‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La Harpe (volume 2)Chapitre 45 sur 119 · DE LA FRANCE A ROME*, ÉLÉGIE · texte numérisé non relu

DE LA FRANCE A ROME*, ÉLÉGIE

Lorsque, sous le plus juste et le plus grand des princes L'abondance et la paix régnent dans mes provinces,

* Dans un Recueil de pièces en prose et en poésie, inijniiné en Hollande en 1664, in-i3.

ar4 POÉSIES DIVERSES

Rome, par quel destin tes Romains irrités Arrêtent-ils le cours de mes prospérités?

Après avoir gagné victoire sur victoire, Et porté ma valeur au comble de la gloire, xi près avoir contraint par mes illustres faits Mes rivaux orgueilleux à recevoir la paix, J'çspérois d'établir une sainte alliance.

D'unir les intérêts de Rome et de la France, Et de porter bien loin, par mes rared exploits , La gloire de mes lis et celle de la croix ; Mon monarque I chargé de lauriers et de palmes» Voyoit tous ses états et ses provinces calmer, Et, disposant son bras à quelque saint en^ploî, . Ne vouloit plus combattre et vaincre que pour toi ; Il t'ofïroit son pouvoir et sa valeur extrême : Mais tu veux l'obliger à te vaincre toi-même, Et , par un attentat et lâche et criminel, Tu fois de ses faveurs un mépris solennel; On voit régner le crime avec la violence,* Où doit régner la paix avecque le silence ; On voit les assassins courir avec ardeur Jusqu'au palais sacré de mon ambassadeur, Porter de tous côtés leur fureur vagabonde, Et violer les droits les plus sacrés du monde. Je savois bien que Rome élevok dans son sein Des peuples adonnés au culte souverain, Des héros dans la paix, des savants politique, Experts à démêler les affairée publiques, A conseiller les rois, à régler les états; Mais je ne savois pas que Rome eût des soldats*

DE P. CORNEILLE. aiT)

Lorsque Mars désoloit nos campagnes fertiles,

Tu maintenois tes champs et tes peuples tranquilles;

Tout le monde agité de tant de mouvements

Suivoit le triste cours de ses dérèglements;

Toi seule, dans le port, à Tabri de Forage,

Tu voyois les écueils où nous faisions naufrage;

Des princes irrités modérant le courroux

Tu disposois le ciel à devenir plus doux;

Et, sans prendre intérêt aux passions d'un autre.

Tu gardois ton repos et tu pensois au nôtre;

Tu voyois à regret cent exploits inhumains,

Et tu levois au ciel tes innocentes mains;

Tu recourois aux vœux quand nous courions aux armes;

Nous répandions du sang, tu répandois des larmes;

Et, plaignant le malheur du reste des mortels,

Tu soupirois pour eux au pied de tes autels;

Tu demandois au ciel cette paix fortunée ;

Et tu me la ravis dès qu'il me Ta donnée;

A peine ai-je fini mes glorieux travaux,

Que tu veux m'engager à des combats nouveaux :

Reine de Tunivers, arbitre de la terre,

Tu me préchois la paix au milieu de la guerre;

J'ai suivi tes conseils et tes justes souhaits ,

Et tu me fais la guerre au milieu de la paix ;

Détruisant les erreurs et punissant les crimes,

J'ai soutenu Thonneur de tes saintes maximes;

J'ai remis autrefois, en dépit des tyrans,

Dans leur trône sacré tes pontifes errants.

Et, faisant triompher d'une égale vaillance,

Ou la France dans Rome, ou Home dans la l'iance.

ai6 POÉSIES DIVERSES

J'ai cooso'vé tes droit» et maintenu ta foi ;

Et tu prends aujourd'hui les armes contre moi l

Quel intérêt t'engage à devenir si fière?

Te reste-t-il encor quelque vertu guerrière?

Crois-tu donc être encore au siéde des Césars ,

Où, parmi les fureurs de Bellone et de Mars,

Jalouse de la gloire et du pouvoir suprême.

Tu foulois à tes pieds et sceptre et diadème?

Dans ce fameux état où le ciel t'avoit mis

Tu ne demandois plus que de grands ennemis ;

Et, portant ton orgueil sur la terre et sur Fonde,

Tu bravois le destin des puissances du monde.

