LA DIVISION DU TRAVAIL
CONSIDÉRÉE SOUS LE RAPPORT DE LA CONSERVATION DU GOUVERNEMENT ET DE LA STABILITÉ DES INSTI- TUTIONS SOCIALES (l).
Pourquoi Fontenelle, tenant toutes les vérités dans sa main, se fut-il bien gardé de l'ouvrir? C'est que Fontenelle eût craint de passer pour vi-
(i) Ce morceau fait partie d'un ouvrage intitulé : Des moyens conservateurs en politique , dont je recueillais les matériaux tandis que le génie de la destruction couvrait la France de ruines. J'ai un peu imité le matelot , qui oublie dans le port les vœux qu'il faisait pendant la tempêté. Je me suis moins hâté de parler de principes conservateurs , lorsque j'ai vu toute la nation j revenir d'elle-même. Les idées de stabilité ont.présidé à la formation du nouveau gouvernement, et continuent de le protéger du sein d'un sénat qui unit le calme de la puissance à la force de l'opinion. Alors j'ai dû suspendre le rôle d'écrivain pour celui d'observateur , et mûrir mes propres idées en assistant à la plus belle !• i3
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sionnaire. Toute vérité nouvelle ressemble à un ambassadeur chez des peuples barbares , où il n'obtient créance qu'après un long circuit d'avanies, de négociations et de sacrifices. Si le premier qui observa deux forgerons se partager entre eux la fabrication d'un clou, eût prédit que le principe d'une action aussi simple serait un jour le régulateur des destinées de l'Europe commerçante, eût-il recueilli d'autre réponse que le sourire de la pitié. Cependant la division du travail , qui multiplie les produits en diminuant la maind'œuvre , a fait de si rapides progrès , qu'une telle prédiction ne paraîtrait aujourd'hui qu'une remarque vulgaire (i).
expérieoce que le génie ait encore tentée dans l'art de gouverner. Quel homme n'en doit vivement espérer le succès? quel Français ne doit travailler à en fortifier les bases? car la durée seule consacre ces formidables nouveautés. Les faiseurs de journées n'ont pas toujours de lendemain. Je ne connais qu'une grande et glorieuse journée ; c'est celle dont les siècles adopteront Touvrage.
M. Jean-Baptiste Saj m'a fait l'honneur d'adopter , dans son excellent Yraité d* économie politique , le principe que j'ai mis au jour dans ce fragment. Le titre un peu frivole de mon livre ne lui a sans doute pas permis de me citer. Je ne puis attribuer qu'à ce motif le silence d'un écrivain trop riche de son propre fonds pour désavouer un emprunt aussi modique.
(i) La division du travail est un raffinement de la sépara-
INFLUENŒ MORALE. igî
Il est dans la nature des choses que ces progrès s'accélèrent tous les jours de plus en plus. La ai* vision du travail assure au premier qui remploie
tion des métiers, et doit probablement son existence aiix progrès J^une extrême civilisation. Elle consiste à distribuer un seul ouvrage en une foule de branches, qui deviennent autant de métiers séparés. Adam Smitb en explique ainsi la théorie dans ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations :
M Plus de développement dans les puissances productrices du travail , c'est-à-dire plus d'adresse , d'activité et d'intelligence dans la manière dont partout aujourd'hui on l'ap* plique et on le dirige , c'est là l'effet de la division du tra*
vail Prenons pour exemple une manufacture dont l'objet
paraît peu important, mais qui a mérité plus d'une fois qu'on en remarquât les détails avec une sorte d'admiration ; je veux dire la fabrication des épingles. Un ouvrier qui, d'une part, n'aura pas été élevé pbur ce métier, dont la division du travail a fait un art séparé, et^i de l'autre n'aura aucune habitude des machines dont on y fait usage , et auxquelles probablement celte même division a donné naissance; cet ouvrier peut-être , avec tous les efforts de son industrie , ne patviendra pas à faire en un jour une seule épingle, et su* rement il n'ira pas jusqu'à vingt. Mais de la manière dont ce travail est conduit aujourd'hui, non-seulement l'art de l'épin^ glier est un métier particulier , mais cet art se distribue encore en différentes branches , dont chacune forme un métier séparé. Dix-huit opérations forment le grabd art de faire une épingle. Dans quelques manufactures, ces dix-huit opérations sont presque toutes exécutées par autant de mains différentes. Cependant j'ai vu une manufacture d'épingles qui
d'immenses avantages commerciaux ; mais comme ils s'anéantissent au moment de l'imitation par d'autres peuples , elle est dans la nécessité de sur-
