‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 174 sur 854 · LIVRE X, CHAP. XIV. i · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAP. XIV. i

Pour ne point épuiser la Grèce et la Macédoine , il envoya à Alexandrie une colonie de Juifs (i): il ne lui importait quelle» mœurs eussent ces peuples , pourvu qu'ils lui fussent fidèles.

Il ne laissa pas seulement aux peuples vaincus leurs mœurs ; il leur laissa encore leurs lois civiles , et souvent même les rois et les gouverneurs qu'il avait trouvés. Il mettait les Macédoniens (a) à la tête des troupes , et les gens du pays à la tète du gouverne*ment : aimant mieux courir risque de quelque infidélité particu- ' Hère ( ce qui lui arriva quelquefois) , que d'une révolte générale. Il respecta les traditions anciennes , et tous les monumens de la gloire ou de la vanité des peuples. Les rois de Perse avaient détruit les temples des Grecs , des Babyloniens , et des Egyptiens; il les rétablit (3). Peu de nations se soumirent à lui sur les autels desquelles il ne fît des sacrifices : il semblait qu*il n'eut conquis que pour être le monarque particulier de chaque nation , et le premier citoyen de chaque ville. Les Romains conquirent tout pour tout détruire : il voulut tout conquérir pour tout conserver; et , quelque pays qu'il parcourût , ses premières idées , ses premiers desseins , furent toujours de faire quelque chose qui pût en augmenter la prospérité et la puissance. Il en trouva les premiers moyens dans la grandeur de soq génie ; les seconds , dans sa Frugalité et son économie particulière (4) ; les troisièmes , dans sou immense prodigalité pour les grandes choses. Sa main se fermait pour les dépenses privées ; elle s'ouvrait pour les dépenses publiques. Fallait-il régler sa maison; c'était un Macédonien. Fallait-il payer les dettes des soldats , faire part de sa conquête. aux Grecs , faire la fortune de chaque homme de son armée ; il était Alexandre.

H fit deux mauvaises actions; il brûla Persépolis, et tua Clitus. Il les rendit célèbres par son repentir : de sorte qu'on oublia ses actions criminelles, pour se souvenir de son respect pour la vertu; de sorte qu'elles furent considérées plutôt comme des malheurs que comme des choses qui lui fussent propres ; de sorte que la postérité trouve la beauté de son âme presque à coté de ses emportemens et de ses faiblesses ; de sorte qu'il fallut le plaindre , et qu'il n'était plus possible de le haïr.

Je vais le comparer à César : quand César voulut imiter les rois d'Asie , il désespéra les Romains pour une chose de pure ostentation; quand Alexandre voulut imiter les rois d'Asie, il fit une chose qui entrait dans le plan de sa conquête.

(1) Les rois de Syrie, abandonnant le plan des fondateurs de l'empire, voulurent obliger les Juifs a prendre les mœurs des Grecs; ce qoi donna à leur état do terribles secousses. — (a) Voyez Arrien , de Expcd. Alex., lib.IUyotaalres.~.(5j) lbid. — (4) ibid., lib.VH.

i26 DE L'ESPRIT DES LOIS.

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