LIVRE XXX, CHAP. III. S
» de chair 5 que personne n'ayait de terres ni de limites qui lui » fussent propres ; que les princes et les magistrats de chaque » nation donnaient aux particuliers la portion de terre qu ils >• voulaient , et dans le lieu qu'ils voulaient , et les obligeaient » Tannée suivante de passer ailleurs. » Tacite dit (1) « que chaque » prince avait une troupe de gens qui s'attachaient à lui et le » suivaient. » Cet auteur qui , dans sa langue , leur donne un nom qui a du rapport avec leur état , les nomme (2) compagnons. Il y avait entre eux une émulation singulière pour obtenir quelque distinction auprès du prince (3) , et une même émulation entre les princes sur le nombre et la bravoure de leurs compagnons. « C'est , ajoute Tacite , la dignité , c'est la puissance » d'être toujours entouré d'une foule de jeunes gens que l'on a » choisis ; c'est un ornement dans la paix , c'est un rempart dans » la guerre. On se rend célèbre dans sa nation et chez les peuples » voisins , si l'on surpasse les autres par le nombre et le courage » de ses compagnons : on reçoit des présens; les ambassades » viennent de toutes parts. Souvent la réputation décide de la » guerre. Dans le combat , il est honteux au prince d'être infé- » rieur en courage 5 il est honteux à la troupe de ne point égaler m la valeur du prince ; c'est une infamie éternelle de lui avoir » survécu. L'engagement le plus sacré , c'est de le défendre. Si » une cité est en paix , les princes vont chez celles qui font la » guerre j c'est par-là qu'ils conservent un grand nombre d'amis. » Ceux-ci reçoivent d'eux le cheval du combat et le javelot ter- >» rible. Les repas peu délicats , mais grands , sont une espèce » de solde pour eux. Le prince ne soutient ses libéralités que par m les guerres et les rapines. Vous leur persuaderiez bien moins m de labourer la terre et d'attendre l'année, que d'appeler l'ennemi » et de recevoir des blessures j ils n'acquerront pas par la sueur » ce qu'ils peuvent obtenir par le sang. »
Ainsi , chez les Germains , il y avait des vassaux , et non pas des nefs. Il n'y avait point de fiefs , parce que les princes n'avaient point de terres à donner ; ou plutôt les fiefs étaient des chevaux de bataille , des armes , des repas. Il y avait des vassaux , parce qu'il y avait des hommes fidèles qui étaient liés par leur parole , qui étaient engagés pour la guerre , et qui faisaient à peu près le même service que l'on fit depuis pour les fiefs.
— (1) De Moribus Germanorunu —(a) Comités. — (5) De Moribut Germanorum.
5io DE L'ESPRIT DES LOIS.