n'einployaît que dix hommes , dont quelques-uns par con— séquent s'occupaient de deux ou trois manipulations particulières. L'établissement était pauvre , et dès-lors mal pourvu des machines nécessaires ;: mais^ le zèle quelquefois suppléait à tout y et le travail commun donnait alors par jour douze livres d'épingles de moyenne grandeur. Or, la livre se formant de 4*000 épingles ; il s'ensuit qu'il en sortait plus de 48,000 par jour de la main de dix personnes , et que chacun de ces ouvriers , faisant la dixième portion du travail général , doit être considéré individuellement comme l'artisan de 4,800 épingles par jour.. . • Dans tous les autres genres d'arts et de manufactures , les effets de la division du travail sont les mêmes.... Ce grand accroissement dans la quantité de l'ouvrage, que, par une suite de la division du travail, un petit nombre de mains est en état de faire, est dû* à trois circonstances différentes : d'abord , à une plus grande dextérité de l'ouvrier qui doit faire mieux et plus promptement une simple opération , qui est la seule occupation de sa vie ; ensuite , à l'épargne du temps que l'on perd ordinairement en passant d'un 'ouvrage à l'autre ; enfin , à l'invention d'un grand nombre de machines qui facilitent et abrègent le travail , et rendent un homme capable de l'ouvrage de plusieurs.... Ainsi la division du travail, en multipliant les productions de tous les arts dans une société bien ordonnée, enfante cette opulence universelle qui circule et se r^and jus<(u'aux dernières classes du peuple. »
On. voit, en dernière analyse, que, par ^a division du travail , les opérations des arts se partagent en tant de frac—
passer ses premiers efforts par un perfectionnement continuel. De là ces prodiges dont en peu d'années elle nous a rendus témoins , cette émulation dont elle a enflammé tant de concurrens, cette admiration que lui ont vouée tous les écrivains calculateurs. Il me paraît hors de doute que la postérité la placera un jour à coté des grandes causes y qui, telles que l'imprimerie et la découverte de l'Amérique, ont fortement agi sur le sort du monde.
Nous sera-t-il permis d'examiner quelle doit être l'influence morale d'un principe aussi énergique? Les esprits accoutumés à compter plus qu'à sentir, et à ne voir le bonheur d'un peuple que dans l'inventaire de ses richesses , auront peine à comprendre l'utilité d'une pareille recherche. L'orgueil de soiunettre tout au calcul a jeté dans
lions , que toutes sont exécutées avec promptitude et facilité , ou par des nuichines^ouvrikres , ou par des hommes à qui , par analogie, conviendrait le nom d^ouvriers^machines.
En citant le livre célèbre d'Adam Smith , je ne dois pas taire que cet habile Écossais a beaucoup profité des travaux des économistes français , et que la route qu*il a parcourue d'une manière si distinguée lui avait été ouverte , en i ^66 , par un petit écrit très-substantiel de Turgot, intitulé : Réflexions sur la formation et la distribution des richesses. Ce n'est pas la première fois que nous avons acheté sous étiquette anglaise les produits de nos propres fabriques.
igS INFLUENCE MORALE.
les institutions une profonde sécheresse. L'homme n'a plus été considéré comme un but , mais comme un moyen; et, le jour où il fut évalué en argent, toute morale admiiiistrattve s'anéantit. La législation s'est corrompue à la même source, et l'on ne peut porter la sonde dans les codes modernes sans être tenté, à chaque instant, de s'écrier comme Pygmalion : // «y a point là d'orne ni de vie, La méthode a ses droits qu'il faut lui garantir; mais l'homme d'État qui n'y joindra pas la connaissance du cœur humain et la prévoyance du jeu des passions, restera en politique ce que sont dans les arts ces imitateurs glacés qui n'ont ja* mais représenté que la nature morte (i). Aussi je verrais avec indulgence se répandre le goût des études métaphysiques* Ces exaltations fréquentes, ces rêves même, feraient un contre-poids au matérialisme économique qui nous presse de toutes
( 1 ) J'indiquerai , comme un exemple de ce que l'étude du cœur humain ajoute aux connaissances positives , el de la supériorité qui en résulte dans les combinaisons politiques, deux ouvrages lus k l'Institut national par M. de Talle^rrand, l'uu de ses m^mbrçs. Le premier est un Mémoire sur les relations commerciales des États-Unis avec r Angleterre; le second t un Essai sur les avantages à retirer des coLo'^ nies nouvelles , dans les circonstances présentes. Ils sont imprimés dans le second volume des Mémoires de V Institut : Sciences morales et politiques.
parts ^ et pourraient quelques instans soustraire la nature humaine à l'empire des chi£fres.
