‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La Harpe (volume 4)Chapitre 191 sur 248 · LE PRINCE D'ORANGE · texte numérisé non relu

LE PRINCE D'ORANGE

Monsieur,

Voici un poëme d'une espèce nouvelle, et qui n'a point d'exemple chez les anciens. Vous connoissez l'humeur de nos François; ils aiment la nouveauté ; et je hasarde non tant meliora quant nova , sur l'espérance de les mieux divertir. C'étoit l'humeur des Grecs dès le temps d'iEschyle :

lUecebris erat et grata novitate morandus Spectator,

Et, si je ne me trompe, cetoit aussi celle des Romains :

Nec minimum meruere decus , vestigia grœca

Ausi deserere....

f^el qui prœfextas , vel qui docuere fnqnlns.

Ainsi j^ai du moins des exemples d'avoir entrepris une chose qui n'en a point. Je vous avouerai toutefois qu'après l'avoir faite jp ,ipe suis trouvé fort embarrassé à lui choisir un nom. Je n'^i jaipais pu me résoudre à celui 4^ %rs^^^ n'y voyant que les personnages qui en fussent dignes. Cela eût suffi au bon-homme Plante, qui n'y cherchoit point d'autre finesse : parcequ'il y a des dieux et des rois dans son Aràphi-tryoriy il veut que c'en soit une; et parcequ'il y a des valets qui boufFonnent , il veut que ce soit aussi une comédie , et lui donixe Ton et Vautre nom, par un composé qu'il forme exprès, de peur de ne lui donner pas tout ce qu'il croit lui appartenir. Mais c'e^t trop déférer aux personnages, et considérer trop peu Faction. Arisïtote en use autrement dans la définition qu'il fiât de la tragédie, où il décrit les qualités que doit avoir celle-ci , et les eflfets qu'elle doit produire, sans parler aucunement de ceux-là : et j'ose m'imaginer que ceux qui ont restreint cettie aorte de poëme aux personnes illustres n'en ont décidé que sur l'opinion qi^'ils ont eue qu'il n'y avoit que la fortune des rois et des princes q^i fût capable d'une action telle que ce grand maître de l'art nous prescrit. Cependant, quand il examine lui-même les qualités nécessaires au héros

(le la tragédie, il ne touche point du tout à sa naissance, et ne s^anache qu'aux incidents de sa vie et à ses mœurs. Il demande un homme qui ne soit ni tout méchant ni tout bon; il le demande persécuté par quelqu'un de ses plus proches ; il demande qu'il tom)>e en danger Je mourir par une main obligée à le conserver : et je ne vois point que cela ne puisse arriver qu'à un prince, et que dans un moindre rang on soit à couvert de ces malheurs. L'histoire dédaîgne de les marquer, h moins (ju'ils n'aient accablé quelqu'une de ces grandes têtes ; et c'est sans doute pourquoi jusqu'à présent la tragédie s'y est arrêtée. Elle a besoin de son appui pour les événements qu'elle traite; et comme ils n'ont de l'éclat que parcequ'ils sont hors de la vraisemblance ordinaire, ils ne seroicnt pas croyables sans son autorité, qui ajjit avec empire, et semble commander de croire ce qu'il veut persuader. Mais je ne comprends point ce qui lui défend de descendre plus bas, quand il s'y rencontre des actions qui méritent qu'elle prenne soin de les imiter; et je ne puis croire que l'hospitatîtc violée en la personne des filles de Scédase, qui n'étoit qu'un paysan de Leuctres, soit moins digne d'elle ipie l'assassinat d'Agamemnon pnr sa témnie, ou la vengeance de cette

mort par Oreste sur sa propre mère ; quitte pour chausser le cothurne un peu plus bas :

Et tragicus plerumque doiet sermone pedestri.

