‹ Œuvres de P. e. Lemontey (volume 2)Chapitre 4 sur 45 · DE L'ÉDITION DE · texte numérisé non relu

DE L'ÉDITION DE

Est-il rien de plus fier et de plus comique que la profomle humilité d'un auteur qui remercie le public d'avoir acheté les premières éditions de son livre? C'est pour lui que feu M. de Belloy a- composé ce vers ridicule, où le bon chevalier du Terrail crie à tue-tête par la bouche d'un comédien :

« Contemplez de Bayard rabaissement auguste. »

Je voudrais, avec le moins de vanité possible , faire entendre que , lorsque le recueil d^ Raison et Folie parut la première fois , la France ressemblait encore à un club d'assez maui>ais garçons. La sagesse avait besoin, pour s'y introduire, des ruses de Maître François Rabelais , et j'empruntai à l'école de Moivtpellier la robe du facétieux docteur , sans que , pour cette fois, il s'ensuivît mortalité d'hommes. Je pourrais, au contraire, citer plusieurs lettres de goutteux et de convalescens qui m'ont écrit, sans me connaître , pour me remercier du soulagement que leur avait procuré la lecture de mes aphorismes. Pour peu que je fusse empirique, j'aurais là une belle oc- 1. I

tiré dans sa patrie , il amusait ses vieux amis par les détails de cet événement unique entre les révolutions des peuples policés. Le lieu de ces entretiens était la ville de Milan j d'où sortaient ordinairement les trompettes , les hérauts et les huissiers. r-

Mais tandis que je préparais ce tableau des mœurs et de la décadence d'un vieil empire, on échafaudait à la hâte un empire nouveau sur les rives de la Seine. Cet impromptu politique déconcerta étrangement mon projet littéraire. Je prévoyais combien seraitombrageux un pouvoir naissant et mal affermî, et je ne pouvais échapper au péril des mordantes allusions qui jailliraient à mon insu et du fond et de la forme de mon sujet. Ce ne fut pas sans un v4f regret que je renonçai à un ouvrage pour lequel j'avais emmagasiné des matériaux considérables, et fini quelques parties détachées. , •

Dix années ont, il est vrai, consommé notre tragédie impériale. Un gouvernement rappelé par le voeu des peuples et par Tantiqui.lé de ses -droits, a mis la liberté de la presse au nombre de ses bienfaits. • La verge du satirique peut frapper l'indigne fils de Marc-Âurèle , sans qu'aucun tyran ait à réclamer sa part de l'outrage. Mais ces doux auspices arrivent trop tard. U Encan de Pertinax^ tel que je l'ai conçu, est un ouvrage de si longue haleine, que je ne saurais le reprendre sans renoncer à des travaux historiques que j'ai , depuis bien des années , consacrés à mon pays. Pauvre serf attaché à la glèbe de la vérité, il ne m'est permis de me revêtir furtivement

des ailes de la fiction que pour des trajets de peu de durée.

Cependant des huit contes qui devaient entrer dans les journées de l'encan , trois étaient terminés lorsque j'abandonnai l'entreprise. Ce sont ': la Nourritune d'un Prince , ou le Danger des Coutumes étran* gères ; le Pêcheur du Danube; et le Jardinier de SamoSjOU le Père du Sénat. Je les publie aujourd'hui, et on lès trouvera dans le second volume de ce Recueil. Si le public les goûte , je n'appellerai pas de son j.ugement. Si, au contraire,, il leur refuse son suffrage , je ne manquerai pas d'eu accuser leur déplacement. Quant à la galerie que j'avab destinée à les recevoir, j'en cède volontiers le plan à qui voudra s'en charger.

Cette édition est aussi augmentée d« trois dissertations. L'une ^nsiste en Recherches sur les Morts considérés comme spectacle ; on compare dans l'autre X Influence de la Danse , du Chant et du Dessin sur les Mœurs des Femmes. Ces deux écrits expliquent eux-mêmes l'occasion et le but de leur composition. Le troisième, sous le titre de Traité des Coups ^ n'est, à proprement parler, qu'un jçu d'érudition ou d'esprit , si l'on veut. Il a quelque affinité avec les propos de table des anciens et avec notre hexaméron rustique. L'utilité de ces facéties est ordinairement éparse dans les détails, et on laisse aux lecteurs le soia de l'en extraire.

