‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La Harpe (volume 3)Chapitre 212 sur 278 · FIN D OTHON · texte numérisé non relu

FIN D OTHON

TRAGÉDIE

PRÉFACE DE VOLTAIRE

Agésilas n'est guère connu dans le monde que par le mot de Despréaux :

•Tai vu PAgésilas :

Hélas!

Il eut tort sans doute de faire imprimer dans ses ouvrages ce mot, qui n'en valait pas la peine ; mais il n'eut pas tort de le dire. La tragédie d*^gésilas est un des plus faibles ouvrages de Corneille. Le public commençait à se dégoûter. On trouve dans une lettre manuscrite d un homme de ce temps-là, qu'il s'éleva un murmure très désagréable dans le parterre à ces vers d'Aglatide :

Hélas! — Je n'entends pas des mieux.

Gomme il faut qu'un hélas s'explique; Et, lorsqu'on se retranche au langage des yeux , Je suis muette à la réplique.

Ce même parterre avait passé dans la pièce i^Othon des vers beaucoup plus répréhensibles ,

en fsiveur des beautés des premières scènes ; mais il n'y avait point de pareilles beautés dans jàgésilos : on fit sentir à Corneille qu'il vieillissait. Il donnait un ouvrage de théâtre presque tous les ans, depuis 1625, $i vous en exceptez Fintervalle entre Pertharite et Œdipe: il travaillait trop vite, il était épuisé. Plaignons le triste état de sa fortune qui ne répondait pas à son mérite^ et qui le forçait à travailler.

On prétend que la mesure des vers qu'il employa dans Agésilas nuisit beaucoup au succès de cette tragédie : je crois , au contraire, que cette nouveauté aurait réussi, et qu'on aurait prodigué les louanges à ce génie si fécond et si varié, s'il n'avait pas entièrement négligé dans Agésilas, comme dans les pièces précédentes, l'intérêt et le style.

Les vers irréguliers pourraient faire un très bel effet dans une tragédie; ils exigent, à la vérité, un rhythme difiBérent de celui des vers alexandrins et des vers de dix syllabes ; ils demandent un art singulier. Vous pouvez voir quelques exemples de la perfection de ce genre dans Quinault :

Le perfide Renaud me fuit; Tout perfide qu'il est, mon lâche cœur le suit.

U me laisse mourante , il veut que je périsse.

Je revois à regret la clarté qui me luit; L'horreur de Féternelle nuit Cède à rhorreur de mon supplice , etc. etc.

Toute cette scène, bien déclamée, remuera les cœurs autant que si elle était bien cliantée ; et la musique même de cette admirable scène n'est qu'une déclamation notée.

Il est donc prouvé que cette mesure de vers pourrait porter dans la tragédie une beauté nouvelle, dont le public a besoin pour varier Funiformité du théâtre*.

Le lecteur doit trouver bon qu'on ne fasse aucun commentaire sur une pièce qu'on ne devrait pas même imprimer. U serait mieux sans doute qu'on ne publiât que les bons ouvrages des bons auteurs ; mais le public veut tout avoir , soit par une vaine curiosité , soit par une malignité secrète, qui aime à repaître ses yeux des fautes des grands hommes.

La tragédie àiAgésilas est, à la vérité, très

* Cette mesure irrégulière n'a pas fait fortune jusqu'à présent dans la tragédie, et nous parait plus propre à énerver le style qu'à le fortifier. Voltaire en a fait un essai dans Tancrède, pièce intéressante, mais faiblement écrite; ce qui nous confirme dans notre opinion. Au reste, Jgé-

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froide , et aussi mal écrite que mal conduite : il y a pourtant quelques endroits où on retrouve encore un reste de Corneille. Le roi Agésilas dit à Lysander :

En tirant toute à vous la suprême puissance,

Vous me laissez des titres vains.

On s'empresse à vous voir, on s'efforce à vous plaire ; On croit lire en vos yeux ce qu'il faut qu'on espère; On pense avoir tout fait quand on vous a parle. Mon palais près du vôtre est un lieu dcsolé.... Général en idée, et monarque en peinture.

De ces illustres noms pourrois-je faire cas.

S'il les falloit porter moins comme Ag;ésilas

Que comme votre créature, Et montrer avec pompe au reste des humains En ma propre grandeur l'ouvrage de vos mains ? Si vous m'avez fait roi , Lysander, je veux l'être. Soyez-moi bon sujet, je vous serai bon maître : Mais ne prétendez plus partager avec moi

Ni la puissance, ni l'emploi.

Si vous croyez qu'un sceptre accable qui le porte, A moins qu'il prenne une aide à soutenir son poids,

Laissez discerner à mon choix Quelle main à m'aider pourroit être assez forte. Vous aurez bonne part à des emplois si doux

Quand vous pourrez m'en laisser faire;

silciSy et pour le fond, et pour la forme, ne méritait guère que ce que Boileau en a dit : Hélas ! P.

DE VOLTAIRE. 38i

Mais soyez sûr aussi d^un succès tout contraire, Tant que vous ne voudrez les tenir que de vous.

S^il y a beaucoup de fautes de diction dans ces vers, si le style est faible, du moins les pensées sont fortes, sages, vraies, sans enflure, et sans amplification de rhétorique.

Qu^il me soit permis de dire ici que, dans mon enfsince, le P. Tournemine, jésuite, partisan outré de Corneille, et ennemi de Racine, qu^il regardait comme janséniste, me faisait remarquer ce morceau^ qu'il préférait à toutes les pièces de Racine. C'est ainsi que la prévention corrompt le goût, comme elle altère le jugement dans toutes les actions de la vie.

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AU LECTEUR

Il ne fsiut que parcourir les vies d'Agésilas et de Lysander chez Plutarque, pour démêler ce qull y a d^historique dans cette tragédie. La manière dont je Fai traitée n^a point d^exemple parmi nos François, ni dans ces précieux restes de l'antiquité qui sont venus jusqu'à nous ; et c'est ce qui me Ta fait choisir. Les premiers qui ont travaillé pour le théâtre, ont travaillé sans exemple ; et ceux qui les ont suivis y ont fait voir quelques nouveautés de temps en temps.

Nous n'avons pas moins de privilège. Aussi notre Horace, qui nous recommande tant la lecture des poètes grecs par ces paroles.

Vos exemplaria çraeca Nocturnâ versate manu, versate diurnâ,

ne laisse pas de louer hautement les Romains^

d^avoir osé quitter les traces de ces mêmes Grecs, et pris d^autres routes :

Nil intentatum nostri liquére poetae;

Nec minimum meruere decus , vestigia grœca

Ausi deserere.

Leurs régies sont bonnes; mais leur méthode n'est pas de notre siècle ; et qui sWacheroit à ne marcher que sur leurs pas, feroit sans doute peu de progrès, et divertiroit mal son auditoire. On court, à la vérité, quelque risque de s'égarer, et même on s'égare assez souvent, quand on s'écarte du chemin battu; mais on ne s'égare pas toutes les fois qu'on s en écarte : quelques uns en arrivent plus tôt où ils prétendent, et chacun peut hasarder à ses périls.

PERSONNAGES

A&ÉSILAS, roi de Sparte.

LYS A N DE R, fameux capitaine de Sparte.

COTYS, roi de Paphlagonie.

SPI TRI DATE, grand seigneur persan.

MANDA NE, sœur de Spitridate.

^G^AT^DE, } ^^'' ^' ^Ysander.

XÉNOCLÈS, lieutenant d'Agésilas.

CLÉ ON, orateur grec, natif d'Halicamasse.

La scène est à hphèsc.

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