Dans le plan que j'ai formé de rechercher les moyens consen>ateurs en politique y j'examinerai ainsi l'effet moral de tous les points importans d économie publique et de législation. Il s'agit maintenant de soumettre à cette épreuve le fameux principe qui^ sous le nom de division du travail^ change de nos jours le système industriel de l'Europe : question neuve et vaste, que je n'embrasserai que sous les rapports de conservation indiqués dans le titre de ce chapitre. En portant le premier mes pas sur ce sol inconnu , j'ai bien moins la prétention d'y tracer la route que le désir d'y appeler des guides plus habiles (i).
(i) Je SUIS bien éloigné de croire que mon opinion soit à l'abri de la eontroverse ; et , en général , l'application de la morale aux grands intérêts sociaux en est fort susceptible. Cependant on risquerait de me juger avec trop de sévérité , si l'on perdait de vue que ce chapitre n'est qu'un fragment d'un ouvrage lié par un plan général ; que plusieurs propositions, qui sont ici simplement énoncées, auront ailleurs leurs développemens et leurs preuves ; et qu'enfin la division du travail , dont je ne conteste aucun avantage , n'y est point traitée dans son ensemble, mais envisagée sous une seule face et dans un rapport très-subordonné avec un intérêt d'une bien plus haute importance, la conservation du gouvernement. D'ailleurs , si quelques assertions paraissaient au premier coup-Joeil trop absolues, ou même exagérées, il lau-
Influence de la division du travail sur les agens qu'elle emploie.
Plus la division du travail sera parfaite ^ et l'applicatioD des machines étendue , plus l'intelligence de l'ouvrier se resserrera. Une minute, une seconde , consommeront tout son savoir; et la minute, la seconde suivante , verront répéter la même chose. Tel homme est destiné à ne représenter toute sa vie qu'un levier ; tel autre une cheville , ou une manivelle. On voit bien que la nature humaine est de trop dans un pareil instrument , et que le mécanicien n'attend que le moment où son art perfectionné pourra y suppléer par un ressort.
Cependant l'intelligence ne saurait être une faculté oisive; elle meurt de disette comme le corps ; elle est même soumise à des accidens , que nous appellerons des caprices tant que nous en ignorerons les causes premières. La simple monotonie , le retour continu du même son , du même geste, importunent d'abord, irritent un instant.
drait peut-être ne l'imputer qu'à la nature des choses. La morale ne doit voir que le principe ; l'économie publique au contraire attend et pèse les résultats. Toutes deux ont raison , toutes deux sont conséquentes dans leur différente manière de procéder.
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et plongent ensuite dans le sommeil ou la torpeur. Le somnambulisme 9 les affections nerveuses et cataleptiques 9 les diverses asphyxies de l'ame sont probablement les suites d'un semblable désordre. Serait-il donc possible que la succession éternelle du même acte n'engourdit la pensée ^ et ne finît par la paralyser? On couvre d'un bandeau les yeux de l'animal qu'on destine à parcourir une ligne circulaire. L'ouvrier-machine trouve une ressource équivalente dans la dégradation complète de ses facultés intellectuelles. Il en est qui perdent dans l'isolement presque jusqu'au souvenir du langage. L'être dont l'économie des arts a réduit l'existence à un seul geste paraît descendu à la classe équivoque de ces polypes où l'on n'aperçoit point de téte^ et qui semblent ne vivre que par leurs bras.