Le Voyage dune Française en Angleterre n'est point un tableau complet de cette île singulière. Les

lecteurs en sont prévenus par le simple titre de Quiflques Sou\>enirSj sous lequel on le publie. L'intervention d'une femme permet d'y envisagei* sous un jour nouveau des objets dont on s'est fréquemment occupé. Ce cadre n'est pas entièrement une fiction , car l'auteur a recueilli avec empressement les impressions que plusieurs de nos voyageuses ont rapportées de leur pèlerinage britannique.

L'entretien des femmes, quand on veut bien le sevrer de jargon et de galanterie , offre un champ favorable pour la chasse aux idées. Leur esprit naturel, leur tact 'fin, leur vive originalité^ leur jugement sain et indépendant, font jaillir unelfoule de traits, de pensées, d'imagés inattendues. Mais pour qu'une femme soit propre à cette mutuelle inspiration , il faut qu'elle n'ait m trop lu , ni trop réfléchi , ni trop aspiré à plaire. Car, au premier cas, une science toujours médiocre oblitère ses bonnes qualités| au second , une rêverie diffuse et vaporeuse décèle sa faiblesse ; et dans le troisième , elle ne peut qu'amuser un instant par un stérile ramage. C'est à son ingénuité primitive, à son bon sens voisin de la nature, et à sa mobile sensibilité, que les écrivains feront bien de demander des effets vrais et délicats. La pierre de touche qui interroge les métaux n'obtient pas des résultats plus certains. Je ne connais aucun ouvrage purement viril qui n'eût gagné quelque chose au contact des premières idées d'une femme -naïvement spirituelle. % . -

Le Voyage d'une Française n'avait encore reçu

qu'une partie de son dëveloppement, lorsque la guerre contre l'Angleterre se renouvela avec une extrême aurniosité. Cette circonstance ne laissait plus à l'auteur la liberté d'être juste dans le bien et dans le mal qu'il avait à dire de nos dédaigneux voisins. Il ne continua pas un tableau où la censure eût paru servile et- la louange coupable. On ne peut le considérer , diM^s l'état où il est resté , que comme une étude de mœurs et une esquisse littéraire. L'achever aujourd'hui, c'eût été unir des choses trop disparates, car les premiers pas du dix^neuvième siècle ont imprimé sur le sol angUis des changement aussi profonds que rapides.

Maîtresse du commerce du monde, la Grande-Bretagne s'est approprié des richesses énormes qu'elle multiplie par un mouvement sans fin. ^es revenus égalent le capital d'autres puissances. Londres renferme une nation , et des entreprises colossales n'effraient pas ses simples citoyens. Que penser d'un pays où l'on trouve en magasin des chemins de fer de plusieurs Keàte&M'étendue à vepdre et à louer, et où tant de canaux de navigation ont été creusés par des particuliers , que déjà plusieurs restent oisifs. D^ même que le Créateur manifeste sa puissance dans le ciron comme dans l'éléphant , l'industrie anglaise passe des productions gigantesques à des mil* liers d'inventions presque imperceptibles. Sa puérile mécanique en a consacré un grand nombre aux moindres actes de la vie commune , tels que déboucher (les bouteilles , tailler des plumes, manger du fro-

mage, etc. , etc. Cet empressement du génie britannir^e à subsfîtuter partout la matière à l'homme , conviendrait à une nation de paralytiques et de manicrocs (i), dont l'emploi serait moins de vivre que d'assister à la vie de ses machines.

