‹ Œuvres de P. Corneille, avec les commentaires de VoltaireChapitre 134 sur 292 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

SOPHONISBE, HERMINIE

SOPHONISBE

Cesse de me flatter d'une espérance vaine. Auprès de Scipion ce prince perd sa peine. S'il l'avoit pu toucher^ il seroit revenu; Et puisqu'il tarde tant^ il n'a rien obtenu.

HERMINIE

Si tant d'amour pour vous s'impute à trop d'audace , Il faut un peu de temps pour en obtenir grâce : Moins on la rend facile , et plus elle a de poids. Scipion s'en fera prier plus d'une fois j ^

Et peut-être son âme encore irrésolue....

SOPHONISBE

Sur moi, quoi qu'il en soit, je me rends absolue; Contre sa dureté j'ai du secours tout prêt. Et ferai malgré lui moi seule mon arrêt.

Cependant de mon feu l'importune tendresse Âussih-bien que ma gloire en mon sort s'intéresse, Veut régner en mon cœur contre ma liberté. Et n'ose l'avouer de toute sa fierté.

^44 SOPHONISBE

Quelle bassesse d'âme ! ô ma gloire ! ô Carthage !

Faut-il qu'avec vous deux un homme la partage ?

Et Tamour de la vie en faveur d'un époux

Doit-il être en ce cœur aussi puissant que vous?

Ce héros a trop fait de m'avoir épousée ;

De sa seule pitié s'il m'eut favorisée ,

Cette pitié peut-être en ce triste et grand jour

Âuroit plus fait pour moi que cet excès d'amour.

Il devoit voir que Rome en juste défiance....

HERMINIE

Mais vous lui témoigniez pareille impatience ; Et vos feux rallumés montroient de leur côté Pour ce nouvel hymen égale avidité.

SOPHONISBE

Ce n'étoit point l'amour qui la rendoit égale ; C'étoit la folle ardeur de braver ma rivale ; J'en faisois mon suprême et mon unique bien : Tous les cœurs ont leur foible^ et c'étoit là le mien. * La présence d'Éryxe aujourd'hui m'a perdue ; Je me serois sans eUe un peu mieux défendue ; J'aurois su mieux choisir et les temps et les lieux. Mais ce vainqueur vers elle eût pu tourner les yeux :

' Toutes les scènes précédentes ayant été si froides, il est impossible qae ce cinquième acte ne le soit pas. Sophonisbe elle-même avertit qu'elle n'avait point de passion , qu'elle n'avait que la folle ardeur de braver sa rivale, que c'était là son suprême bien et son faible. Un tel faible n'est nullement tragique.

Elle a donc un caractère aussi froid que bbs deux maris, puisque, de son aveu , elle n'a qu'un caprice sans grandeur d'âme et sam açiiBur.

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