CHAPITRE XL
De r excellence du gouvernement monarchique.
Le gouvernement monarchique a un grand avantage sur le despotique. Comme il* est de sa nature qu'il y ait sous le prince plusieurs ordres qui tiennent à la constitution , l'état est plus fixe , la constitution plus inébranlable , la personne de ceux qui gouvernent plus assurée.
Cicéron (3) croit que l'établissement des tribuns de Rome fut le salut de la république. « En effet , dit-il , la force du peuple *> qui n'a point de chef est plus terrible. Un chef sent que l'af- » faire roule sur lui , il y pense : mais le peuple , dans son impé- » tuosité , ne connaît point le péril oii il se jette. » On peut ap«-
(1) Testament politique. — (a) Barbaris cunctatio servilis; slatim eieqni regiam vijeUir. (Taç. Annal, liv. V.) — (3) Liv. III dis Loti.
pliquer cette réflexion à un état despotique , qui est un peuple sans tribuns , et à une monarchie , où le peuple a , en quelque façon , des tribuns.
En effet , on voit partout que , dans les mouvemens du gouvernement despotique , le peuple , mené par lui-même , porte toujours les choses aussi loin qu'elles peuvent aller $ tous les désordres qu'il commet sont extrêmes : au lieu que , dans les monarchies , les choses sont très-rarement portées à l'excès. Les chefs craignent pour eux-mêmes ; ils ont peur d'être abandonnés $ les puissances intermédiaires dépendantes (1) ne veulent pas que le peuple prenne trop le dessus. Il est r4re que les ordres de l'état soient entièrement corrompus. Le prince fient à ces ordres : et les séditieux , qui n'ont ni la volonté ni l'espérance de renverser l'état , ne peuvent ni ne veulent renverser le prince.
Dans ces circonstances , les gens qui ont de la sagesse et de l'autorité s'entremettent j on prend des tempéramens , on s'arrange , on se corrige ; les lois reprennent leur vigueur et se font écouter.
Aussi toutes nos histoires sont-elles pleines de guerres civiles sans révolutions ; celles des états despotiques sont pleines de révolutions sans guerres civiles.
Ceux qui ont écrit l'histoire des guerres civiles de quelques états y ceux même qui les ont fomentées , prouvent assez combien l'autorité que les princes laissent à de certains ordres pour leur service leur doit être peu suspecte , puisque , dans l'égarement même , ils ne soupiraient qu'après les lois et leur devoir , et retardaient la fougue et l'impétuosité des factieux plus qu'ils ne pouvaient la servir (2).
Le cardinal de Richelieu , pensant peut-être qu'il avait trop avili les ordres de l'état , a recours , pour le soutenir , aux vertus du prince et de ses ministres (3) j et il exige d'eux tant de choses , qu'en vérité il n'y a qu'un ange qui puisse avoir tant d'attention , tant de lumières , tant de fermeté , tant de connaissances ; et on peut à peine se flatter que , d'ici à la dissolution des monarchies , il puisse y avoir un prince et des ministres pareils.
Comme les peuples qui vivent sous une bonne police sont plus heureux que ceux qui , sans règle et sans chefs , errent dans les forêts ; aussi les monarques qui vivent sous les lois fondamentalerde leur état sont-ils plus heureux que les princes despotiques , qui n'ont rien qui puisse régler le cœur de leurs peuples , ni le leur.
(1) Voyez ci-dessus la première note du livre II , cbap, IV. — (2) Mémoires du cardinal de Retz , et autre* histoires. — (5) Testament politique.
LIVKE V, CHAP. XII. 49