Mais autant l'Angleterre s'est avancée dans la prospérité économique, autant elle a rétrogradé dans ses principes politique». Le long règne de George III, qui a commencé sous l'influence écossaise, et qui se termine sous l'influence irlandaise, aura profondément altéré l'esprit public de la vieille Angleterre. Ce que lui coûte sa nouvelle excroissance militaire l'oblige à des efforts qui multiplient les séditions dans son île, et les séditions l'obligent à leur tour à maintenir sa dévorante armée. \a constitution qui n'est pas préparée à cet état violent , souffre et cliancelle. C'est la haine contre la France qui a produit ces angoisses de la liberté mourante. Les hommes d'État et lt)i meilleurs citoyens commencent à le comprendre. Le présage de maux itmninens ne sera écarté que par l'alliance des deux pays , ie-

menï. Pour les esprits si 1er

aux choses à travers les et

forcée de l'Angleterre es di-

garchie htigieuse , et au (

La révolution n'a pas été moins vive dans les mœurs. La haute société s'est Dressée de bannir tout

(i) Cett le nom ijue portent en France les iovalidea grièvement

ce qu'on lui reprochait de conserver de coutumes grossières et de traditions nationales. La régence actuelle formera , dans l'histoire des habitudes anglaises , une époque aussi remarquable que le^j^ègne de Charles II. Quoique les classes moyennes ne se piquent pas, comme en France, de Tesprit d'imitation , on ne peut se dissimuler qu'elles suivent à leur insu le mouvement qui est parti *d'en haut. La réforme, au leste, a été poussée sans ménagement. Pour arriver à l'élégance , on est tombé dans la mignardise et la mollesse, et cette afféterie ne laisse pas de faire un plaisant contraste avec d'autres accessoires indélébiles. La bonne compagnie , the fashionable if^or/rf , compte peut-^ré aujourd'hui plus de buveurs cFeau en Angleterre qu'en Italie. Mais l'excès est plus facile à atteindre que la mesure et la simplicité. Il est des constitutions, qui ne supportent qu'un certain degré dé délicatesse^ dé même que la langue allemande devient une psalmodie fade et niaise dans les bouches qui ont la prétention d^/ramollir.

Pendant un séjour fait récemment en Angleterre , M. J. B. Say a remarqué combien l'interruption des communications avec le continent y avait corrompu le goût dans les manufactures qui tiennent aux arts du dessin. Une foule d'insulaires des deux sexes est venue à Paris confirmer le jugement de ce savajit observateur par la caricature de leurs vêtemens. Les annales du ridicule n'avaient encore rien transmis d'aussi grotesque, et nos, neveux en prendront les fidèles images pour une fiction de la malignité. On

jo AVERTISSEMENT.

eût dit que cette, natioa de parieurs avait voulu porter un défi au dieu du goût. L'affectation de coupes extravagantes et sans grâce , et le combat de couleurs fauasQs et discordantes , choquent les regards de l'artiste^ tandis que le bon sens cheixhe en vain quelque agrément ou quelque "utilité dans ces lourdes mascarades ; car dans les arts , comme ailleurs , le bon est la condition principale du beau.

Les dames anglaises expieilt sus^out l'abandon des modèles français. Ou aperçoit dans le fond de leurs modes quelques emprunts faits à l'Espagne avec toute la gaucherie nationale.^ C'est probablement uu fruit patriotique de la dernière guerre. Mais je suis bien aise de leur dire que les ennemis les auraient sur ce poifit mieux servies que les alliés , car le vêtement sous lequel nous les voyons paraître , seoible fait exprès pour trahir la disgrâce assez ordinaire de leur maintien et de leur démarche. Je ne suis point choqué de l'aspect de la villageoise qui, avec ses longues tresses, sa jupe écourtécp;, ses bas rouges et son chapeau cornu, saute les haies du canton de Berne; j'aime ce type sauvage et pittoresque. Mais je ne m'accoutume pas à la parure venue de l'autre côté du détroit, dont la prétention , la lésine et le faux goût ne me montrent, pour ainsi dire, qu'une civilisation avortée et une barbarie malade.