I^e sauvage y qui dispute sa vie aux élémens^ et subsiste des produits de sa pêche ou de sa chasse ^ est un composé de force et de ruse y plein de sens et d'imagination. Le laboureur^ que la variété des saisons y des sols^ des cultures et des valeurs ^ force à des combinaisons renaissantes ^ reste un être pensant malgré ses routines et ses débris d'astrologie. Ces classes d'ouvriers , en qui l'emploi des forces musculaires se réunit à quelques notions de dessin 9 de calcul ou de chimie ^ formaient line espèce d'hommes très-remarquable. Le trait le
plus saiUsuit de leur caractère était l'amour de rindépeodaoce, ce goût d'une vie errante qui promenait leur industrie dans les grandes villes de la France et de l'Europe. Ces longs voyages j ce mélange de bonne et mauvaise fortune, leur donnaient une sorte de philosophie expérfanentale , de fierté de sentimens et d'instruction sans lecture, qui rendaient leur conversation aussi piquante qu'originale. Les lois sur l'émigration, et la guerre qui a dévoré toute une génération, ont rompu avec violence ces mœurs singulières; et Ton ne saurait peut-être plus s'en retracer quelque idée qu'en écoutant converser dans les tavernes de Genève les ouvriers de cette ville industrieuse. Si l'homme développe ainsi son entendement par l'exercice d'un travail compliqué^ on doit s'attendre à un efFet tout contraire sur l'agent d'un travail divisé. Le premier, qui porte dans ses br^ tout un métier, sent sa force et son indépendance; le second tient de la nature des machines au milieu desquelles il vit ; il ne saurait se dissimuler qu'il n'en est lui-même qu'un accessoire, et que, séparé d'elles, il n!a plus ni capacité,, ni moyens d'existence. C'est un triste témoignage à se rendre que de n''avoir jamais levé qu'une soupape , ou de n'avoir jsuxiais fait que la dix^huitième partie d'une épingle. Le sentiment de sa faiblesse sera donc le trait dominant de l'ou vrier-machine ,
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et le rendra nécessairement timide et sédentaire.
L'absence de toute idée , Vine3q>érience de toute combinaison forment un état voisin de la stupidité. Mais l'ame la plus grossière conserve un sen*timent vague et reculé d'un besoin qu'elle n'a encore ni satis&it ni défini ; et si elle ne cherche pas Terreur ou le merveiUeuiL avec empressement, elle s'en abreuve au moins avec facilité , et peutêtre avec une sorte de volupté brutale comme elle-même. L'ouvrier-machine sera donc prodigieusement ignorant , crédule et superstitieux.
Comme son travail est d'une extrême simplicité , et qu'il peut y être remplacé par le premier venu; comme lui-même ne saurait , sans un hasard inespéré, retrouver ailleurs la place qu'il aurait perdue, il reste vis^à-vis du maître de l'atelier dans une dépeqdance aussi absolue que décourageante. Ij^ prix de sa main-d'oéuvre, regardé autant comme une grâce que comme un salaire, sera calculé par cette froide et dure économie qui est la ba^e des établissemens manufacturiers. Nous trouverons donc partout L'ouvrier-machine pauvre, ^ervile, et sans émulation.
lâ nature ne laisse guère les disgrâces sans compensation. L'homme , tel que nous venons de le peindre, sera probablement docile, patient, facile à gouverner ; il aura surtout l'esprit de famille, et un attachement d'instinct pour le sol où
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il végète. Pour peu qu'il ait reçu une morale simple et un culte raisonnable , il formera naturellement le peuple le moins remuant de la t^*re, et peutêtre fera*t-il envier son obscure destinée.
Telle serait en effet la populatiim dont nous parlons^ s'il était possible de la soustraire aux impulsions étrangères; mais l'état compliqué des sociétés européennes ne permet pas un pareil isolement. Elle sera donc plus exposée que toute autre aux séductions. Pour qui n'a point dHdée , toute idée est une nouveauté, tout comme l'ivresse est prompte dans celui qui n'avait jamais usé de liqueurs fortes. C'est au sein des troupeaux pacifiques que les vertiges font les plus grands ravages. Une foule de stupides se précipite y sous le plus vil des chefs, avec l'aveuglement de l'ignorance et l'impétuosité des impressions nouvelles. Les hommes de métiers , indépendans et voyageurs , seraient individuellement plus redoutables; mais leur réunion les rend moins dangereux. Chacun d'eux est trop fier pour vouloir être le second dans une émeute; il s'éloigne plutôt que d'obéir; et c'est vraiment le cas où il n'y a point de sédition , parce qu'il y a trop de séditieux. Dans tout parti, la difficulté est bien moins d'anéantir ses ennemis que de concilier ses amis , ainsi que nous l'apprennent deux observateurs dignes de foi : le cardinal de Retz, l'évangéliste des factieux; et le
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lord Chestei*field > qui a bien voulu rendre aux courtisans le même service que Machiavel aux princes.
On aperçoit, en dernière analyse, que le principe de la division du travail fortifie en malignité l'influence déjà peu avantageuse que la vie manufacturière avait sur le caractère d'un peuple. Op demeure convaincu que, si ce fameux principe atteint le développement où la cupidité ne cessera de le pousser, il formera une race d'hommes lâche, dégradée, impuissante à rien entreprendre pour la défense de la patrie, et voisine d'excès d'autant plus funestes qu'elle s'y jettera avec la sécurité de l'innocence , et la profonde incapacité de discerner l'absurde et l'injuste.
lofluence de la division du travail sur les agens qu'elle réforme.
