CHAPITRE XXVIII
Des égards que les monarques doivent à leurs sujets.
Il faut qu'ils soient extrêmement retenus sur la raillerie. Elle flatte lorsqu'elle est modérée , parce qu'elle donne les moyens d'entrer dans la familiarité : mais une raillerie piquante leur est bien moins permise qu'au dernier de leurs sujets , parce qu'ils sont les seuls qui blessent toujours mortellement.
Encore moins doivent-ils faire à un de leurs sujets une insulte
(1) Nenra, dit Tacile, augmenta la facilité de l'empire. — (a) L'état de la Grande-Russie, p. 173 , édit. de Paris, 1717.
i76 DE L'ESPRIT DES LOIS.
marquée : ils sont établis pour pardonner , pour punir; jamais
pour insulter.
Lorsqu'ils insultent leurs sujets , ils les traitent bien plus cruel-' lement que ne traite les siens le Turc ou le Moscovite. Quand ces derniers insultent , ils humilient et ne déshonorent point ; mais , pour eux , ils humilient et déshonorent.
Tel est le préjugé des Asiatiques, qu'ils regardent un auront fait par le prince comme l'effet d'une bonté paternelle ; et telle est notre manière de penser , que nous joignons au cruel sentiment de l'affront le désespoir de ne pouvoir nous eu laver jamais.
Ils doivent être charmés d'atoir des sujets à qui l'honneur est plus cher que la vie , et n'est pas moins un motif de fidélité que de courage.
On peut se souvenir des malheurs arrivés aux princes pour avoir insulté leurs sujets; des vengeances de Chéréas, de l'eunuque Narsès , et du comte Julien j enfin de la duchesse de Montpeusîer , qui , outrée contre Henri III , qui avait révélé quelqu'un de ses défauts secrets , le troubla pendant toute sa vie.