'étoit plus grand et plus digne d'admiration dans le monde qu'un véritable Juste, que ces âmes qu'on regardoit comme inutiles , parcequ'elles l'étoient à nos passions, et dont on méprisoit tant la vie obscure et retirée : on verra que ce qui se passoit dans le cœur d'une ame fidèle avoit plus d'éclat et de grandeur que tous ces grands événements qui se passent sur la terre, méritoit seul d'être écrit dans les livres éternels, etoffroit aux yeux de Dieu un spectacle plus digne des anges et des hommes, que les victoires et les conquêtes qui remplisse::! ici-bas la vanité des histoires, auxquelles on élève des monuments pomr »ux pour en éterniser le souvenir, et qui ne seron (plue regardées lors que comme des agitations puériles , ou le fruit rio a orgueu et des ?.ssions humaines. Premier désordre réparé daiis *n grand j >ur; le vice dérobé ici-bas à la honte publique, et la vertu aux g1c0<îs qu elle mérite.

Le second désordre qui naît dans le monde du iélange des bons et des méchants est l'inégalité de leurs conditions, et l'injuste échange de leurs destinées. Il en est du siècle présent comme de la statue dont Daniel expliqua le mystère : les Justes, comme une argile que l'on foule aux pieds, ou comme un fer durci par le feu des tribulations, n'y occupent d'ordinaire que les parties les plus basses et les plus méprisables ; au lieu que les pécheurs et les mondains, figurés par l'or et par l'argent, vains objets de leurs passions, s'y trouvent presque toujours placés à la tête, et dans les lieux les plus éminents.

54 PREMIER DIMANCHE i)E LAVENT.

Or c'est un désordre : et , quoique par-là les bons soient exercés, et les pécheurs endurcis ; quoique cette confusion de biens et de maux entre dans l'ordre de la Providence, et que, par des routes et de» ménagements impénétrables, Dieu s'en serve pour conduire à ses tins le Juste et le pécheur, il faut cependant que le Fils de l'Homme rétablisse toute chose : Per ipsum instaurare omnia (Ephes. i, 10), ef qu'on voie enfin quelle différence on doit faire de l'impie d'avec l'homme de bien , de celui qui sert le Seigneur, d'avec celui qui le. méprise : Quid sit interjustum etimpium, et inter servientem Deo H non servientem ei (Malach. iii, 18). Or, voilà le spectacle de ce dernier jour : l'ordre sera rétabli, les bons séparés des méchants ; les uns placés à la droite, et les autres à la gauche: Et statuet oves quidem à dextris suis, hœdos autem à sinistris (Matth. xxv, 33).

Séparation, premièrement, toute nouvelle. On ne vous demandera pas, pour décider du rang que vous devez occuper dans cette formidable scène, votre nom, votre naissance, vos titres, vos dignités; ce n étoit là qu'une fumée, qui n'a voit de réalité que dans l'erreur publique; on examinera seulement si vous êtes un animal immonde, ou une brebis innocente. On ne séparera pas le prince , du sujet ; le noble , du roturier ; le pauvre , du puissant ; le conquérant , du vaincu: mais la paille, du bon grain; les vases d'honneur, des vases de honte ; les boucs, des brebis : Et statuet oves quidem à dextris suis, hœdos autem u sinistris.

On verra le Fil: de l' Homme parcourant des yeux, du haut des airs, les peuples et les nations confondues et assemblées à ses pieds, relisant dans ce spectacle l'histoire de l'univers, c'est-à-dire des passions ou des vertus des hommes ; on le verra rassembler ses élus des quatre i cals ; les choisir de toute langue, de tout état, de toute nation, réunir les enfants d'Israël dispersés dans l'univers ; exposer l'histoire secrète d'un peuple saint et nouveau ; produire sur la scène des héros de la foi jusque là inconnus au monde ; ne plus distinguer les siècles par les victoires des conquérants, par l'établissement ou la décadence des empires, par la politesse ou la barbarie des temps, par les grands hommes qui ont paru dans chaque âge, mais par les divers triomphe* de la grâce, parles victoires cachées des Justes sur leurs passions, par l'établissement de son règne dans un cœur, parla fermeté héroïque d'un fidèle persécuté. Vous le verrez changer la fa< a des choses, créer un nouveau ciel et une nouvelle terre, et refaire cette variété infinie de peuples, de titres, de conditions, de dignifa -s, a un peuple saint et à un peuple réprouvé , aux boucs et SU brebis i Et statuet oves quidem à dextris suis, hœdos autem a sinistris

Séparation, secondement, cruelle. On séparera le père del'enfant;

ami. de sm ami ; le frère, de son frère : l'un sera pris- et l'autre

lausé. La mort qui nous ravit les personnes chères , et qui nous fait

pousser tantdesoupirsetversertantde larmes, nous laisse du moins

une consolation dans l'espérance d'être un joor réunis avec elles. Ici la séparation sera éternelle ; il n'y aura plus d'espoir de réunion ; nous n'aurons plus de proches, de père , d'enfant, d'ami ; plus de liens que les flammes éternelles qui nous uniront pour toujours aux réprouvés.

