‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 419 sur 854 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Réflexion particulière.

Des gens frappés de ce qui se pratique dans quelques états pensent qu'il faudrait qu'en France il y eût des lois qui engageassent les nobles à faire le commerce. Ce serait le moyen d'y détruire la noblesse, sans aucune utilité pour le commerce. La pratique de ce pays est très-sage ; les négocians n*y sont pas nobles , mais ils peuyent le devenir ; ils ont l'espérance d'obtenir la noblesse , sans en ayoir l'inconvénient actuel : ils n'ont pas de moyen plus sur de sortir de leur profession que de la bien faire , ou de la faire avec honneur; chose qui est ordinairement attachée à la suffisance.

Les lois qui ordonnent que chacun reste dans sa profession , et la fasse passer à ses enfans, ne sont et ne peuvent être utiles que dans les états (i) despotiques , ou personne ne peut ni ne doit avoir d'émulation.

Qu'on ne dise pas que chacun fera mieux sa profession lorsqu'on ne pourra pas la quitter pour une autre. Je dis qu'on fera mieux sa profession lorsque ceux qui y auront excellé espéreront de parvenir à une autre.

L'acquisition qu'on peut faire de la noblesse à prix d'argent encourage beaucoup les négocians à se mettre en état d'y parvenir. Je n'examine pas si l'on fait bien de donner ainsi aux richesses le prix de la vertu : il y a tel gouvernement oii cela peut être très-utile.

En France , cet état de la robe qui se trouve entre la grande noblesse et le peuple ; qui , sans avoir le brillant de celle-là , en a tous les privilèges ; cet état qui laisse les particuliers dans la médiocrité , tandis que le corps dépositaire des lois est dans la gfoire; cet état encore dans lequel on n'a de moyen de se distinguer que par la suffisance et par la vertu; profession honorable , mais qui en laisse toujours voir une plus distinguée : cette noblesse toute guerrière, qui pense qu'en quelque degré de richesses que l'on soit, il faut faire sa fortune, mais qu'il est honteux d'augmenter son bien , si on ne commence par le dissiper ; cette partie de la nation , qui sert toujours avec le capital de son bien; qui , quand elle est ruinée, donne sa place à une autre qui servira avec son capital encore 5 qui va à la guerre pour que personne n'ose dire qu'elle n'y a pas été ; qui , quarfd elle ne peut espérer les richesses , espère les honneurs , et , lorsqu'elle ne les obtient pas , se console , parce qu'elle a acquis de l'honneur : toutes ces choses ont nécessairement contribué à la grandeur de ce royaume j et

(1) Effectivement cela y est souvent ain* î établi*

a86 DE L'ESPRIT DES LOtS.

si , depuis deux ou trois siècles , il a augmenté sans cesse sa puissance , il faut attribuer cela à la bonté de ses lois , non pas à la fortune, qui n'a pas ces sortes de constance.

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