Au reste, les rayons de l'astre français commencent à dissiper ces torts passagers de nos voisines; et quand elles s'obstineraient à les défendre, j'avoue que ce futile malheur me toucherait peu; car je n'en suis

pas moins prêt à respecter et à chérir les vertus et les charmes naturels qui peuvent se cacher sous leur malencontreux équipage.

De tous les accroissemens fie cette édition , le plus considérable est le conte ou roman intitulé : FEnfant de V Europe , ou le Diner 'des Libéraux à Paris e/2 1 8 1 4. C'est le seul que j'aie composé depuis la restauration y et qui touche , au moins par son but, aux circonstances publiques antérieures au mois de mars 181 5.

Lorsqu'un peuple égaré substitua, il y a vingtquatre ans 9 à l'ancienne monarchie française un fantôme de république y il n'est personne tant soit peu instruit des leçons de l'histoire, qui ne prédît alors que ce sftnglant héritage serait la proie d'un soldat. Il importait faiblement de savoir par quel instrument s'opérerait cette catastrophe inévitable; et quand, dans la suite , on le nomma. X homme du destin , on exprima avec beaucoup de justesse sa fatale mission. Massillon et Balzac ont éloquemment signalé ces terribles exécuteurs des desseins de la Providence. Quelquefois , dans le secret de ses vues, elle les décore d'un lustre passager, et leur fait mériter des éloges qui hâteront leur ruine; puis tout à coup elle les réprouve et les brise quand ses décrets sont accomplis. Sous sa main invisible, le fondateur d'Alexandrie et le vainqueur des Perses ri*est "plus que l'assassin de Clytus et le fils burlesque de Jupiter; et du capitaine qui avait dompté l'anarchie française, et conquis par nos armes l'Allemagne et l'Italie, elle façonne avec

dédain Tinsensé de Moscou et le fuyard de Waterloo. La démence de ce dernier va au point qu'il n'a pu lui /ester de partisan sincère que quelque misanthrope curieux d'assister aux funérailles du genre humain. Lorsque la fortune des armes acheva de le détruire, il allait tomber dans une tempéle civile, comme un fruit desséché.

Les crises ne sont pas plus nécessaires pour chasser d'un corp$ malade le principe morbifique, que ne le fut en France la période impériale pour assainir lopinion et préparer le retour de l'ordre légitime. Aussi la restauration se consomma avec la facilité d'un dénouement naturel et le bien-être de la convalescence. L'honneur et le patriotisme imposè^nt à tout bon Français l'o^^ligation de contribuer par ses efforts à l'affermisseipent d'un pouvoir qui renaissait enrichi du progrès des lumière;^ et des leçons du malheur (i).

Dans tous les siècles, les peupks qui se sont distingués ont eu uu trait de caractère principal qui a été , pour ainsi dire , le talisman de leur force et de leur grandeur. Je l'appellerai la pensée commune^ à laquelle se ralliaient, dans les occasions importantes, les opinions, les passions, et les. partis euxmêmes. C'est en général par cette pensée commune qu'un peuplé devient tout ce qu'il peut être ; et je ne crois pas que l'histoire offre une seule exception à

(i) Voyez la Déclaration datée de Saint-Oiien, et le préambule de la Charte constitutionnelle.

AVERTISSEMENT. i3

celte loi du monde politiquç. Après le long combat d'orgueil, de préjuges et d'intérêts qui a bouleverse la France , il m'a paru qu'il ne riestail d'autre base à ce rallreraent nécessaire que l'amour du roi. Comme cet amour est le droit égal de tous , et qu'il se nourrit des souvenirs du passé, aussi bien que des institutions ^ présent, j'ai pensé qu'il devait être le but de l'émulation générale^

L'amour-propre des auteurs les dispose à exagérer l'importance de leurs productions. Il ne faut cejlehdant pas croire qu'elles soient sans utilité publique. Nous descendons de ces Gaulois dont Tacite disait judicieusement qu'il était plus profitable à leurs chefs de les persuader que de les contraindre, auctoritate suadendi magis quam jubendL L'opinion se forme de tant d'élémens divers qu'elle peut être servie par des écrits de tout genre , depuis le majestueux mandement du .prélat, jusqu'aux refrains du chanteur qui s'enroue sur un pont. Les contes ne sont pas exclus de cet armement intellectuel : ils arrivent au cœur par des voies détournées; et s'ils ébranlent moins les passions du moment, ils n'ont pas le sort éphémère des pamphlets politiques. Socrate, près de boire la ciguë, composa des fables, et ce sag# vieillard ne crut pas inutile aux honmies ce délassement de sa prison.

