‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La Harpe (volume 4)Chapitre 10 sur 248 · FIN DE LA PREMIERE JOURNEE · texte numérisé non relu

FIN DE LA PREMIERE JOURNEE

II y a des beautés dans la seconde joiiinée comme il y en a dans la première, au milieu de ce chaos de folies inconséquentes. Par exemple, Cintia,en parlante Libia de fe sauvage qu'on appelle Hcraclius, lui parle ainsi : u Nous "Sommes les premières qui avons vu combien sa rudesse "est traitable.... J'en ai eu compassion, j'en ai été trou- "blée; je l'ai vu d'abord si fier, et ensuite si soumis avec umoi! Il s'animait d'un si noble orgueil, en se croyant le "fils d'un empereur; il était si intrépide avec l'hocas; il Il aimait mieux mourir que d'être le B\s d'un autre que de "Maurice! enfin sa piété envers ce vénérable vieillard! " tout doit te plaire comme à moi. "

Cela est naturel et Intéressant. Mais voici un morceau qui parait sublime; c'est cette réponse de Pliocas au sorcier Lisippo, quand celui-ci lui dit que res deux jeunes gens ont fait une telle action, en osant se défendre seuls coDtre tant de monde. Phocas répond : ii C'est ainsi qu'en "juge ma valeur; et en voyant l'excès de leur courage je nies ai crus tous deux mes Tds. »

Phocas dit enfin au bonhomme Astolphe qu'il est content de lui et des deu\ enfants qu'il a élevés, et qu'il les veut adopter l'un et l'antre ; mais il s'agit de les trouver lians les bois et dans les antres où ils se sont enfuis. On propose d'y envoyer de la musique au Heu de gardes: "Car, dit Astolphe, puisque le son des instruments les a "fait sortir de notre caverne, 11 les altiicrit une seconde "fois." On détache donc d<'s iiiii-<ii ieiin .ivn li:, deii>. paysans gracieux.

Cependant, le sorcier persuade à Phocas que toute cette aventure pourrait bien n'être qu'une illusion ; qu'on n'est sûr de rien dans ce monde, que la vérité est par-tout jointe au mensonge. «Pour vous en convaincre, dit-il, avons verrez tout-à-l'heure un palais superbe, élevé au c( milieu de ces déserts sauvages; sur quoi est-il fondé? sur « le vent; c'est un portrait de la vie humaiiie. »

Bientôt après, Héraclius et Léonide reviennent au son de la musique, et Héraclius fait l'amour à Cintia, à pcfu près conune Arlequin sauvage. Il lui avoue d'ailleurs qu'il se sent une secrète borreur pour Phocas. Les paysans gra- . cieux apprennent à Héraclius et à Léonide que Phocas est à la chasse au tigre , et qu'il est dans un grand danger. Léonide s'attendrit au péril de Phocas; ainsi la nature s'explique dans Léonide et dans Héraclius; mais elle se dément bien dans le reste de la pièce. On les fait tous deux entrer dans le palais magnifique que le sorcier fait paraître; on leur donne des habits de gala. Cintia leur fait encore entendre de la musique. On répond en chantant à toutes leurs questions. On chante à deux chœurs. Le premier chœur dit : « On ne sait si leur origine royale est « mensonge ou vérité, m Le second chœur dit : « Que leur « bonheur soit vérité et mensonge. » Ensuite on leur présente à chacun une épée.

«Je ceins cette épée en frissonnant, dit Héraclius: je <( me souviens qu'Astolphe me disait que c'est l'instrument « de la gloire, le trésor de la renommée, que c'est sur le « crédit de son épée que la valeur accepte toutes les or- « donnances du trésor royal : plusieurs la prennent conune « un ornement , et non comme le signe de leur devoir. Peu « de gens oseraient accepter cette feuille blanche, s'ils saa vaient à quoi elle oblige. »

Pour Léonide, quand il voit ce beau palais, et ces riches habita dont on lui fait présent : «Tout cela est beau,

< dit-il; cependant je n^en suis point ébloui; je sens qu'il 'i faut quelque chose de plus pour mon ambition. » L'au- :eiir a voulu ainsi développer dans le Hls de Maurice Tinsdnct du courage, et dans le Hls de Phocas Finstinct de l'ambition. Cela n'est pas sans génie et sans artifice; et il Faut avouer (pour parler le langage de Caldéron) qu'il y a des traits de feu qui s'échappent au milieu de ces épais-* ses fumées.

