‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 326 sur 854 · LIVRE XVII, CHAP · texte numérisé non relu

LIVRE XVII, CHAP

» est dans un climat très-froid; que ce terrain immense est divise » de l'ouest à Test par une chaîne* de montagnes qui laissent au » nord la Sibérie , et au midi la grande Tartarie; que le climat » de la Sibérie est si froid, qu'à la réserve de quelques endroits , » elle ne peut être cultivée ; et que , quoique les Russes aient » des étoblissemens tout le long de ffrtis , ils n'y cultivent rien ; » qu'il ne vient dans ce pays que quelques petits sapins et arbris- » seaux ; que les naturels du pays sont divisés en de misérables » peuplades , qui sont comme celles du Canada ; que la raison » de cette froidure vient , d'un côté , de la hauteur du terrain , et » de l'autre , de ce qu'à mesure que l'on va du midi au nord , les » montagnes s'aplanissent, de sorte que le vent du nord souffle » partout sans trouver d'obstacles; que ce vent, qui rend la nou- » yelle Zemble inhabitable , soufflant dans la Sibérie , la rend » inculte; qu'en Europe , au contraire, les montagnes deNorwége » et de Laponie sont des boulevards admirables qui couvrent » de ce vent les pays du nord; que cela fait qu'a Stockholm, » qui est à 5g degrés de latitude ou environ , le terrain produit » des fruits , des grains , des plantes ; et qu'autour d'Abo , qui » est au 61e degré , de même que , vers les 63e et 64e , il y a des. » mines d'argent , et que le terrain est assez fertile. »

Nous voyons encore dans les relations, « que la grande Tartarie, » qui est au midi de la Sibérie, est aussi très-froide; que le » pays ne se cultive point; qu'on n*y trouve que des pâturages » pour les troupeaux ; qu'il n'y croît point d'arbres , mais quelques » broussailles , comme en Islande ; qu'il y a auprès de la Chine v etduMogol quelques pays où il croît une espèce de millet, » mais que le blé ni le riz n'y peuvent mûrir; qu'il n'y a guère » d'endroits dans la Tartarie chinoise , aux 43 , 44 e* 45e degrés , » oh il ne gèle sept ou huit mois de l'année ; de sorte qu'elle est » aussi froide que l'Islande , quoiqu'elle dût être plus chaude » que le midi de la France ; qu'il n'y a point de villes , Accepté » quatre ou cinq vers la mer orientale , et quelques-unes que » les Chinois, par des raisons de politique, ont bâties près » de la Chine ; que , dans le reste de la grande Tartarie , il n'y » en a que quelques-unes placées dans les Bucharies , Turkestan » et Charisme ; que la raison de cette extrême froidure vient de » la nature du terrain nitreux , plein de salpêtre et sablonneux , » et de plus , de la hauteur du terrain. Le P. Verbiest avait trouvé » qu'un certain endroit , à quatre-vingts lieues au nord de fa » grande muraille , vers la source du Kayamhuram , excédait la » hauteur du rivage de la mer , près de Pékin , de trois mille pas » géométriques; que cette hauteur (1) est cause que, quoique (1) La Tartarie est donc comme une espèce de montagne plate.

a3o DE L'ESPRIT DES LOIS.

» quasi toutes les grandes rivières de l'Asie aient leur source » dans le pays , il manque cependant d'eau , de façon qu'il ne » peut être habité qu'auprès des rivières et des lacs. »

Ces faits posés , je raisonne ainsi : l'Asie n'a point proprement de zone tempérée ; et les lieux situés dans un climat très-froid y touchent immédiatement ceux qui sont dans un climat trèschaud , c'est-à-dire , la Turquie , la Perse , le M ogol t la Chine , la Corée et le Japon.

En Europe , au contraire * la zone tempérée est très-étendue , quoiqu'elle soit située dans des climats très-différens entre eux , n'y ayant point de rapport entre les climats d'Espagne et d'Italie , et ceux de Norwége et de Suède. Mais , comme le climat y devient insensiblement froid , en allant du raidi au nord , à peu près à proportion de la latitude de chaque pays, il y arrive que chaque pays est à peu près semblable à celui qui en est voisin ; qu'il n'y a pas une notable différence ; et que , comme je viens de le dire , la zone tempérée y est très-étendue.

De là il suit qu'en Asie les nations sont opposées aux nations du fort au faible; les peuples guerriers, braves et actifs, touchent immédiatement des peuples efféminés , paresseux , timides : il faut donc que l'un soit conquis et l'autre conquérant. En Europe , au contraire , les nations sont opposées du fort au fort ; celles qui se touchent ont à peu près le même courage." C'est la grande raison de la faiblesse de l'Asie et de la force de l'Europe , de la liberté de l'Europe et de la servitude de l'Asie; cause que je ne sache pas que l'on ait encore remarquée. C'est ce qui fait qu'en Asie il n'arrive jamais que la liberté augmente; au lieu qu'en Europe elle augmente ou -diminue , selon les circonstances. Que la noblesse moscovite ait été réduite en servitude par un de ses princes , on y verra toujours des traits d'impatience que les climats du midi ne donnent point. N'y avons-nous pas vu le gouvernement aristocratique établi pendant quelques jours? Qu'un autre royaume du nord ait perdu ses lois , on peut s'en fier au climat ; il ne les a pas perdues d'une manière irrévocable.

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