Le retour de la dynastie de nos rois a vu se lever en sa faveur une nombreuse croisade d'écrivains. Les uns se sont abandonnés aux élans d'une indignation vertueuse ; les autres ont proclamé de saines doctrines

i4 AVERTISSEMENT,

avec une hauteur dogmatique. Les âmes passionnées et les esprits graves ont applaudi à leurs travaux. Mais ) dans les rangs d'une grande nation^ il reste des hommes qui veulent aimer sans colère et croire sans fatigue. Après vingt-cinq ans d'abandon , il est un vulgaire jeune ^ l^g^i*? inattentif, qu'il faut gagner par des moyens plus simples. L'autorité roya]|| constituée par les lois a quelque chose de si éminemment tutélaire^ qu'on est toujours tenté de se réjouijp sous son ombre. Rien ne lui sied mieux que l'aspect aimable dont Montaigne prétendait aussi parer la sagesse et la science. Un conteur accoutumé à vêtir ses pensées d'enveloppes riantes et légères n'est donc pas un auxiliaire à mépriser dans la formation de l'esprit public. Son obscurité loême lui donne , parmi la multitude, de nombreuses intelligences. C'est une tradition conservée dans le diocèse de Meaux, que le grand Bossuet, après ses adieux célèbres aux mânes du grand Condé, se retira dans son évêché, et voulut instruire ses ouailles par la prédication; mais son génie ne put descendre au niveau de l'auditoire, et il ne fut point compris. I^ foule se pressa autour d'un humble clerc, tandis que le géailt de la parole jetait ses derniers feux dans le désert.

Dans la révolution presque générale que l'année i8i4 ^ vu s'opérer en Europe, la circonstance dont j'étais le plus frappé est le sentiment de- douceur et de sécurité qui a prévalu en France. Tandis que les papiers publics retentissaient des vengeances qui

troublaient la restauration dans d'autres États , nous respirions librement sous nos princes légitimes. Ce contraste si avéré m'a paru l'ârguniiênt de la cause royale y le plus puissant , le plus persuasif , le plus à la portée de tous les hommes , parce qu'il n'a besoin , pour être bien senti , ni de lumières supérieures , ni d'attention profonde. C'est à le mettre en action et à l'insinuer doucement dans les âmes les plus prévenues que j'ai consacré le Dtner des Libéraux à Paris , c'est-à-dire le spectacle du malheur étranger cherchant des consolations sous notre ciel bienveillant.

Si l'amour du roi est désormais notre dogme politique ^ quel cours d'idées peut y être plus favorable que ce parallèle? Tout le bonheur qu'a reçu la France est un don du monarque» Il a découlé de son ame noble et pieuse ^ non par un calcul passager ^ mais par la magnanimité naturelle au sang de Henri IV. Si dans d'autres contrées les rigueurs se sont ensuite adoucies , nous avons été fiers de penser que l'exemple du Marc-Aurèle français n'y avait pas été sans influence. On l'a surtout reconnu lorsque la justice divine a ramené dans Naples un prince de sa maison , et qu'une générosité sans réserve y a mieux assuré le trône que ne l'auraient fait tous les artifices de la politique. Cette conformité de vertus a noblement présagé l'alliance que l'hymen vient d'accomplir entre les deux branches^k cette tige illustre. Ainsi , quand des mers.de Parlhénope au golfe de Lyon, les Dioscures montrent à l'horizon leurs étoiles fraternelles , ces astres jumeaux et démens promettent aux naviga-

i6 AVERTISSEMENT.