Phocas vient voir. les deux sauvages ainsi équipés; ils se prosternent tous deux à ses pieds , et les baisent. Pho-< cas les traite tous deux comme ses enfants. Héraclius se jette encore une fois à ses pieds et les baise encore, avilissement qui n'était pas nécessaire. Léonide, au contraire, ne le remercie seulement pas; Phocas s'en étonne. uDe «quoi aurais-je à te remercier? lui dit Léonide: si tu me «donnes des honneurs, ils sont dus à ma naissance, quelle «qu'elle soit : si tu m'as accordé la vie, elle m'est odieuse, «quand je me crois le fils de Maurice. Je ne hais pas cette «arrogance,» répond Phocas. Les paysans gracieux se mêlent de la conversation^ La reine Cintia et Libia arri- >^eat; elles ne donnent aucun éclaircissement à Phocas^ qui cherche en vain à découvrir la vérité.

An milieu de toutes ces disparates, arrive un ambassadeur du duc de Calabre, et cet ambassadeur est le duc de ^abre lui-même. Il baise aussi les pieds de Phocas, pour mériter, dit->il, de lui baiser la main. Phocas le relève, et k prétendu ambassadeur parle ainsi :

» Le grand duc Frédéric , sachant , ô empereur ! que vous

«âtes en Sicile, m'envoie devers vous, et devers la reine

«Cintia, pour vous féliciter tous deux ; vousj de votre ar-

« rivée, et elle, de l'honneur qu'elle a de posséder un tel

*u6te; il veut mériter de baiser sa main blanche. Mais,

■pour venir à des matières plus importantes, le grand

«duc mon maître m'a chargé de vous dire qu'étant fils de

u Gassandre, sœur de J'empereur Maurice, dont le monde u pleure la perte, il ne doit point vous payer les tributs «qu'il payait autrefois à Pempire; mais que s'il ne se « trouve point d'héritier plus proche que Maurice, c'est à <f mon maître qu'appartient le bonnet impérial et la coutt ronne de laurier, comme un droit héréditaire. Il vous « somme de les restituer. »

PHOCAS

Ne poursuis point, tais-toi; tu n'as dit que des folies. De si sottes demandes ne méritent point de réponse , c'est assez que tu les aies prononcées.

LÉONIDE

Non, seigneur, ce n'est point assez; ce palais n'a-t-il pas des fenêtres par lesquelles on peiit faire sauter au plus vite monsieur l'ambassadeur?

HÉRACLIUS

Léonide, prends garde, il vient sous le nom sacré d'ambassadeur : n'aggravons point les motifs de mécontentement que peut avoir son maître.

PHOCAS, à l'ambassadeur.

Pourquoi restes-tu ici? n'as-tu pas entendu ma réponse?

FRÉDÉRIC

Je ne demeurois que pour vous dire que la dernière raison des princes, est de la poudre, des canons et des boulets '.

PHOCAS

Eh bien, soit. — Que ferons-nous, Gintia?

CINTIA.

Pour moi, mon avis est qu'ayant l'honneur de vous avoir pour hôte, je continue à vous divertir par des festins, des bals, de la musique et des danses.

' Le lecteur remartpie assez ici l'érudition de Caldëron , et celle des spectateurs à qui il avait à faire. De la poudre et des balles au ciDijuième siédo. sont dignes de la conduite de cette pièce.

PHOCAS

Vous avez raison : entrons dans ces jardins, et divertissons-nous pendant que l'ambassadeur s'en ira.

(Léonidc et Uéraclius restent ensemble. Le vienx bonhomme Astolphe vient se jeter à leurs pieds. Ce vieillard, qui n'a pas un souffle de vie, dit qu'il a rompu les portes de sa prison. Qu'on tne donne mille morts ^ ajoute-t-il,jy consens y puisque j'ai eu le bonheur de vous voir tous deux dans une si grande splendeur et une si grande majesté. )

LÉONIDE

En quelle majesté nous vois-tu donc, puisque tu nous laisses encore dans le doute où nous sommes, et que tu ôtes rhéritage à celui qui y doit prétendre, pour le donner sottement à celui qui n'y a point de droit?

