SCÈNE L
SOPHONISBE, HERMINIE
SOPHONISBE
Gesse de me flatter d'une espérance vaine.
Auprès de Scipion ce prince perd sa peine.
S'il Tavoit pu toucher, il seroit revenu; Et, puisqu'il tarde tant, il n'a rien obtenu.
HERMINIE
Si tant d'amour pour vous s'impute à trop d'audace, Il faut un peu de temps pour en obtenir grâce : Moins on la rend facile, et plus elle a de poids. Scipion s'en £era prier plus d'une fois ; Et peut-être son ame encore irrésolue....
SOPHONISBE
Sur moi, quoi qu'il en soit, je me rends absolue; Contre sa dureté j'ai du secours tout prêt, Et ferai malgré lui moi seule mon arrêt.
Cependant de mon feu l'importune tendresse Aussi bien que ma gloire en mon sort s'intéresse, Veut régner en mon cœur contre ma liberté.
Et n'ose l'avouer de toute sa fierté.
3i48 SOPHOXISBE.
Quelle bassesse d'ame ! ô ma gloire ! ô Carthage ! Faut-il qu avec vous deux un homme la partage? Et Tamour de la vie en faveur d'un époux Doit-il être en ce cœur aussi puissant que vous? Ce héros a trop fait de m^avoir épousée; De sa seule pitié s'il m'eût favorisée', Cette pitié peut-être en ce triste et grand jour Auroit plus fait pour moi que cet excès d'amour. Il devoit voir que Rome en juste défiance....
HERMINIE
Mais vous lui témoigniez pareille impatience; Et vos feux rallumés montroient de leur côté î^our ce nouvel hymen égale avidité.
SOPHONISBE
Ce n'étoit point l'amour qui la rendoit égale; C'étoit la folle ardeur de braver ma rivale; J'en faisois mon suprême et mon unique bien : Tous les cœurs ont leur foible, et c'étoit là le mien '. La présence d'Éryxe aujourd'hui m'a perdue; Je me serois sans elle un peu mieux défendue; J'aurois su mieux choisir et les temps et les lieux. Mais ce vainqueur vers elle eût pu tourner les yeux: Tout mon orgueil disoit à mon ame jalouse
' Toutes les scènes précédentes ayant été si froides, il est impossible que ce cin({uième acte ne le soit pas. Sophonisbe elle-même avertit qu'elle n'avait point de passion, qu'elle n'avait que la folle ardeur de braver sa rivale , que c'était là son suprême bien et son faible. Un tel faible n'est nullement tragique.
l'^llc a donc un caractère aussi froid que ses deux maris, puisque, de son aveu , elle n'a cpi'un caprice sans ^^randeur d'ame et sans amouj*.