teurs des jours sereins , et portent la fécondité au nid des Alcyons. *

Plus le but cpate s'est proposé l'auteur est salutaire , plus il a dû chercher les moyens propres à en étendre les résultats. Les hommes convaincus, les esprits froids et austères n'ont pas bejsoin de ses fictions : ce n'est pas pour eux qu'il écrit; et comme son ambition ne s'élève pas jusqu'à leurs suffrages, il a droit de récuser leurs censures. C'est des lecteurs fantasques > prévenus, irascibles, qu'il a entrepris 1^ cure sous le déguisement du plaisir. Dans lès grandes compo» sitions romanesques, le plus innocent écrivain occupe à son aise les avenues du cœur^ et presse, quand bon lui semble , les glandes lacrymales de l'un et de l'autre sexe ; mais un conteur, sur son périt théâtre , est obligé de serrer lés effets , de réduire les figures, et de provoquer la pensée plutôt que de l'exprimer.

S'il désire surtout que l'amusement ne soit que le véhicule de la persuasion , comment séduira-t-il des esprits si divers et si capriceux? Les uns voudraient trouver dans ses recettes le sarcasme de Lucien ou la bouffonnerie de Rabelais; les autres, Y humour de Swift ou la naïveté de Sterne; à ceux-là, il faudrait la volupté d'Hamilton ou la philosophie de Chaulieu ; et à ceux-ci, le pétillement caustique de l'universel Voltaire. Hélas ! Messieurs , ma phs^rmacie n'est pas si riche : modeste frater des p^^es-maisbps de la France, je glane après ces granos médecins des folies humaines. Pour être écouté de pies malades, j'emprunte un peu leur langage et leurs manies, et vrai-

'ment ce ne serait pas merveille que la contagion atteignît quelquefois l'infirmier.

' Allons, mes çhers fous, entrons en composition et

concluoQS un traité. Vous aimez les tendres fredaines

et les galantes aventures. Soit ; ma muse folâtre »e

sera ni débontée ni prude, et dans ses fantaisies elle

n'oubliera pas que la gaieté qui occupe l'esprit est le

meilleur antidote de la corruption pensive qui gâte le

cœur. Tous recherchez la satire et ta moquerie. En-

tendons!-nous ; je ne refuse pas de .payer à la malice

humaine un tribut si ancien qu'oii peut le regarder

comme établi de droit divin. La vertu jnême a son

rire, et la raison sa raillerie. Mais pinçant l'abus , je

respecterai l'iostitutiân , et je dénoncerai le vice sans

marquer le front du vicieux. Vous avez courtisé une

t votre indulgence a parfois en-

:. J'aime aussi la liberté; mais si

; et tracassière. ce n'es* pas la

que j'aime subsiste par les lois,

3S qui sont le privilège d«s mo-

la hberté de la- presse; je la chéit un préswt âe mon roi. Opprimée par le de^Mïtisme militaire , odieuse aux usurpateurs, elle est le guide eb la gloire des gouveraemens paternels. Elle achève antre les peuples la démarcation quç ta .parole a commencée entre l'hamme et la brute. J'écris surtout pour faire sentir ses bienfaits , et je voudrais, par son moyen, réunir tous ]es Français dans le sein de la légitimité royakl C'est une

observation digne d'être noéditée, que, depuis la découverte de rimprîmerie , il n'a pas péri un seul gouvernement qui n'eût, de droit ou de fait, asservi la presse. S'il reste encore quelques enfans peicdus de nos erreurs passées , je tâche , par des hypothèses badines, de piquer leuip curiosité, et de les engager à me lire ; car il est impossible qu'ils ne répètent pas à chaque page, cette vérité que je me suis attaché à rendre palpable : « On est ea France mieux qu'^il- (c ieur^, et on. le doit à la restauration. » Voilà tout Je secret de l'opuscule du Diner des Libéraux. Si des erreurs de détail ont échappé au zèle de l'auteur, il les désavoue, et s'empressera de les réparer, de quelque peu d'importance que soient ses opinions.

Un épisode et un personnage de ce petit roman exigent aussi de sa part une explication.

