‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La HarpeChapitre 188 sur 285 · GÉNÉRAL DES PARTHES · texte numérisé non relu

GÉNÉRAL DES PARTHES

TRAGÉDIE

PRÉFACE DE VOLTAIRE

Sureua nest poinl un nom propre, cest un litre d'honnpur, un nom de difjnitc. I^e siiréna des Parthes était Tethniadoulot des Persans d'aujourd'hui, le grand-visir des Turcs. Cette méprise ressemble à celle de plusieurs de nos écrivains, qui ont parlé d'un Azem, grand-visir de la Porte ottomane, ne sachant pas que visir aieni signifie grand visir. Mais la méprise est bien plus pardonnable à Corneille qu'à ces historiens, parceque l'histoire des Parthes nous est bien moins connue que celle des nouveaux Persans et des Turcs.

Ija tragédie de Surtlna fut jouée les derniers jours de 1674, et les premiers de 1675 : elle roule tout entière sur l'amour, II semblait que Corneille voulut jouter contre Racine. Ce grand homme avait donné son Ipliigénie la même année lâyj. Javoue que je regarde Iphigéui^i^oimne le chef-d'dpuvrc de

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la scène, et je souscris à ces beaux vers de Despréaux :

Jamais Iphigénie en Âulide immolée N'a (^oùlc tant de pleurs k la Grèce assemblée Que dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé En a fait, sous son nom, verser la Champmélé.

Veut-on de la grandeur, on la trouve dans Achille, mais telle qu'il la faut au théâtre;iiécessaire, passionnée, sans enflure, sans déclamation. Veut-on de la vraie politique, tout le rôle d'Ulysse en est plein ; et c'est une politique parfaite, uni<juenienl fondée sur lamour du bien public ; elle est adroite, elle est noble, elle ne disserte point; elle auf;mente la terreur. Clytemnestre est le modèle du (jrand pathétique; Iphigénie, celui de la simplicité noble et intéressante; Aframemnon est tel qu'il doit être: et quel style! c'est là !e vrai sublime.

Après Sitréria, Pierre Corneille renonça au théâtre, auquel il eût di'i renoncer plus tôt. Il survécut près de dix ans à cette pièce , et fut témoin (les succès mérités de son illustre rival; mais il avait la consolation de voir représenter «s anciennes pièces avec des applaudissements toujours nouveaux; et c'cit aux beaux morceaux df

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<:es anciens ouvrap^esque nous renvoyons le lecteur. Il remarquera que tout ce qui est bien jiensé clans ces chefs-d'œuvre est presque toujours Lien exprimé, à quelques tours eKiuelqiics termes près qui ont vieilli; et qu'il n'est obscur, guindéj alanibiqué, incorrect, faible et froid, que quand il n'est pas soutenu par la force du sujet. Presque tout ce qui est mal exprimé chez lui ne méritait pas d'être exprimé. Il écrivait très inéf;alement ; mais je ne sais s'il avait un {renie inégal, comme on le dit; car je !e vois toujours dans ses meilleures pièces, et dans ses plus mauvaises, attaché à la solidité du raisonnement, à la force et à la profondeur des idées, presque toujours plus occupé de disserter que de toucher; plein de ressources, jusque dans les sujets les plus inf^rats, mais de ressources souvent peu tragiques; choisissant mal tous ses sujets, depuis Œdipe; inventant des intrigues, mais petites, sans chaleur, et sans vie; s'étant fait un mauvais style pour avoir travaillé trop rapidement; et cherchant à se tromper lui-uiénie sur ses dernières pièces. Son grand mérite est d'avoir trouvé la France agreste , grossière, ignorante, sans esprit, sans goût, vers te temps du Cid, et de Vavoir changée : car l'esprit qui régne au théâtre est

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l'imaffe fidèle de l'esprit d'une nation, Non seulement on doit à Corneille la trajjédie, la comédie, mais on lui doit lart de penser.