Séparation, troisièmement, ignominieuse. On est si vif sur une préférence , lorsque dans une occasion d'éclat on nous oublie , on nous laisse confondus dans la foule ! on est si touché lorsque, dans la distribution des grâces, on voit des subalternes emporter les premières places ; nos services oubliés ; et ceux que nous avions toujours vus au-dessous de nous, élevés et placés sur nos têtes ! mais ces» dans ce grand jour où la préférence sera accompagnée des circonstances les plus humiliantes pour l'ame criminelle. Y ous verrez dans ce silence universel, dans cette attente terrible où chacun sera de la décision de sa destinée, le Fils de l'Homme s'avancer dans les airs , des couronnes dans une main, et la verge de sa fureur dans l'autre, venir enlever à vos côtés un Juste dont vous aviez peut-être ou calomnié l'innocence par des discours téméraires, ou méprisé la vertu par des plaisanteries impies; un fidèle, qui peut-être étoit né votre sujet ; un Lazare, qui vous avoit importuné inutilement du récif de ses besoins et de son indigence; un concurrent que vous aviez toujours regardé d'un œil de mépris, et sur les ruines duquel vos intrigues et vos artifices vous avoient élevé : vous verrez leFils de l'Homme lui mettre sur la tête une couronne d'immortalité, le faire asseoir à sa droite, tandis que vous, comme le superbe Aman, rejeté, humilié, dégradé, n'aurez plus devant vos yeux que l'appareil de votre supplice.

Oui , mes Frères, tout ce qu'une préférence peut avoir d'accablant se trouvera dans celle-ci. Un sauvage, converti à la foi, trouvera sa place parmi les brebis ; et le chrétien, héritier des promesses, sera laissé parmi les boucs. Le laïque s'élèvera comme un aigle autour da corps, et le ministre de Jésus-Christ restera couvert de honte et d'opprobre sur la terre. L'homme du monde passera à la droite, et le solitaire à la gauche. Le sage, le savant, l'investigateur du siècle sera chassé du côté des animaux immondes ; et l'idiot, qui ne savoit pas même répondre aux bénédictions communes, sera placé sur un trône de gloire et de lumière. Rahab, une femme pécheresse, montera à la céleste Sion, avec les vrais Israélites; et la sœur de Moïse, et l'épouse de Jésus-Christ, sera séparée du camp et des tentes d'Israël y et paroîtra couverte d'une lèpre honteuse : Et statuet ovesquidem à dextris suis, hœdos autem à sinistris. Vous voulez, ô mon Dieu ! que rien ne manque au désespoir de l'ame infidèle. Ce ne sera pas assez de l'accabler sous le poids de son infortune ; vous lui ferez encore un nouveau supplice de la félicité des Justes qui lui seront préférés, et qu'elle verra portés par les anges dans le sein de l'immortalité.

Quel changement de scène dans l'univers, mes Frères! C'e#t

dors que tous les scandales étant arrachés du royaume de Jésus Christ, et les Justes entièrement séparés des pécheurs, ils foi y* ^\ une nation choisie, une race sainte, et l'Église des premierL-nét*, dont les noms étoient écrits dans le ciel. C'est alors que le commerce des méchants, inévitable sur la terre , ne fera plus gémir leur lui et trembler leur innocence ; c'est alors que leur partage n'ayant «jIus rien de commun avec les infidèles et les hypocrites, ils ne seront £ .us contraints d'être les témoins de leurs crimes , ou quelquefois mémo les ministres involontaires de leurs passions; c'est alors que tous les liens de société, d'autorité ou de dépendance, qui les attachoicnt ici-bas aux impies et aux mondains, étant rompus, ils ne diront plus avec le Prophète : Seigneur, pourquoi prolongez-vous ici notre exil et notre demeure? notre ame sèche de douleur à la vue des crimes et des prévarications dont la terre est infectée. C'est alors enfin que leurs pleurs se changeront en joie, et leurs gémissements en actions de grâces; ils passeront à la droite comme des brebis, et la gauche sera pour les boucs et pour les impies : Et statuet oves quidem à dextris suis, hœdos autem à sinistris.