Et tu faisois marcher sous tes injustes lois

Un simple citoyen sur la tête des rois;

Ton destin ne t'offroit que d'illustres conquêtes;

Ta foudre ne tomboit que sur de grandes têtes,

Et tu montrois en pompe aux peuples étonnés

Des souverains captifs et des rois enchaînés.

Mais, quelque grands exploits que Thistoire renomme.

Tu n es.pius cette fière et cette grande Rome;

Ton empire n'est plus ce qu il fut autrefois,

Et ce n'est plus un siècle à se moquer des rois ;

On ne redoute plus l'orgueil du Capitole,

Qui fut jadis si craint de l'un à l'autre pôle;

Et les peuples, instruits de tes douces vertiis,

Adorent ta grandeur, mais ne la craignent plus.

Que si le ciel t'inspire encor quelque vaillance,

Va dressertes autels jusqu'aux champs de Byzance;

Anime tes Romains à quelque effort puissant,

Et va planter ta croix où règne le croissant;

Remplis les premiers rangs d'une sainte entreprise.

Et voyons marcher Rome au secours de Venise ;

Pour tes sacrés autels toi-même combattant,

Commence ces exploits que tu nous prêches tant,

Ou laisse-moi jouir dans la paix où nous sommes

D'un repos que je viens de procurer aux honimes :

J ai vu de tous côU's mes ennemis vaincus,

Et je suis aujourd'hui ce qu'autrelois tu fus;

Les lois de mon état sont aussi souveraines,

Mes lis vont aussi loin que tes aigles romaines;

Et, pour punir le crime et l'orgueil des humains,

Mes François aujourd hui valent les vieux Romains.

L'invincible Louis, sous qui le monde tremble.

Ne vaut-il pas lui seul tous les liéros ensemble?

La victoire sous lui ne se lassant jamais

Lui fournit des sujets de vaincre dans la paix :

Dans ce comble d'honneur où lui seul peut atteindre.

Tout désarmé {[u'il est, il sait se faire craindre;

il dompte ses rivaux et sert ses alhés,

Voit, même dans la paix, des rois humiliés;

Il auroit su venger tant de lois violées,

Et tu verrois déjà tes plaines désolées,

Tu verrois et tes chefs et tes peuples soumis;

Mais tu n'as pas pour lui d'assez grands ennemis;

Et, dans le mouvement de gloire qui le presse,

Tu tiens ta sûreté de ta seule foiblesse :

Que n'es-tu dans le temps où tes héros guerriers

Eussent pu lui fournir des moissons de lauriers !

Pour arrêter sur toi ses forces occupées ,

Où sont tes Scipions, tes Jules, tes Pompées?

2iS POÉSIES DIVERSES

Tu le verrais courir au milieu des hasards,

AfFronter tes héros» et vaincre tes Césars »

Et, par une conduite aussi juste que brave»

Affranchir de tes fers tout l'univers esclave:

Mais, puisque ta fureur ne se peut contenir^

Après tant de mépris il faudra te punir ;

La gloire des héros n est jamais assez pure »

Et le trône jaloux ne souffre point d'injure ;

Ne te flatte plus tant sur ton divin ponvcnr;

On peut mêler la forée avecque le devoir :

Des monarques pieux, des princes magnanimes

Ont révéré tes lois en punissant tes crimes;

Ils ont eu le secret de partager leurs coeurs.

D'être tes ennemis et tes adorateurs y.

De soutenir leur rang, et sauver leur francise

En se vengeant de toi et non pas de TÉglise;

Us ont su réprimer ton orgueil obstiné

Sans choquer le pouvoir que le ciel ta donné.

Et séparer enfin, dans une juste gnierr e,

Les intérêts du oiel d avec ceux de la terre^

Sur l'exemple femeux de ces rois sans pareils

Inspire à mon héros ces fidèles conseils.

Prince, dont la valeur et la sagesse est rare,

Ménage tai couronne avecque ta tiare;

Donne aux siècles futurs un exemple immortel ;

Garde les droits du trône et les droits de Fautel;

Qu à ton resseotiment la piécé s'unisse;

Louis,. £iis grâce à Bome en te fiûsant justice ;

Pense aux devoirs saerés d'un monarque chrétien ;

Fais agir ton pouvoir, mais révère le sien ;

DK P. CORNEILLE. iîm)

Et, mêlant au courroux le respect et la crainte, Punis Rome Tinjuste, et conserve la sainte.

Page 1