Il ncut pas le pathétique des Grecs, il n'en donna une idée que dans le dernier acte de Rodogune; et le tableau que forme ce cinquième acte me parait, avec ses défauts, très supérieur à tout ce que la Grèce admirait. Le tableau du cinquième acte lYAllialie est dans ce f;rand goill. Il faut avouer que tous les derniers actes des autres pièces, sans exception, sont mai{i[res, décharnés , faibles , en comparaison. Si vous exceptez CCS deux spectacles frappants, nos tragédies françaises ont été trop souvent des recueil* de dialoffues plutôt que des actions pathétiques: cest par là que nous péchons principalement; mais avec ce défaut, et quelques autres auxquels la nécessité de fiiire cinq actes assujettit les auteurs, on avoue que la scène française est supérieure à celles de toutes les nations anciennes et modernes. Cet art est absolument nécessaire dans une [jrande ville telle que Paris; mais avant Corneille cet art n'existait pas, et après Bacioe il parait impossible qu'il s'accroisse.

Il n'ist pas plus possible de faire un commentaire siu' la pièce de Suréna que sur Jgésitai,

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AuUa, Pulchéiie , Perthaiite , Tite et Bérénice, la Toison iCor, Théodore. Si on a fait quelques réflexions sur Ollion, c'est qu'en effet les lieaux vers répandus dans la première scène sou tenaient I ])eu le eommentateur dans ce travail ingrat et tlégoùtant. Je Bnirai par dire qu'il ne faut examiner que les ouvrages qui ont des beautés avec des défauts, afin d'apprendre aux jeunes gens à éviter les uns, et à imiter les autres j mais pour les pièces aussi mal inventées que mal écrites, où les fautes innombrables ne sont pas racbetées par une seule belle scène, il est très inutile de commenter ce qu'on ne peut lire.

On n'aura donc ici qii'iuic seule observation , que j'ai déjà souvent indiquée; c'est que plus Corneille vieillissait, plus il s'obstinait à traiter l'amour, lui qui, dans son dépit de réussir si mal, se plaignait (fuc ta seule tendresse fùl toujours à ta mode. D'ordinaire la vieillesse dédaigne des faiblesses qu'elle ne ressent plus ; l'esprit contracte une fermeté sévère qui va jusqu'à la rudesse : mais Corneille au contraire mit dans ses derniers ouvrages plus de galanterie que jamais; et quelle galanterie ! Peut-être voulait-il joi'iler contre Racine, dont il sentait malgré lui la prodigieuse supériorité dans lart si difficile de ren-

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dre cette passion aussi noble , aussi tragique ^

qu'intéressante. Il imprima qu Othon, ni Su- n

rëna, ne sont point des cadets indignes de Cinna. f

Ils étaient pourtant des cadets très indignes; ic

et Pacorus , et Eurydice , et Palmjs , et le Su- ^ réna, parlent d'amour comme des bourgeois de Paris.

Si le mérite est grand , Festime est un peu forte.

Vous la pardonnerez à Pamour qui s'emporte;

Gomme vous le forcez à se trop expliquer,

S'il manque de respect, vous l'en faites manquer.

Il est si naturel d'estimer ce qu'on aime,

Qu'on voudroit que par-tout on l'estimât de même;

£t la pente est si douce à vanter ce qu'il vaut,

Que jamais on ne craint de l'élever trop haut.

C'est dans ce style ridicule que Corneille fait l'amour dans ses vingt dernières tragédies , et dans quelques unes des premières. Quiconque ne sent pas ce défaut est sans aucun goût; et quiconque veut le justifier se ment à luimême. Ceux qui m'ont fait un crime d'être trop sévère m'ont forcé à l'être véritablement, et à n'adoucir aucune vérité. Je ne dois rien à ceux qui sont de mauvaise foi : je ne dois compte à personne de ce que j ai fait pour une descendante de Corneille, et de ce que j'ai fait pour

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satisfaire mon goût. Je connais mieux les beaux morceaux de ce grand génie que ceux qui feignent de respecter les mauvais ; je sais par cœur tout ce qu'il a fait d'excellent, mais on ne m'imposera sileni e en aucun genre sur ce qui me parait défectueux.

Ma devise a toujours été /«ri quœ ^cntiam.

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