‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 402 sur 854 · CHAPITRE VL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL

Quelques effets cTune grande navigation.

Il arrive quelquefois qu'une nation qui fait le commerce d'économie , ayant besoin d'une marchandise d'un pays qui lui serve de fonds pour se procurer les marchandises d'un autre , se contente de gagner très-peu , et quelquefois rien sur les unes , dans l'espérance ou la certitude de gagner beaucoup sur les autres. Ainsi , lorsque la Hollande faisait presque seule le commerce du midi au nord de l'Europe , les vins de France, qu'elle portait au nord , ne lui servaient , en quelque manière , que de fonds pour faire son commerce dans le Nord;

On sait que souvent , en Hollande , de certains genres de marchandise v^nue de loin ne s'y vendent pas plus cher qu'ils n'ont coûté sur les lieux mêmes. Voici la raison qu'on en donne : un capitaine qui a besoin de lester son vaisseau , prendra du marbre ; il a besoin de bois pour l'arrimage , il en achètera 5 et , pourvu qu'il n'y perde rien , il croira avoir beaucoup fait. C'est ainsi que la Hollande a aussi ses carrières et ses forêts.

Non-seulement un commerce qui- ne donne rien peut être utile ; un commerce même désavantageux peut l'être. J'ai ouï dire en Hollande que la pêche de la baleine , en général , ne rend presque jamais ce qu'elle coûte; mais ceux qui ont été employés à la construction du vaisseau , ceux qui ont fourni les agrès , les apparaux, les vivres, sont aussi ceux qui prennent le principal intérêt à cette pêche. Perdissent-ils sur la pêche , ils ont gagné sur les fournitures. Ce commerce est une espèce de loterie , et chacun est séduit par l'espérance d'un billet noir. Tout le monde aime à jouer; et les gens les plus sages jouent volontiers, lorsqu'ils ne voient point les apparences du jeu , ses égaremens , ses violences , ses dissipations , la perte du temps , et même de toute la vie.

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