Je dirai plus, monsieur: la tragédie doit exciter de la pitié et de la crainte, et cela est de ses parties essentielles , puisqull entre dans sa dféfinition. Or, s^il est vrai que ce dernier sentiment ne s^excite en nous par sa représentation que quand nous voyons soufiFrir nos semblables , et que leurs infortunes nous en font appréhender de pareilles , n'est-il pas vrai aussi qu'il y pourroit être excité plus fortement par la vue des malheurs arrivés aux personnes de notre condition, à qui nous ressemblons tout-à-fait, que par l'image de ceux qui font trébucher de leurs trônes les plus grands monarques, avec qui nous n'avons aucun rapport qu'en tant que nous sommes susceptibles des passions qui les ont jetés dans ce précipice; ce qui ne se rencontre pas toujours? Que si vous trouvez quelque apparence en ce raisonnement, et ne désapprouvez pas qu'on puisse faire une tragédie entre des personnes médiocres, quand leurs infortunes ne sont pas au-dessous de sa dignité; permettezmoi de conclure, a simili, que nous pouvons faire une comédie entre des personnes illustres,

quand nous en proposons (|uelqii(; aventure qui ne s'élève point au-dessus de sa portée. Et certes, après avoir lu dans Arislote que la tragédie est une imitation des actions, et non pas des hommes, je pense avoir quelque droit de dire la même chose de la comédie,et de prendre pour maxime que c'est par la seule considération des actions , sans aucun égard aux personnages, qu'on doit déterminer de quelle espèce est un poème dramatique. Voilà, monsieur, Lien du discours, dont il n'étoit pas besoin pour vous attirer k mon parti, et gagner votre suffrage en faveur du titre que j'ai donné à Don Sanche. Vous savez mieux que moi tout ce que je vous dis; mais comme j'en fais confidence au public, j'ai cru que vous ne vous offenseriez pas que je vous fisse souvenir des choses dont je lui dois quelque lumière. Je continuerai donc , s'il vous plaît, et lui dirai que Don Sanche est une véritable comédie, quoique tous les acteurs y soient ou rois ou grands d'Espagne, puisqu'on n'y voit nailrc aucun péril par qui nous puissions être portés à la pitié ou à fa crainte. Notre aventurier Carlos n'y court aucun risque. Deux de ses rivaux sont trop jalou.x^ de leur rang pour se commettre avec lui, et trop généreux poui' lui dresser i}U('l(pK's superrlicrirs-

Le m^ris qu'ils en font sur rincertitude de son origine ne détruit point en eux Festimé de sa valeur , et se change en respect sitôt qu'ils le peuvent soupçonner d'être ce qvfll est yéritablement , quoiqu'il ne le sache pas. Lé troisième lie la partie avec lui, mais elfe est in-» continent rompue par la reine ; et qmmd mèfliid elle s'achéveroit par la perte de sa vie, la uKMrt d^un ennemi par un ennemi n'a rien de pitoyaMé ni de terrible, et par conséquent rien de tiMn gique. Il a de grands déplaisirs , et qui semMèiit vouloir quelque pitié de nous, lorsqu^ii dit Itti^ même à une de ses maîtresses,

Je plaindrois un amant qui souffriroit mes peines ;

mais nous ne voyons autre chose dans les comédies que des amants qui vont mourir , s'ils ne possèdent ce qu'ils aiment ; et de semblables douleurs ne préparent aucun efifet tragique ^ on ne peut dire qu'elles aillent au-dessus de la comédie. Il tombe dans Tunique malheur qu'il appréhende : il est découvert pour fils d'un pêcheur ; mais , en cet état même , il n'a garde de nous demander notre pitié, puisqu'il s'ofifense de Celle de ses rivaux. Ce n'est point un héros à la mode d'Euripide, qui les habilloit de lambeaux pour mendier les larmes des spectateurs; œluici

soutient sa disgrâce avec tant du fermetti, qiril uous iiupi'iiue plus, d'admiration de son grand courage , que de coin passion pour so& infortune. Nous la craignons pour lui avant qu'elle arrive; mai^ cette crainte n'a sa source que dans l'intérêt que nous prenons d'ordinaire à ce qui touche le.premier acteur, et sepcutranger inter communia ^triusi|ue dramatis, aussi bien que jareconnoi&sauce qui fait le dénouement île cette pièce. La crainte tragique ne devance pas le malheur du héros, elle sultj elle n'est pas pour lui, elle est pournou8;,et, se produisant par une prompte application que la vue de ses malheurs nous fait faire sur nous-mêmes , elle purge en nous les pansions que nous en voyons être ta cause. Enfin je ne vois rien en ce poëme qui puisse mériter le nom de tragédie, si nous ne voulons nous contenter de la définition qu'en donne Averroés, qui l'appelle simplement un art de louer. En ce c^s, nous ne lui pourrons dénier ce titre sans nous aveugler volontairement, et ne vouloir pas voir que toutes ses parties ne sont qu'une peinture des puissantes impressions que les rares qua- Ijtié^ d'un honnête homme font sur toutes sortes d'esprits, qui est une façon de louer assez ingénieuse, et hors du commun des panégyriques.

