‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La Harpe (volume 3)Chapitre 68 sur 278 · ACTE V, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE IV

Il m'a rendu sans doute un signalé service ; Mais il n'en sait encor la grandeur qu'à demi. Le grand Sertorius fiit son pariait ami.

Apprene2>-le, seigneur (car je me persuade Que nous devons ce titre à votre nouveau grade; Et pour le peu de temps qu'il pourra vous durer, Il me coûtera peu de vous le déférer) :

Sachez donc que pour vous il osa me déplaire , Ce héros; qu'il osa mériter ma colère; Que malgré son amour, que malgré son courroux, Il a fait ses efforts pour me donner à vous ; Et qu'à moins qu'il vous plût lui rendre sa parole, Tout mon dessein n'étoit qu'une attente frivole > ; Qu'il s'obstinoit pour vous au refus de ma main.

ÂRISTIE.

Et tu peux lui plonger un poignard dans le sein ! Et ton bras....

VIRIATE

Permettez, madame, cpie j'estime La grandeur de l'amour par la grandeur du crime. Chez lui-même, à sa table, au milieu d'un festin, D'un si parfait ami devenir l'assassin.

Et de son général se faire un sacrifice.

Lorsque son amitié lui rend un tel service; Renoncer à la gloire, accepter pour jamais L'infamie, et l'horreur qui suit les grands forfaits; Jusqu'en mon cabinet porter sa violence.

Pour obtenir ma main m'y tenir sans défense;

' Que vent dire, tout son dessein qui nétoit quune attente f rivoie ?

I4Ô SERTORIUS

Tout cela d'autant plus fait voir ce que je doi

A cet excès d'amour qu'il daigne avoir pour moi;

Tout cela montre une ame au dernier point charmée :

Il seroit moins coupable à m'avoir moins aimée;

Et comme je n'ai point les sentiments ingrats,

Je lui veux conseiller de ne m 'épouser pas.

Ce seroit en son lit mettre son ennemie,

Pour être à tous moments maltresse de sa vie;

Et je me résoudrois à cet excès d'honneur,

Pour mieux choisir la place à lui percer le cœur ■.

Seigneur, voilà l'effet de ma reconnoissance.

Du reste, ma personne est en votre puissance :

Vous êtes maître ici; commandez , disposez.

Et recevez enfin ma main si vous l'osez.

PBRPENNA.

Moi ! si je l'oserai? Vos conseils magnanimes

Pou voient perdre moins d'art à m'étaler mes crimes' :

' Rodelinde dit dans Pertharite:

Pour mieux choittir la place à te percer le cœur.

A ces conditions , prends ma main si tu l'oses.

Mais ces vers ne font aucune impression ni dans Pertharite y ni dans SertoriuSy parceque les personnages qui les prononcent nont pas d'assez fortes passions. On est quelquefois étonné que le même vers, le même hémistiche, fasse un très grand effet dans un endroit, et soit à peine remarqué dans un autre. La situation en est cause : aussi on appelle vers de situation, ceux qui par eux-mêmes n ayant rien de sublime le deviennent par les circonstances où ils sont placés.

* Dès qu'on fait sentir qu'il y a de l'art dans une scène, cette ^cène ne peut plus toucher le cœur.

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