Léonide, tu lui payes fort mal ce que tu lui dois.

LÉONIDE

Qu'est-ce donc que je lui dois? Il a été notre tyran dans une éducation rustique; il a été le voleur de ma vie au milieu des précipices et des cavernes. Ne devait-il pas, puisqu'il savait qui nous étions, nous élever dans des exercices di(]^ncs de notre naissance, nous apprendre à manier les armes?

PHOCAS, qui entre doucement siir la pointe du pied pour

les écouter.

En vérité, Léonide parle très bien, et avec un noble orgueil.

UERACLIUS.

Mais il est clair qu'il a frotéQé celui de nous deux qui est le fils de Maurice, qu'il s'est enfermé dans une caverne avec lui. Y a-t-il une fidélité comparable à cette conduite flénéreuse? et dis-moi, n'est-ce pas aussi une piété bien signalée d'avoir aussi conservé le fils de Phocas qu'il con-

naissait, et qui était en son pouvoir? fTa-t-il pas également pris soin de Fun et de l'autre?

PHOGAS, derrière eux.

En vérité, Héraclius parle fort sagement.

LÉONIDE

Quelle est donc cette fidélité? Il a été compatissant «nvers Fun, tandis qu'il était cruel envers l'autre. U eût bien mieux fait de s'expliquer, et de nous instruire de notre destinée : mourrait qui mourrait, et régnerait qui régnerait.

U aurait fait fort mal.

LÉONIDE

Tais-toi : puisque tu prends son parti ^ tu me mets si fort en colère, que je suis prêt de....

ASTOLPHE

De quoi? ingrat^ parle.

LÉONIDE

D'être ingrat , puisque tu m'appelles ainsi , vieux traître ! vieux tyran!

(Lëonide lui saute à la gorge et le jette par terre ; Héraclius

le relève.)

ASTOLPHE

Ah ! je suis tout brisé.

HÉRACLIUS

Il faut que ma main qui t'a secouru punisse ce brutal.

( Les deux princes tirent alors l'épée avec de grands cris ; les deux paysans gracieux s*en vont en disant chacun leur mot. )

ASTOLPHE

Mes enfants, mes enfants, arrêtez!

(Phocas paraît alors. Gintia et le sorcier arrivent.)^

p H OC AS, à Héraclius,.

Ne le tue pas.

SECONDE JOURNÉE. iîy

Ne te faU point une mauvuise at'faire.

UËHACLtrs.

Non, seigneur, je ne le tuerai pas, puisque vous le défendez. Il vivra, madame, puisque vous le vouiez.

(Léonide relevé s'eicuae devant Phncas el Cinli.-t de xa cbule; il dit rja'on n'en est pas moins valeureux pour être loaladruit, et veut courir après HéracUus pour se venger; Phocas l'en empêche, et, doutant toujours leijuel des Jeux est son GU, il dit àCÏQliaO

jjPÙ beaucoup vu dans ces jeunes gens, et je n'ai rien f^îmats, dans mes incertitudes, je sens que tous deux me plaisent également, qu'ils sont également dignes de moi, l'un par son courage opiniâtre, et l'autre par sa modération.

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La troisième journée ressemble aux deux autres. La reine Gintia donne toujours des concerts aux deux sauvag;es pour les polir; et ces deux princes, qui sont devenus les meilleurs amis du monde, sVpuisent en galanterie sur les yeux et sur la voix de Gintia et de Libia* Enfin Libia découvre à Héraclius, en présence de Léonide, qu'Héraclius est le fils de Maurice. Gomment le savezvous? dit Héraclius. G'eçt, répond Libia, que mon père me l'a dit quand il a craint que Phocas ne le fit mourir avec son secret.

LIBIA.

Oui, c'est à vous, Héraclius, qu'appartient l'empire invincible de Gonstantinople.

, CINTIA.

Oui, non seulement Fempire, mais aussi la Sicile où je régne , qui es^ une colonie feudataire.

LIBIA.

Mais tandis que Phocas vivra, il faut garder ce secret; il y va de votre vie.

CINTIA.

Gardons bien le secret tant qu'il vivra ; car l'empereur est hydropique de mon sang, et il s'assouvirait du votre et du mien.

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