La disposition de l'univers ainsi ordonnée, tous les peuples de la terre ainsi séparés, chacun immobile à la place qui lui sera tombée en partage, la surprise, la terreur, le désespoir, la confusion peinte sur le visage des uns; sur celui des autres la joie, la sérénité, la confiance; les yeux des Justes levés enhaut vers le Fils del'homme, d'où ils attendent leur délivrance; ceux des impies fixés d'une manière affreuse sur la terre, et perçant presque les abîmes de leurs regards , comme pour y marquer déjà la place qui leur est destinée; le Roi de gloire, dit l'Evangile, placé au milieu des deux peuples, s'avancera ;et se tournant ducôlé de ceux qui seront à sa droite,avec un air plein de douceur et de majesté, et seul capable de les consoler de toutes leurs peines passées, il leur dira : Venez, les bénis démon Père, posséder le royaume qui vous a été préparé des le commencement des siècles (Matth. xxv, 34). Les pécheurs vous avoient toujours regardés comme le rebut et la portion la plus inutile du monde; qu'il apprennent aujourd'hui que le monde lui-même ne subsistoit que pour vous, que tout étoit fait pour vous, et que tout a fini dès que votre nombre a été rempli. Sortez enfin d'une terre ou vous aviez toujours été étrangers et voyageurs; suivez-moi dans Ml TOies immortelles de ma gloire et de ma félicité, comme vous m'avez suivi dans celles de mes humiliations et de mes souffrances. Vos travaux n'ont duré qu'un instant, le bonheur dont vous allez jouirne finira plus : Ventie, benedicti Patris mci, possidete paratum vobis rcgnum à constitutione mundi (Matth. xxv, 34).

Puis se tournant à gauche, la vengeance et la fureur dans les y*ux , lançant çà et là des regards terribles , comme des foudres vnKr urg, sur cette foule de coupables; d'une voix, dit un prophète, qui entrouvrira les entrailles de l'abîme pour les y engloutir ,il dira

non comme sur la croix : Mon Père , pardonnez-leur , parcequ'ils ne savent ce qu'ils font ; mais, Retirez- vous , maudits , dans le feu éternel qui est préparé à Satan el à ses anges : vous étiez les élus du monde, vous êtes maudits de mon Père; vos plaisirs ont été rapides et passagers, vos peines seront éternelles : Discedite à me, maledicti, inignem œlernum qui paratus est diabolo et ange lis ejus (Matth. xxv, 41 ). Les Justes alors, s'élevant dans les airs avec le Fils de l'Homme, commenceront à chanter le cantique céleste : Vous êtes riche en miséricorde, Seigneur, et vous avez couronné vos dons en Compensant nos mérites. Alors les impies maudiront Fauteur de leur être , et le jour fatal qui présida à leur naissance ; ou plutôt ils entreront en fureur contre eux-mêmes , comme les auteurs de leurs malheurs et de leur perte. Les abîmes s'ouvriront, les cieux s'abaisseront, les réprouvés, dit l'Evangile, iront dans le supplice éternel , et les Justes dans la vie éternelle : Ibunt hi in supplicium œternum , Justi autem in vitam œternam (Matth. xxv, 46). Voilà un partage qui ne changera plus.

Après un récit si formidable, et si propre à faire impression sur les cœurs les plus endurcis , je ne puis finir qu'en vous adressant les mêmes paroles que Moïse adressa autrefois aux Israélites, après leur avoir exposé les menaces terribles et les promesses consolantes renfermées dans le livre de la loi : Enfants d'Israël, leur disoit ce sa~e législateur, je vous propose aujourd'hui une bénédiction et une malédiction : En propono in conspectu vestro ho die benedictionem ■zt male.dictionem (Deut. xi, 26); une bénédiction, si vous obéissez aux °ommandements du Seigneur votre Dieu : Benedictionem, si obedicritis mandatis Domini ( Ibid. 27 ) ; et une malédiction , si tous sortez de la voie que je vous montre, pour suivre les dieux étrangers : Malediclionem , si recesseritis de via quarn ego nunc ostendo vobis, et ambulaveritis post deos alienos {Ibid. 28).

Voilà, mes Frères, ce que je vous dis en finissant un sujet si terrible. C'est à vous maintenant à opter et à vous déclarer : voilà la gauche et la droite, les promesses et les menaces, les bénédictions et les malédictions. Votre destinée roule sur cette affreuse alternative-, ou vous serez du côté de Satan et de ses anges, ou vous serez élus avec Jésus-Christ et ses Saints ; il n'y a point ici de milieu : je vous ai montré la voie qui conduit à la vie, et celle qui mène à la perdition. Dans laquelle des deux marchez-vous ? et de quel côté vous trouveriez-vous si vous paroissiez dans ce moment devant le tribunal redoutable? On meurt comme on a vécu : craignez que votre destinée d'aujourd'hui ne soit votre destinée éternelle. Sortez dès à présert des voies des pécheurs ; commencez à vivre comme les Justes, si vous voulez dans ce dernier jour être placés à la droite, et monter avec eux dans le séjour de la bienheureuse immortalité Ainsi soit-il.

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