CHAPITRE IL
Paradoxe de Bayle.
M. Bayle (i) a prétendu prouver qu'il valait mieux être athée qu'idolâtre ; c'est-à-dire , en d'autres termes , qu'il est moins dangereux de n'avoir point du tout de religion que d'en avoir une mauvaise. « J'aimerais mieux , dit-il , que Ton dit de moi » que je n'existe pas , que si l'on disait que je suis un méchant » homme. » Ce n'est qu'an sophisme fondé sur ce qu'il n'est d'aucune utilité au genre humain que l'on croie qu'un certain homme existe, au lieu qu'il est très-utile que l'on croie que Dieu est. De l'idée qu'il n'est pas suit l'idée de notre indépendance ; ou, si nous ne pouvons pas avoir cette iéée9 celle de notre révolte. Dire que la religion n'est pas un motif réprimant , parce qu'elle ne réprime pas toujours , c'est dire que les lois civiles ne sont pas un motif réprimant non plus. C'est mal raisonner contre la religion , de rassembler dans un grand ouvrage une longue énumération des maux qu'elle a produits , si l'on ne fait de même celle des biens qu'elle a faits. Si je voulais raconter tous les maux qu'ont produits dans le monde les lois civiles , la monarchie , le gouvernement républicain , je dirais des choses effroyables. Quand il serait inutile que les sujets eussent une religion y il ne le serait pas que les princes en eussent, et qu'ils blanchissent d'écume le seul frein que ceux qui ne craignent ^pas les lois humaines puissent avoir.
Un prince qui aime la religion et qui la craint est un lion qui cède à la main qui le flatte , ou à la voix qui l'apaise : celui qui craint la religion et qui la hait est comme les bêtes sauvages qui mordent la chaîne qui les empêche de se jeter sur ceux qui passent : celui qui n'a point du tout de religion est cet animal terrible qui ne sent sa liberté que lorsqu'il déchire et qu'il dévore.
La question n'est pas de savoir s'il vaudrait mieux qu'un certain, homme ou qu'un certain peuple n'eut point de religion , que d'abuser de celle qu'il a ; mais de savoir quel est le moindre mal , que l'on abuse quelquefois de la religion , ou qu'il n'y en ait point du. tout parmi les hommes.
Pour diminuer l'horreur de l'athéisme , on charge trop l'idolâtrie. Il n'est pas vrai que, quand les anciens élevaient des autels* à quelque vice , cela signifiât qu'ils aimassent ce vice : cela signifiait au contraire qu'ils le haïssaient. Quand les Lacédémonicns érigèrent une chapelle à la Peur , cela ne signifiait pas que cette nation belliqueuse lui demandât de s'emparer, dans les combats,
(j) Pensées sur la comète, etc.