La division du travail et l'emploi des machines qui en est la suite opèrent une prodigieuse diminution de main-d'œuvre : c'est en cela quç réside leur avantage; c'est à ce but que marchent, d'un pas infatigable , tous les spéculateurs. L'économie de deux bras rendus inutiles est célébrée comme un trait de génie, et souvent honorée d'un privilège. Toutes les fois que , dans un atelier, l'action
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sera parvenue à une telle simplicité qu'un chien puisse y remplacer un homme , soyez sûr que le chien deviendra un ouvrier, et l'homme un mendiant. Montesquieu , qui commence à rajeunir pour nous , avait aperçu cette vérité ; et peut-être en a-t-il outré les conséquences en improuvant jusqu'à la construction des moulins à eau.
Que deviendront ces bras innombrables que le talent d'un mécanicien aura désoccupés ? La construction des machines elles-mêmes en réclame une partie; le développement que de plus grandes richesses donnent aux besoins du luxe en mettra vraisemblablement une autre en activité; mais le plus grand nombre demeurera oisif : en vain se figurerait-on qu'une plus forte masse de produits , un commerce dominateur, une modicité de prix qu'aucune concurrence ne saurait atteindre, dussent couvrir toute une nation de jouissances, de travail et de bien-être; cette théorie, si plausible en raisonnemens , si brillante en promesses, est cruellement démentie par l'expérience.
L'homme ne compte pas comme la nature ; elle est prodigue, il est avare. L'une donne toujours en proportion des produits qu'elle recueille; l'autre n'accorde rien qu'en raison du travail dont il a besoin : aussi la population ne se règle pas sur la richesse du sol, mais sur la difficulté de sa culture. Les vignobles sont plus peuplés que les terres à
blé, et les terres à blé plus que les prairies. 11 y a environ trente ans que les pommes de terre , l'emploi de Talgue marine, connue sous le nom de klepj et quelques améliorations importantes , s'introduisirent en Ecosse; aussitôt le prix des fermes fut triplé 9 quadruplé, et un grand nombre d'habitans se vit forcé d'aller chercher en Amérique des forets à défricher (i). Quand l'abondance entra dans le pays, le peuple en fut chassé; voilà l'homme! Si l'agriculture, qu'on doit regarder comme la plus libérale des manufactures et la plus féconde en ressources, offre des i^ultats aussi durs, que faut-il attendre de celles qui ne reposent que sur les calculs de l'économie industrielle ?
Voyez l'Angleterre : ses travaux sont immenses; elle a couvert de ses colonies l'Amérique et l'Asie; nulle part la débauche , le suicide et le gibet ne font* une plus grande consommation d'hommes ; enfin sa marine est un gouffre qui les aspire et les dévore sans relâche. Il semblerait que , dans un tel pays , la population dût être une richesse , et l'homme un objet rare et précieux; cependant rien n'est plus
(1) Ce fait, aussi vrai qu'humiliant, est rapporté par M. Baert , dans son Tableau de la Grande-Bretagne , ouvrage rempli d'observations faites avec autant d'impartialité que de pénétration , et où les Anglais eux— mêmes pourront apprendre à connaître leur pays. Ce livre vient d'acquitter la France de ce qu'elle devait au voyageur Arthur Young.
faux : l'Angleterre est dccablée de sa population ; ' qu'on en juge par le nombre de ses voleurs et de ses pauvres.
Le magistrat qui a écrit un excellent traité sur la police de Londres compte en Angleterre six mille établissemens de receleurs connus , et porte à a,ooo,ooo sterling les vols qui se font annuellement dans Londres et les environs. On ne saurait évaluer à une moindre somme ceux qui se cornmettent dans le reste du royaume. D'un autre côté, Arthur Young estime 5,ooo,ooo sterl. la taxe des pauvres et les charités volontaires : à quoi il faut joindre les établissemens fondés pour eux, et les propriétés qui leur sont affectées dans les paroisses. On s'écartera donc peu de la vérité en assumant qu'en Angleterre l'opulence et le travail paient un •tribut annuel de 3oo,ooo,ooo liv. de notre monnaie à la classe oisive et malfaisante. Les contrées les plus indigentes de l'Europe sont loin de présenter une proportion de misère aussi hideuse.
