‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 458 sur 854 · LIVRE XXI, CHAP. XXII · texte numérisé non relu

LIVRE XXI, CHAP. XXII

bléra encore. Or, à présent , cinquante (i) quintaux de minerai pour l'or donnent quatre , cinq et six onces d'or; et quand il n'y en a que deux , le mineur ne retire que ses frais. Dans deux cents ans , lorsqu'il n'y en aura que quatre , le mineur ne retirera aussi que ses frais. Il y aura donc peu de profit à tirer sur For. Même raisonnement sur l'argent , excepté que le travail des mines d'argent est un peu plus avantageux que celui des mines d'or.

Que si l'on découvre des mines si abondantes qu'elles donnent plus de profit « plus elles seront abondantes , plus tôt le profit finira.

Les Portugais ont trouvé tant d'or (2) dans le Brésil , qu'il faudra nécessairement que le profit des Espagnols diminue bientôt considérablement, et le leur aussi.

J'ai ouï plusieurs fois déplorer l'aveuglement du conseil de François Ier , qui rebuta Christophe Colomb qui lui proposait les Indes. En vérité , op fit , peut-être par imprudence , une chose bien sage. L'Espagne a fait comme ce roi insensé qui demanda que tout ce qu'il toucherait se convertît en or , et qui fut obligé de revenir aux dieux pour les prier de finir sa misère.

Les compagnies et les banques que plusieurs nations établirent achevèrent d'avilir l'or et l'argent dans leur qualité de signe ; car , par de nouvelles fictions , ils multiplièrent tellement les signes des denrées , que l'or et l'argent ne firent plus cet office qu'en partie , et en devinrent moins précieux.

Ainsi le crédit public leur tint lieu de mines , et diminua encore le profit que les Espagnols tiraient des leurs.

Il est vrai que , par le commerce que les Hollandais firent dans, les Indes orientales , ils donnèrent quelque prix à la marchandise des Espagnols; car, comme ils portèrent de l'argent pour troquer contre les marchandises de l'Orient , ils soulagèrent en Europe les Espagnols d'une partie de leurs denrées qui y abondaient trop.

Et ce commerce , qui ne semble regarder qu'indirectement l'Espagne , lui est avantageux comme aux nations mêmes qui le font.

Par tout ce qui vient d'être dit , on peut juger des ordonnances du conseil d'Espagne , qui défendent d'employer l'or et l'argent en dorures et autres super (lui tés : décret pareil à celui que

(1) Poyez les Voyages de Frér.ier. — (a) Suivant my lord Anson , l'Eu* rope reçoit du Brésil , tous les ans, pour deux millions sterling en or, que Ton trouve dans le aable au pied des montagne», ou dans le lit des rivières. Lorsque je fis le petit ouvrage dont j'ai parlé dans la première noie de ce Chapitre , il s'en fallait bien que les retours du Brésil fuirent un objet aussi important qu'il Test aujourd'hui.

feraient les états de Hollande , s'ils défendaient la consommation

de la cannelle.

Mon raisonnement ne porte pas sur toutes les mines : celles d'Allemagne et de Hongrie , d'où l'on ne retire que peu de chose au-delà des frais , sont très-utiles. Elles se trouvent dans l'état principal ; elles y occupent plusieurs milliers d'hommes , qui y consomment les denrées surabondantes; elles sont proprement une manufacture du pays.

Les mines d'Allemagne et de Hongrie font yaloir la culture des terres ; et le travail de celles du Mexique et du Pérou la détruit.

Les Indes et l'Espagne sont deux puissances sous un même maître : mais les Indes sont le principal , l'Espagne n'est que l'accessoire. C'est en vain que la politique yeut ramener le principal à l'accessoire; les Indes attirent toujours l'Espagne à elles.

D'environ cinquante millions de marchandises qui vont toutes les années aux Indes , l'Espagne ne fournit que deux millions et demi : les Indes font donc un commerce de cinquante millions , et l'Espagne de deux millions et demi.

C'est une mauvaise espèce de richesse qu'un tribut d'accident et qui ne dépend pas de l'industrie de la nation , du nombre de ses habitans , ni de la culture de ses terres. Le roi d'Espagne , qui reçoit de grandes sommes de sa douane de Cadix , n'est , à cet égard , qu'un particulier très-riche dans un état très-pauvre. Tout se passe des étrangers à lui, sans que ses sujets y prennent presque de part ; ce commerce est indépendant de la bonne et de la mauvaise fortune de son royaume.

Si quelques provinces dans la Castille lui donnaient une somme pareille à celle de la douane de Cadix , sa puissance serait bien plus grande : ses richesses ne pourraient être que l'effet de celles du pays; ces provinces animeraient toutes les autres; et elles seraient toutes ensemble plus en état de soutenir les charges respectives : au lieu d'un grand trésor , on aurait un grand peuple.

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