‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 429 sur 854 · LIVRE XXI, CHAP. VI · texte numérisé non relu

LIVRE XXI, CHAP. VI

terre de cinq jours pour aller au Phase , qui conduisait dans le Pont-Euxin. C'est sans doute par les nations qui peuplaient ces divers pays , que les grands empires des Assyriens , des Mëdes et des Perses , ayaient une communication ayec les parties de l'orient et de l'occident les plus reculées.

Cette communication n'est plus. Tous ces pays ont été dévastés par les Tartares (1) , et cette nation destructrice les habite encore pour les infester. L'Oxus ne va plus à la mer Caspienne ; les Tartares l'ont détourné pour des raisons particulières (2) j- il se perd dans des sables arides.

Le Jaxarte , qui formait autrefois une barrière entre les nations policées et les nations barbares , a été tout de même détourné (3) par les Tartares , et ne va plus jusqu'à la mer.

Séleucus Nicanor forma le projet (4) de joindre le Pont-Euxin à la mer Caspienne. Ce dessein , qui eût donné bien des facilités au commerce qui se faisait dans ce tçmps-là , s'évanouit à sa (5) mort. On ne sait s'il aurait pu l'exécuter dans l'isthme qui sépare les deux mers. Ce pays est aujourd'hui très-peu connu ; il est dépeuplé , et plein de forêts. Les eaux n'y manquent pas , car une infinité de rivières y descendent du mont Caucase ; mais ce Caucase , qui forme le nord de l'isthme , et qui étend des espèces de bras (6) au midi , aurait été un grand obstacle , surtout dans ces temps-là , ou l'on n'avait point l'art de faire des écluses.

On pourrait croire que Séleucus voulait faire la jonction des deux mers dans le lieu même ou le czar Pierre Ier l'a faite depuis , c'est-à-dire , dans cette langue de terre où le Tanaïs s'approche du Volga } mais le nord de la mer Caspienne n'était pas encore découvert.

Pendant que, dans les empires d'Asie , il y avait un commerce de luxe , les Tyriens faisaient par toute la terre un commerce d'économie. Bochard a employé le premier livre de son Chanaan, à faire l'énumération^les colonies qu'ils envoyèrent dans .tous les pays qui sont près de la mer; ils passèrent les colonnes d'Hernie et firent des établissemens (7) sur les côtes de l'Océan.

Dans ces temps-là, les navigateurs étaient obligés de suivre les côtes , qui étaient , pour ainsi dire , leur boussole. Les voyages

(1) Il faut que , depuis le temps de Ptolomée , qui nous décrit tant de rivières qui se Jettent dans la partie orientale de la mer Caspienne, il y ait eu de grands change mens dans ce pays. La carte du csar ne met de ce côté-là que la rivière d'Astrabat ; et celle de M* Bathalsi , rien du tout* — (2) Voyez la relation de Jenkinson , dans le Recueil des voyages dis nord , tom . IV. — (S) Je crois que de la s'est formé le lao Aral. — (4) Cla uda César , dans Pline , liv. VI , chap. 11. — (5) Il fut tué par Ptolomée Céraunus. — (6) Voyez Strabon , liv. XL — (7) Ils fondèrent Tartèae , et s'établirent a Cadix.

étaient long* et pénibles. Les travaux de la navigation d'Ulysse ont été un sujet fertile pour le plus beau poème du monde , après celui qui est le premier de tous.

Le peu de connaissance que la plupart des peuples avaient de ceux qui étaient éloignés d'eux, favorisait les nations qui faisaient le commerce d'économie. Elles mettaient dans leur négoce les obscurités qu'elles voulaient : elles avaient tous les avantages que les nations intelligentes prennent sur les peuples ignorans. . L'Egypte , éloignée, par la religion et par les mœurs, de toute communication avec les étrangers , ne faisait guère de commerce au dehors : elle jouissait d'un terrain fertile et d'une extrême abondance. C'était le Japon de ces temps-là : elle se suffisait à elle-même.

Les Égyptiens furent si peu jaloux du commerce du dehors, qu'ils laissèrent celui de la mer Rouge à toutes les petites nattons qui y eurent quelque port. Ils souffrirent que les Iduméens , les Juifs et les Syriens , y eussent des flottes. Salomon (i) employa à <cette navigation des Tyriens qui connaissaient ces mers.

Josephe (2) dit que sa nation , uniquement occupée de l'agriculture , connaissait peu la mer ; aussi ne fut-ce que par occasion <que les Juifs négocièrent dans la mer Rouge. Us conquirent sur les Iduméens Elath et Asiongaber , qui leur donnèrent ce commerce : ils perdirent ces deux villes , et perdirent ce commerce aussi.

Il n'en fut pas de même des Phéniciens : ils ne faisaient pas un commerce de luxe ; ils ne négociaient point par la conquête; leur frugalité, leur habileté, leur industrie, leurs périls , leurs fatigues, les rendaient nécessaires à toutes les nations du monde.

Les nations voisines de la mer Rouge ne négociaient que dans <*ttemer et celle d'Afrique. L'étonnement de l'univers à la découverte de la mer des Indes 9 faite sous Alexandre , le prouve assez. Nous avons (3) dit qu'on porte toujours aux Indes des métaux précieux, et que l'on n'en rapporte (4) point: les flottes juives, qui rapportaient par la mer Rouge de l'or et de l'argent, revendent d'Afrique , et non pas des Indes.

Je dis plus : cette navigation se faisait sur la cote orientale de l'Afrique; et l'état où était la marine pour lors prouve assez qu'on n'allait pas dans des lieux bien reculés.

Je sais que les flottes de Salomon et de Josaphat ne revenaient <iue la troisième année ; mais je ne vois pas que la longueur du voyage prouve la grandeur de féloignement.

(l) Liiv. III des Rois, chap. ix; Paralip. liv. II, ckap. vni. — (2) Contre Appton. — - (5) Au chapitre premier de ce livre.— (4) La proportion établie en Europe entre l'or et l'argent peut quelquefois faire trouver dn profit à prendre dans les Indes de l'or pour de l'argent ; mais c'est peu de chose»

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