Je ne prétends pas dire que, si jamais l'Angleterre n'avait économisé les bras par la division du travail, elle n'aurait ni voleurs ni mendians : mais je suis convaincu qu'elle en aurait beaucoup moins. Le concours de faits aussi singuliers atteste leur dépendance mutuelle ; c'est une erreur fatale de penser que les classes laborieuses puissent repomper sur-le-champ dans leur sein tous ceux que Fin-
influence; morale. ^pg
dustrie sio^lifiée a laissés sans emploi. L'homme, d'ailleurs y se compose d'habitudes , de passions , de caprices y résiste quelquefois à son propre intérêt, et presque toujours aux directions qu'il s'aperçoit que l'intérêt d'autrul veut hii donner. Il est notoire que c'est à Birmingham et à Manchester, les deux villes du monde les plus riches en machines et les plus fécondes en produits manufacturés , que se recrute vc^ontairement presque toute l'armée anglaise ; mais combien de malheureux , déjà aigris par la misère, doivent préférer à la vie militaire des habitudes plus moHes et moins honnêtes !
Je citerai encore l'Angleterre , parce que t'est le pays où Indivision dti travail a, jusqu'à ce jour, rendu plus sensible son influence générale. A côté de toutes les sources de prospérité, j y vois se multiplier les sociétés de bienfisdsance. La présence du remède n'est- elle pas un indice du mal? Ce concours généreux, qui honore la vertu anglaise ,. n'atteste-t-il pas aussi quelque grande erreur nationale? J'ai compulsé avec soin plusieurs rapports publiés par ces sociétés, et j'y aï lu l'aveu effrayant qu'en AngleteiTC un journalier qui a de la famille ne peut plus subsister de son travail ; vérité terriblç , qui place nti pays dans la situation la plus violente où puisse se trouver un corps politique avant la crise de sa destruction !
Il y a dans les choses humaines un certain en- I. i4
aip INFLUENCE MOBALE.
cbainement qui parait toujours roiivrafi[e d'une puissance inconnue : c'est lorsque le génie des manufactures traraitte k réduire les bras de rhonune à la moindre action , que la chimie alimentaire de M. de Rumfort s'occupe , par réciprocité , à réduire son estomac à la moindre consommation. Puisse encore l'égoïsme, qui empoisonne touti ne passe prévaloir des découvertes d'un homme sensible poLU- abaisser les salaires et r«6serrer la main des bienfaiteurs ! L'indigent , trompé dans le premier besoin de la vie , serait encore malheureux par le second , et verrait sa postérité énervée expier les jeûnes paternels.
Invnlidique palrum refcrunt jejunin nali.
ViKc. Georg.
Influence de la dlviaibn du trdtait sur le corp de la nnUon.
L'efiët inévitable de la division du travail, danb
c^XfSi, exigeant d'énormes. avaucest ne peuvent
INFLUENCE MORALE. a 1 1
appartenir qu'à l'extréine richesse. Le mécamsine des entreprises par compagnie n est favorable qu a l'oisif capitaliste > et froisse encore plus la fonlé industrieuse.
Ainsi la classe moyenne t la partie la plus estimable (i) de toutes les nations, se voit déshéritée des spéculations premières et productives. Une nécessité ittiplacable la repousse dans un trafic subalterne 9 sorte de cabotage qui ne se trouve plus en proportion avec les besoins du commerce et la conimodité des consommateurs, école de mauvaise foi qui tourmente les produits de l'industrie $aps jamais y rien ajouter. De ce seul déplacement doit naître , avec le temps > Une monstrueuse inégalité dans la distribution des richesses, et, dans celle des lumières , une eonfusioâ choquante des nuances douces et graduée^ dont se forme l'harmoiiie sociale, une altération funeste dans le
(i) Les Atighiis expriment le même itigement par la coni'ps^aisoa d'un peuple avec un tonneau de bi^e, le iiessus est de r écume, le fond est de la lie , le milieu sst excellent. Il semble en effet que la première loi de la nature dans l'ordre moral ait été de placer entre les extrêmes là vérité aussi -bien que la vertu. Defiez-vous des opinions, des pbrases et des acliôUs où tette loi est violée. Rappel bi-vous cette éf)Oque dû siéele dethief où TèSptit de parti ^ deVetiu naïf teil devenant fôtt) s'étriait dans Mn impàtièAce i O lé» gueux d'hon» né tes gens' S U^ enragés de modérés!