Mais j'aurais mauvaise grâce du me prévaloir

38o ÉPITRE.

d^un auteur arabe , que je ne connois que sur la foi d^une traduction latine; et, puisque sa paraphrase abrège le texte d'Aristote en cet article , au lieu de 1 étendre, je ferai mieux d^en croire ce dernier, qui ne permet point à cet ouvrage de prendre un nom plus relevé que celui de comédie. Ce nW pas que je n'aie hésité quelque temps, sur ce que je n'y voyois rien qui pût émouvoir à rire. Cet agrément a été jusqu'ici tellement de la pratique de la comédie, que beaucoup ont cru quil étoit aussi de son essence^ et je serôis encore dans ce scrupule, si je n^en avois été guéri par votre M. Heinsius , de qui je viens d'apprendre heureusement que Movere risum non constituit comœdiamy sed plebis aucupium est y et abusus. Âpres l'autorité d'un si grand homme, je serois coupable de chercher d'autres raisons, et de craindre d être mal fondé à soutenir que la comédie se peut passer du ridicule. J'ajoute à celle-ci lepithéte d'héroïque , pour satisfaire aucunement à la dignité de ses personnages , qui pourroit sembler profanée par là bassesse d'un titre que jamais on n a appliqué si haut. Mais après tout, monsieur, ce n'est qu'un intérim, jusqu'à ce que vous m'ayez appris comme j'ai dû. l'intituler. Je ne vous l'adresse que pour vous l'a- " bandonner entièrement : et si vos Elzéviers

ÉPITIIE. 38i

saisissent de ce poëme, comme ils ont fait de quelques uns des miens qui l'ont précédé, ils peuvent le faire voir à vos provinces sous le titre que vous lui jujjerez plus convenable, et nous exécuterons ici Tarrêt que vous en aurez donné. J'attends de vous cette instruction avec impatience , pour m'affermir dans mes premières pensées, ou les rejeter comme de mauvaises tentations : elles flotteront jusque-là; et si vous ne me pouvez accorder la gloire d'avoir appuyé une nouveauté, vous nie laisserez du moins celle d'avoir passablement défendu un paradoxe. Mais quand même vous m'ô ter iez toutes les deux, je m'en consolerai fort aisément, parceque je suis très assuré que vous ne sauriez m'en ôter une qui m'est beaucoup plus précieuse; c'est relie d'être toute ma vie,

Monsieur,

i-c Uî:s huinbli: .

1'. CnnSRll.1

ARGUMENT DE DOiN SANCHE.

Don Fernand, roi d'Aragon, clioss^i de ses états par la révolte de don Garcie d'Ayaia, comte de Fuensalida, n'avoit plus sous son obéissance que la ville de Catalaïud et le territoire des environs, lorsque la reine dona Léonor, sa femme, accoucha d'un fils, qui fut nonuné don Sanche. Ce déplorable prince, craignant qu'il ne demeurât exposé aux fureurs de ce rebelle, le fit aussitôt enlever par don Raymond de Moncade, son confident, afin de le faire nourrir secrètement. Ce cavalier, trouvant dans le village de Hubierça la femme d'un pécheur nouvellement accouchée d'un enfant mort, lui donna celui-ci à nourrir, sans lui dire qui il étoit; mais seulement qu'un jour le roi et la reine d'Aragon le feroient grand lorsqu'elle lui feroit présenter par lui un petit écrin, qu'en même temps il lui donna. Le mari de cette pauvre femme étoit pour lors h la guerre ; si bien que, revenant au bout d'un an, il prit aisémi^nt CÉt enfant pour sien, et l'eleva comme s'il en eût été le père. La reine ne put jamais savoir du roi où it avoit fait porter son fils; et tout ce qu'elle en tira, après beaucoup de prières, ce fut qu'elle le reconnohroit un jour quand on lui présenteroit cet écrin où il avoit mis leurs deux portraits , avec un billet de sa main et quelques autres pièces de remarque ; mais, voyant qu'elle contiauoit toujours à en vouloir savoir davantage, il arrêta sa curiosité tout d'un coup, et il lui dit qu'il étoit morl. Il soutint après cela cette malheureuse guerre encore trois Ou quatre ans, ayant toujours quelque nouveau désavantage, et mourut enfin de déplaisir et de fatigue, laissant ses affaires désespérées, et la reine grosse, a qui il

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