L£ SINGE AU BAL
BuFFON avait un singe, un grave orang-outang ,
Qui d'un valet faisait FofBce , Et qui y sur ses deux^ pieds sans peine se tenant y. Avait la taille et le fltegme d'un Suisse.
Pour s'amuser un jour de carnaval , L'historien de la nature Au bal de l'Opéra conduisit l'animal
Dans une décente parure.
De tafiPetas jonquille un ample domino y Les gants , les brodequins , le masque de Venise
De pied en cap^ déguisaient le pongo , Et des plus clairvoyans préparaient la méprise.
Buflbn arrive avec son Africain ; Un savoyard leur aide à sortir de voiture ,.
Et tous deux introduits vont chercher aventure. I^ul ne remarque l'écrivain ; Mais du grand singe il n'en est pas de même : On le voit dans la foule aller d'un pas égal , Et d'une indifférence extrême Contempler tous les fous du bal.
Sa majesté fière et tranquille^ Je ne sais quoi de neuf ^ d'original , Attirent tous les jeux sur le masque jonquille. Dès qu'on est remarqué , ch^z nous on est charmant. Pour le pongo chacun se passionne , Le lutine et le questionne.
Autre sujet d'étonnement!
Lui ne répond à personne.
C'est un prince étranger , dit Tun. — C'est un docteur, Ditl'autre.-Unévêque.-Ouî.-Peut-être un grand d'Espagne.
— C'est au moins un ambassadeur. — La foule avec transport l'admire , l'accompagne , Et tous voudraient lui plaire. Dans la main
Un masque , . en passant , lui glisse
La demeure d'un -médecin
Et le billet doux d'une actrice. • Enfin de l'assemblée il fait seul l'entretien;
Pour l'orchestre on n'a plus d'oreilles , Tant on s'épuise à dire des merveilles
Du grand bomme qui ne dit rien.
« Te voilà bien , peuple fantasque , »
S'écrie alors Buffon , du singe ôtant le masque ,
« Tu dédaignes le vrai talent , « Et tu veux que l'objet de ton culte imprudent « Reçoive tout son prix de ta tête légère : » Aussi rien n'est plus propre à faire un important
« Qu'une béte qui peut se taire. »