212 INFLUEffCE MORALE.
carwtère maral et l'esprit pubKc d'une natioii. Supposez à ces div^*scs causes une action ancienne et invétérée, et voyce le spectacle que vous offrirait un peuple ainsi déformé. «C'est là qu'un égolsme mercantile envahirait le droit des gens. et la morale privée; qu'un homme serait évalué par ce qu'il possède ; que les vertus seraient tarifées dans l'opinion connue les crimes dans les codes barbares ; que les impots du peuple seraient aliénés à des marchands; que des guerres civiles se feraient par souscription ; que des souverainetés éloignées seraient morcdées en coupons et v^idues à la bourse; que la littérature marcherait à peine av$int la livrée; que les beaux- ar^ seraient reçus par vanité plus que par goût, et moins accueillis que payés ; que les sciettces conserveraient un reste de crédit, non pour la sublimité des découvertes ou la grandeur des résultats , mais pour l'application immédiate à quelque métier : c'est là que le commerçant deviendrait non pas l'objet mais Farbitre des honneurs^ et que, par ce contre- sens politique , -au lieu de rendre le commerce glorieux, c'est la gloire qu'on rendrait commerciale. Si votre , imsCginat^oji s'avisait de pousser jusqu'atix derniers termes cette déviation des principes , vou^ trouveriez à la £lii une nation où toute la science se renfermerait 4ans vingt têtes , et tous les capitaux dans cent comptoirs ; où l'on ne rencontrerait au -des-
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sous iqu'ignarance et misère , vices et servitude, levain de toutes les fermentations, matière de tous les embrasemens.
le viens de tracer, non pas ce qui existe,. Riais ce qui est possible. }'ai montré tout à coup le mal dans ses extrêmes , parce que la division du travail, cette tendance à mécaniser les hommes et à concentrer les capitaux , a dans elle-même un principe d'activité formidable qui l'approdie sans relâche des derniers excès (i). On ne saurait trop considérer qu'en politique les di&solvans les plus dangereux sont ceux qui pénètrent par des voies imperceptibles , et qu'il y a des prospérités trompeuses et un embonpoiat précurseur de la maladie. Une nation n'a certainement pas les mêmes élémens qu'une banque , et tous les capitaux réunis ne fonderont jamais une compagnie
(i) Esi-eepar imitatien , est-^-ce par Feffet simultané d'une cause générale , que , dans nos temps modernes , Fhorome a soumis ses plus nobles facultés a la même division que les arts mécaniques? Nous sommes frappés d'admiration en voyant parmi les anciens le même personnage être à IsT fois , dans un degré émiuent, pbilosopBê, poète', orateur, liiistorien^ prêtre, administrateur , général d'armée. Nos âmes s'épouvantent à Taspect d'un si vaste domaine. Chacun plante sa haie et s'enferme dans son enclos. J'ignore si par cette découpure le champ s'agrandit, mais je sais bien que l'homme se rapetisse..
d'assurance pour la vie politique des États. Quand une invasion s'opère, quand une crise intérieure s'allume , il n'est plus temps de dire aux voleurs : Soyez des hommes ; aux mendians : Devenez des citoyens; aux lâches indifférens : Ayesn une patrie; aux machines : Soyez des armes, et défendeznous. Le âecret pour n'être jamais dans le cas de forcelp aucun de ses moyens est de savoir , dans lesS temps calmes, les employer tous avec égalité.
Les manufactures sont Tame des nations modernes; depuis plusieurs siècles, elles reçoivelnt beaucoup de transfuges de l'agriculture, et ne lui en rendent aucun. Le premier devoir d'un gouvernement est de les étendre par tous les encoaragemens' d'honneur et d'intérêt qui sont eu sa puissance; car telle est maintenant la circulation de la richesse , que ce n'est plus que par les canaux du commerce que l'agriculture peut en recevoii: le bienfait.
Mais malheur au gouvernement qui ne considérera dans les manufactures que le produit , et non pas le travail! Un rêveur peut bien, dans ses calculs , traiter le3 hommes comme une valeur in,erte ; ng^siis les passions se jouent dés calculs. Les hommes , pris en certaine masse , seront toujours Ou la prospérité ou le fléau de leur pays. L'oisiveté, qui en physique ne présente que l'idée
du repos, est un volcan furieux dans Tordre po- Htique. C'est en ce sens que le commerce , ou , sous un autre nom , le travail, est le fondement des sociétés européennes , est le seul fil auquel tienne encore la morale des peuples. Aussi ne suis-je pas éloigné de l'opinion que la seule rich^se réelle est le travail , et que tout le reste n'en est que le signa ou L'abus.
