SECONDE OBJECTION
L'auteur a loué Bayle en l'appelant un grand homme (2).
RÉPONSE
Je suppose encore un moment qu'en général cette manière de raisonner soit bonne : elle ne l'est pas du moins dans ce cas-ci. Il est vrai que l'auteur a appelé Bayle un grand homme ; mais il a censuré ses opinions , s'il les a censurées , il ne les admet pas. Et puisqu'il a combattu ses opinions , il ne l'appelle pas un grand homme à cause de ses opinions, «Tout le monde sait que Bayle
(i)Page i65 de la deuxième feuille do 16 octobre 1749. — (a) Ibid.
DE L'ESPRIT DES LOIS. 6o3
avait un grand esprit dont il a abusé ; mais cet esprit dont il a abusé , il l'avait. L'auteur, a combattu ses sophismes , et il plaint ses égaremens. Je n'aime point les gens qui renversent les lois de leur patrie; mais j'aurais de la peine à croire que César et Cromwel fussent de petite esprits. Je n'aime point les conquérans : mais on ne pourra guère me persuader qu'Alexandre et Gengiskan aient été des génies communs. Il n'aurait pas fallu beaucoup d'esprit à l'auteur pour dire que Bayle était un bomme abominable; mais il y, a apparence qu'il n'aime point à dire des injures , soit qu'il tienne cette disposition de la nature , soit qu'il l'ait reçue de son éducation. J'ai lieu de croire que , s'il prenait la plume , il n'en dirait pas même à ceux qui ont cherché à lui faire un des plus grands maux qu'un bomme puisse faire à un bomme , en travaillant à le rendre odieux à tous ceux qui ne le connaissent pas , et suspect à tous ceux qui le connaissent.
De plus , j'ai remarqué que les déclamations des hommes furieux ne font guère d'impression que sur ceux qui sont furieux eux-mêmes. La plupart des lecteurs sont des gens modérés : on ne prend guère un livre que lorsqu'on est de sang-froid; les gens raisonnables aiment les raisons. Quand l'auteur aurait dit mille injures à Bayle , il n'en serait résulté , ni quft Bayle eût bien raisonne , ni que Bayle eût mal raisonné ; tout ce qu'on en aurait pu conclure aurait été, que l'auteur savait dire des injures.