SCÈNE V
EURYDICE, PALMIS, ORMÉNE.
IMÉNE.
f^ii"il vous en va coûter!
Et que pour Surcna ..
PALMIS.
L'a-t-oii fait a né ter?
OHMÉNK.
A peine du palais il sortoit dans la rue, Qu'une flèche a parti d'une main inconnue; Deux autres Tont suivie; et j'ai vu ce vainqueur. Comme si toutes trois l'avoient atteint au cu'ur, Dans un ruisseau de sang tomber mort sur la place.
EURYDICE
Hélas!
ORMÉNE.
Songez à vous , la suite vous menace; Et je pense avoir même entendu quelque voix Nous crier qu'on apprît à dédaigner les rois.
PALMIS.
Prince ingrat! lâche roi! Que fais-tu du tonnerre, Ciel , si tu daigne.s voir ce qu'on fait sur la terre? Et pour qui gardes-tu tes carreaux embrasés, Si de pareils tyrans n'en sont point écrasés? Et voua, madame, et vous, dont l'amour inutile. Dont l'intrépide orgueil paroît encor tranquille, Vous qui, brûlaut pour lui, sans vous déterminer,
'Se lavez tant aimé que pour Tassassiner,
Allez d'uQ tel amour, allez voir tout Touvrage,
Eu recueillir le fruit, en goûter l'avantage.
Quoi! vous causez sa perte, et n'avez point de pleurs!
EURYDICE
Non, je ne pleure point, madame, mais je meurs'. Orméne, soutiens-moi.
ORMÉNE.
Que dites-vous , madame?
EURYDICE
Généreux Suréna, reçois toute mon ame.
' Ce vers fournira la seule remarque qu*on croie devoir faire «ur la tragédie de Suréna. Je ne pleure point ^ mais je meurs ^ serait le sublime de la douleur, si cette idëe était assez ménagée, assez préparée pour devenir vraisemblable, car le vraisemblable seul peut toucher. Il faut, pour dire qu*on meurt de douleur, et pour en mourir en effet, avoir éprouvé, avoir fait voir un désespoir si violent, qu'on ne s*étonne pas qu*un prompt trépas en soit la suite; mais on ne meurt pas ainsi de mort subite après avoir fait des raisonnements politiques et des dissertations sur l'amour. Le vers par lui-mcme est très tragique*, mais il n'est pas amené par des sentiments assez tragiques. Ce n'est pas assez qu'un vers soit beau, il faut qu'il soit placé, et qu'il ne soit pas seul de son espèce dans la foule.
Oa ne peut qu'approuver ce que Voltaire observe ici avec autant de goût que de justesse : mais il reconnaît du moins que ce vers est non seulement beau , mais très tragique , et qu'il serait même le sublime de la douleur, s'il eût été plus amené. Ce n'était pas cependant la seule remarque qu'un commentateur impartial aurait pu faire sur cette pièce ; et si Voltaire eût mis à faire valoir les beautés de Corneille autant d'intérêt qu'il a mis de malignité à s'appesantir sur ses fautes , j'ose dire que le caractère héroïque de Suréna méritait d'être compté parmi les plus belles conceptions du génie de ce grand poète. En effet, à quelques inégalités près, qui appartiennent plus à la diction qu'au fond des idées , on y retrouve encore tout