Il y a environ six à «ept ans qu'on parla en France d'une association secrète qui s'y introduisait sous des couleurs religieuses. Le6 mmmures publics la désignèrent comme une résurrection des Jésuites. Des ecclésiastiques s'en alarmèrent , et l'université en fut efjËsrouchée. L'exiitenceou la supposition de ces êtres mystérieux semblait une bonne fortune pour la littérature * romantique , qui était alors à la mode. J'eus quelque envie d'ei^ faire le sujet d'une nouvelle dans le genre du Peregrinus Protée de M. Wielan. Mais j'appris que le gouvernement prenait des mesures contre les héros invisibles de mon épopée , et je ne donnai aucune suite à cette idée. Il n'entre pas dans

ma nature débonnaire d'aggraver aucune espèce de sévérité.

Depuis la restauration , les bruits anciens ont pris plus de consistance. Le brouillard qui enveloppait les revenans s'est à moitié éclairci. On a écrit systématiquement pour et contre la renaissance des fameux proscrits de Ganganelli. Au moins il n'y a plus de persécution à craindre pgur ces sylphes industrieux , et il rentrent sous la gracieuse juridiction des brochures. Je ne leur ai pas consacré la mienne ; mais ils ont du ^ occuper une place y parce que leur sort est en effet un problème sérieux et important. Je n'ai pas la prétention de le* résoudre, mais le dessein d'y appeler la réflt^xion des esprits sages et bien intentionnés.

Je ne hais point les Jésuites. Je ne les ai jamais connus, et quand je suis né ils n'existaient jiliis. D'après le tableau qu'on m'en a fait , j'aurais probablement été leur ami. Leur commerce était fecile et sans petitesses; et -ils avaient dans les manières une urbanité, et dans les affaires du siècle une raison supérieure au commun des moines. Mais si, comme particulier, je les préfère à leurs durs adversaires, je ne me dissimule pas, comme citoyen, le danger de leur institution et de leur retour. D^ux motifs décident siir ce point ma conviction.

1® L'esprit de cette Société , tel qu'il résulte nécessairement de ses constitutions , n'est pas seulement incompatible avec notre charte , mais avec tout gouvernement jaloux de son indépendance. Suivant l'é-

uergique expression de leur code, tous les Jésuites ne sont qu'un bâton dans la main de leur chef ^ et ce chef, on le sait bi^n ^ est placé hors de la portée de nos lois. La domination des druides devait sembler moins redoutable; car enfin le général des druides était Gaulois, et c'est dans nos forets qu'existaient son dieu , sa hutte et son bûcher. Mais un Jésuite n'avait de français, d'allemand ou d'espagnol, que le corps et la serge noire qui l'enveloppait. L'ame habitait la ville aux sept coUines , et réglait de là le mouvement ^e diastole et de sistole des cœurs qui avaient Fair de battre au milieu de nous. Je ne puis croire au retour de ces nterveiHeittes créatures en France, parce que je n'ai pas tu danales traités signés avec les puissances alliées que nos villes fiissçnt obligées de recevoir garnison romaine.

On assure , il est vrai , que des prince^ d'une mémoire adorable avaient chéri la Société de Jésus , et il m'en coûterait peu de sacrifier ma propre raison à une autorité si îfmposante. Mais il faut remarquer que les- constitutions <les Jésuites' n'ont été révélées que par le procès même de leur expulsion. Ainsi l'affection de letrrs protecteurs n'était point un jugement porté en connaissance de cause. On peut dire, sans blesser la-plas stricte impartialité, qu'on ignore de quel œil ces princes augustes, à commencer par Louis XlV, auraient vu la corporation jésuitique, si k* cod^ fondamejifeal de son institut ne leur eût pas été soigneusement caché.

ft^* Ma jeunesse s'est écoulée dans la société des

AVERllSSEMENT. 21

jurisconsultes et des magistrats. J'ai pu reconnaître combien les Jésuites avaient laissé contre eux de haines et de préventions. Il y en a d'invétérées, d'héréditaires, et même de fanatiques. Elles ont deux bases indestructibles, l'intérêt qui se cache, et les controverses religieuses qui aspirent à l'éclata Pourquoi, sans nécessité , ranimer des feux mal éteints, et remettre en présence des ennemis acharnés^? La France a besoin de repos et de réconciliatii)n. Il lui en faut pour réparer ses pertes; il lui ea faut pour n'être point distraite de l'amour de son roi , qui est inséparable du bonheur public, et que j^i indiqué comme le but et lalknent de la pensée commune.

