ACTE I, SCENE I
MAÎTRE A DANSER
Peut-on voir ce que c'est?
MAÎTRE DE MUSIQUE
Vous Tallez entendre, avec le dialogue, quand il viendra. Il ne tardera guère.
Nos occupations, à vous, et à moi, ne sont pas petites maintenant.
MAITRE DE MUSIQUE
Il est vrai. Nous avons trouvé ici un homme comme il nous le faut à tous deux ; ce nous est une douce rente que ce Monsieur Jourdain, avec les visions de noblesse et de galanterie qu'il est allé se mettre en tctc ; et votre danse et ma musique auroient à souhaiter que tout le monde lui ressemblât.
MAITRE A DANSER
Non pas entièrement ; et je voudrois pour lui qu'il se connût mieux qu'il ne fait aux choses que nous lui donnons.
MAÎTRE DE MUSIQUE
Il est vrai qu'il * les connoît mal, mais il les paye bien; et c'est de quoi maintenant nos arts ont plus besoin que de toute autre chose.
MAÎTRE A DANSER
Pour moi, je vous l'avoue, je me repais un peu de gloire ; les applaudissements me touchent ; et je tiens que, dans tous les beaux arts, c'est un supplice assez fâcheux que de se produire à des sots, que d'essuyer sur des compositions la barbarie d'un stupide. Il y a plaisir, ne m'en parlez point*, à travailler pour des personnes qui
I. Q«i\ dans la seule éditioa de iGSa. C'est uoe faute d^impression qu'amène de temps en temps la prononeiation rieieuse ^ui pour qm*iL "
a. C*est-è-dire : pas n*est besoin qa*on m'en parle ; je Taffirme, sans qu'on me le dise ; on plutAt pent-^tre : n'allés pas me contredire, arouex-le. • Pmr-' Us-moi de cêlm est, dit Auger, nne autre expression qui, quoique opposée dans l«t termes, a on sens tout semblable > (d'af&rmation laudatire).
soient capables de sentir les délicatesses d*un art, qui sachent faire un doux accueil aux beautés d'un ouvragée , et par de chatouillantes^ approbations vous régaler' de votre travail. Oui, la récompense la plus agréable qu*on puisse recevoir des choses que Ton fait, c'est de les voir connues, de les voir caressées d'un applaudissement qui vous honore. Il n'y a rien, à mon avis, qui nous paye mieux que cela de toutes nos fatigues; et ce sont des douceurs exquises que des louanges éclairées.
MAITRE DE MUSIQUE
J'en demeure d'accord, et je les goûte comme vous. II n'y a rien assurément qui chatouille davantage que ' les applaudissements que vous dites. Mais cet encens ne fait pas vivre; des louanges toutes pures ne mettent point un homme à son aise : il y faut mêler du solide; et la meilleure façon de louer, c'est de louer avec les mains^. C'est un homme, à la vérité, dont les lumières sont petites, qui parle à tort et à travers de toutes choses, et n'applaudit qu'à contre-sens; mais son argent redresse les jugements de son esprit; il a du discernement dans sa bourse ; ses louanges sont monnoyées^ ; et ce bourgeois ignorant nous vaut mieux, comme vous voyez, que le grand seigneur éclaire qui nous a introduits ici.
MA.ÎTRE A DANSER.
Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites ;
I. Chatouiller, avec ce sens figuré, se rencontre bien sourent au dj tième siècle, même dons le style noble : voyez les exemples de Littré. Moli^ Ta encore employé absolument au couplet suivant.
a. Au sens de récompenser : voyez au vers n5o de VÉiomrdiy tomel, p. iqo.
3. Sur l'emploi, très-antorisé alors, de davantage que, voyez la Remania* du Dictionnaire de Littré, Ici, comme au r en 3 15 de F Étomrdi, plms amt serait bien maigre de son et, ce nous semble, moins expressif.
4. Louer avec les mains pourrait s*entendre aussi bien des applandiasements que dti payement ; mais ce qui précède ne permet pas qa*oa t*j trompe. {Note ttAuger.)
5. Prennent corps en monnaie, sont converties, frappées en monnaie.