‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 492 sur 854 · LIVRE XXII, CHAP. XXIÏ · texte numérisé non relu

LIVRE XXII, CHAP. XXIÏ

assujettis aux lois civiles des Romains , on se servit d'un Latin ou d'un allié qui prêtait son nom et paraissait être le créancier. La loi n'avait donc fait que soumettre les créanciers à une formalité , et le peuple n'était pas soulagé.

Le peuple se plaignit de cette fraude; et Marcus Sempronius t tribun du peuple , par l'autorité du sénat, fit fqire un plébiscite (i) qui portait qu'en fait de prêt *, les lois qui défendaient les prêts à usure entre un citoyen romain et un autre citoyen romain auraient également lied entre un citoyen et un allié, ou un Latin. Dans ces temps-là , on appelait alliés les peuples de l'Italie proprement dite, qui s'étendait jusqu'à l'Arno et le Rubicon , et qui n'était point gouvernée en provinces romaines.

Tacite (2) dit qu'on faisait toujours de nouvelles fraudes aux lois faites pour arrêter les usures. Quand on ne put plus prêter ni emprunter sous le nom d'un allié , il fut aisé de faire paraître un homme des provinces qui prêtait son nom.

Il fallait une nouvelle loi contre cet abus; ; et Gabinius (3) , faisant la loi fameuse qui avait pour objet d'arrêter la corruption dans les suffrages , dut naturellement penser que le meilleur moyen pour y parvenir était de décourager les emprunts : ces deux choses étaient naturellement liées ; car les usures augmentaient (4) toujours au temps des élections , parce qu'on avait Besoin d'argent pour gagner des voix. On voit bien que la loi Gabinienne avait étendu le sénatus-consulte Sempronien aux provinciaux , puisque les Salaminiens ne pouvaient emprunter de l'argent à Rome à cause de cette loi. Brutus , sous des noms empruntés, leur en prêta (5) à quatre pour cent par mois (6) , et obtint pour cela deux sénatus-consultes , dans le premier desquels il était dit que ce prêt ne serait pas regardé comme une fraude faite à la loi , et que le gouverneur de Cilicie jugerait en conformité des conventions portées par le billet des Salaminiens (7).

Le prêt à intérêt étant interdit par la loi Gabinienne entre les gens des provinces et les citoyens romains ; et ceux-ci ayant pour lors tout l'argent de l'univers entre leurs mains , il fallut les tenter par de grosses usures qui fissent disparaître aux yeux de l'avarice le danger de perdre la dette. Et comme il y avait à Rome des gens puissans qui intimidaient les magistrats et fai-

(1) L'an de Rome 56i. Voyez Tite-Live. — (2) jtnnah liv. VI. — L'an 61 5 de Rome. — (4) Voyez les Lettres de Cicéron à Atticus, liv. , lett. i5 et 16. — (5) Cicéron à AMicus, liv. VI, lett. !.— . (6) Pompée, qui avait prêté au roi Arioharzane six cents talens, se faisait payer irente-trois ta le us atliques tons les I rente jours. ( Cicéron à Atticas, liv. V , lett. ai ; liv. VI , lett. 1.) — (7) Ut neque Salaminis , neque qui eis dcdisset yfraudi esse t. ( Ibid. )

(S) L'a IV , lel

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saient taire les lois , ils furent plus hardis à prêter et plus hardis à exiger de grosses usures. Cela fit que les provinces furent tour à tour ravagées par tous ceux qui avaient du crédit à Rome; et comme chaque gouverneur faisait son édit en entrant dans sa province (i), dans lequel il mettait à l'usure le taux qu'il lui plaisait, l'avarice prêtait la main à la législation , et la législation à l'avarice.

Il faut que les affaires aillent ; et un état est perdu , si tout j est dans l'inaction. Il y avait des occasions où il fallait que les .villes , les corps , les sociétés des villes , les particuliers , empruntassent : et on n'avait que trop besoin d'emprunter , ne fut-ce que pour subvenir aux ravages des armées , aux rapines des magistrats , aux concussions des gens d'affaires, et aux mauvais usages qui s'établissaient tous les jours $ car on ne fut jamais ni si riche ni si pauvre. Le sénat, qui avait la puissance exécutrice , donnait par nécessité , souvent par faveur , la permission d'emprunter des citoyens romains , et faisait là-dessus des sénatusconsultes. Mais ces sénatus-consultes mêmes étaient décrédités par la loi : ces sénatus-consultes (2) pouvaient donner occasion au peuple de demander de nouvelles tables ; ce qui , augmentai! t le danger de la perte du capital, augmentait encore l'usure. Je le dirai toujours , c'est la modération qui gouverne les hommes , et non pas les excès.

Celui-là paie moins , dit Ulpien (3), qui paie plus tard. C'est ce principe qui conduisit les législateurs , après la destruction de 1 ^république romaine.

(1) L'édit de Cicéron la fixait à un pour cent par mois , avec l'usure de l'usure au bout de l'an. Quant aux fermiers de la république, îl les engageait a donner un délai à leurs débiteurs: si ceux-ci ne payaient pas au temps fixé , il adjugeait l'usure portée par le billet. ( Cicéron a Atticus , liv. VI,lett. i. ) —(a) Voyez ce que dit Luccéius , lelt. 21 a Atticns, li v. V. 11 y eut même un sénatus-consulte général pour fixer l'usuTe à on pour cent par mois. Voyez la même lettre. — /3) Leg, XII, ff. de verbar* signif.

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