Le travail sans produit cesserait à l'instant ; le produit sans travail serait le signal de l'anarchie et la dissolution du corps politique. Ces deux choses doivent donc être maintenues dans un certain équilibre. La mesure et l'utilité des produits ont des bornes : trop abondans et trop faciles , ils rejettent le travail ; trop modiques et trop pénibles , ils le découragent. Or, la division de la main - d'œuvre , tendant ^ans cesse à augmenter les produits en diminuant le travail , arrive nécessmrement à un point où elle rompt l'équilibre entre ces deux élémens de la société; elle ressemble beaucoup alors S une nature trop prodigue dans un siècle corrom|ni. Le travail , conservateur des ve«?tus, s'endort, et.le rè^e des iazzaroni commence.
Mais comment trouver ce point où le travail , trop divisé , s'atténue et périt de lui-même , où la somme des salaires ne représente plus la subsistance de la population sans propriété ? Il faut se
2i6 INFLUENCE MORALE.
défendre ici de principes trop austères , et composer Ayec les faiblesses d'un malade. L'Europe ^ de- Tenue commerçante , a changé de préjugés et affaibli le ressort de sa vie intérieure. Je sais d'ailleurs tout ce qu'on doit accorder à la mollesse d'une nation qui vieillit^ à la perfectioxi des inventions humaines, à l'accumulation de trop grands capitaux ; enfin je ne puis nier que la division du travail ne soit une théorie, grande ^ puissante, bonne en abstraction, et réunissant qud* ques avantages relatif très-importans. En jugeant d'après ces idées le terme ou son influence devient dangereuse, il me parait que la France ne Ta encore atteint dans aucune branche d'industrie , et que l'Angleterre a commencé à le dépasser dans quelques-unes.
A quels signes prévoir le moment où le travail,, trop épargné, doit manquer à la population? Comment préparer, pour ce moment, un auJxe emploi à l'industrie délaissée? Si cette ressource manque ou ne suffit pas , par quels moyens doux, indirects ou réglementaires , prévenir une trop grande disproportion entre la somme des produits et celle du travail sans blesser la liberté ni l'intérêt individuel? Dans ce cas, par quelles mesures et par quels sacrifices remédier à l'avantage momentané que d'autres nations, moins jalouses de leur sûreté , obtiendraient dans le commerce par un plus
bas prix de leur fabrication ? Ces sacrifices , quels qu'ils soient , seront-ils jamais aussi onéreux que les vols 9 les aumônes , les répressions , et tous ces fruits si amers d'une oisiveté prétendue économique? Telles sont les questions que l'homme d'Etat ne jugera pas indignes de son examen. Quoique leur solution tienne principalement* à une grande va^té de circonstances locales , elle peut néanmoinsadmettre quelques principes généraux ; ils seront , dans la suite , l'objet de nos méditations. Nous avons seulement voulu signaler ici l'influence de la division du travail , féconde et salutaire dans de justes bornes, terrible et destructive dans ses excès.
Il ne faut pas croire qu'un tel résultat doive refroidir l'émulation de ces arts créateurs qui ajoutent sans cesse à la puissance de l'homme. La nature offre tant d'élémens à combiner, et tant de forces à rédiger, que la carrière de la mécanique sera toujours sans limites. En regardant en arrière, cette science trouvera même des oublis à réparer. Une direction qu'elle paraît négliger, et qui devrait être son premier devoir, serait de remplacer dans les métiers une foule d'opérations dangereuses ou malsaines qui cachent un écueil ou un poison . En général, depuis que la finance est aussi devenue une science , l'économie publique et particulière s'occupe beaucoup plus de l'argent que
de 1« vie des hommes. On cherche partout des machines pour abréger le travail, aucune pour' conserver l'ouvrier, ou bien cette considération n'entre jamais dans tes calculs que comme accessoire. Il laut prendre garde que la propriété, qui est bien la base de l'oi^nisation sociale, n'Introduise d«8 théoiies dures et arides qoi substituât partout l'esprit d'intérêt à l'esprit de fraternité, et consacrent en quelque sorte un égoûme universel pire que la nécessité dans l'état sauvage.
J*ose prédire des jouissances pures et une gloire durable au manuiacturier qui veillerait ainsi sur la vie des hMnmes aux dépens de .quelques-uns de ses bénéfices annuels. La continuité d'un sacrifice donne et sublime qi lant hér<Mism( mouvement { pleumtt au t car ib se cro:
rile et passa^^
plaisir de l'attendrissement aux coeurs qui n'en sont pas constamment dignes; et celui-1^ seul mérite le titre de bienfaisant, qui' fait te bien avec persévérance.