Telles sont les réflexions qui m'ont porté à rompre le silence sur une matière dont m'éloignait mon antipathie pour toute polémique. Je l'ai abordée, parce que nul écrivain ae peut y être plus désintéressé que moi, et j'ai cédé uniquement à cette passion du bien public, qui est la maladie organise de certaines âmes. Mais ayant à introduire la question dans le cadre d'un simple conte, j'ai dû en suivre les formes vives et mordantes. Ce petit genre de composition comporte de la légèreté, de l'hyperbole, et, pour parler francheitieiït , lin peu d'injustice convenue.- Le lecteur de bonne foi dégagera aisément la vérité de son alliage obligé , et ne traitera pas plus sérieusement les récréations de F Enfant de V Europe que les facéties de Candide.

Cependant le choix du personnage à mettre en scène m'embarrassait. Il me répugnait d'en faire un

2a AVERTISSEMENT.

ex*jésuite, parce que je n'ai connu personnellement dans eelte classe que des hommes estimables. Quant aux pseudo-jésuites dont s'occupaient les nouvellistes, leur existence ne m'ëtaît point démontrée, et je n'en avais pas plus rencontré que des fées ou des péris. Mais pourtant la malignité publique aurait pu attacher UM nom véritable à l'acteur purement chin)^rique que j'aurais inventé, et rien n'eût été plus contraire à mon intention ; car je sais qu'en matière religieuse, des hommes simples et vertueux peuvent figurer innocemment dans des intrigues qu'ils sont bien loin de soupçonner.

Ce qui me convenait le mieux , c'était un personnage réel et historique, qui retînt le blâme sur lui seul , et qui fût suffisamment diffamé» Je l'ai trouvé dans le fameux Paccanari, condamné par un tribunal ecclésiastique , condamné par un tribunal civil , et condanuié par lui-même dans les circonstances scandaleuses de sa mort. Un tel sujet entre tout entier dao6 les jugemens de l'opinion publique, et dans le creuset des romanciers. Cependant il ne faut calomnier personne , ni mort ni vif; et j'ai devant les yeux l'exemple de Foni;enelle , que les Jésuites reprirent rudement lorsqu'il eut la téàiérité de dénigrer le diable en lui refusant le don de.prophetie. Ainsi je rapporterai textuellement tout ce qu'on sait de positif sur Paccanari , et je déclare que le surplus sera pure supposition et malice philosophique. Le passage qu'on va lire mérite une entière confiance. L'autiHir est l'un des théologiens les plus éclairés et

AVERTISSEMENT. a3

les plus vertueux de l'Église de France. Pendant la persécution, il se4*etira en Angleterre, où sa plume défendit avec talent la cause de la foi et de la royauté.

« Un certain Paccanari, Tyrolien de naissance, a culottier de profession , soldat dans les troupes du ce pape, quitta l'uniforme militaire pour endosser la « soutane. Il se rendit à Vienne , s'insinua daAs la « confiance de l'archiduchesse Marianne, lui présenta « un plan de rétablissement des Jésuites , sous le nom « de Pères de la Foi. Cette princesse , dont la «décc Yotion avait une teinte d'iltuminisme , se laissa c< persuader d'employer le riche héritage qu'elle avait « eu de l'empereur Léopold son père , à la fondation ce du BOUvel institut. Quelques anciens membres de ce ]a Société étaient entrés dans ce projet , bien concc vaincus qu'après s'être rendus maîtres du terrain , <c il leur serait facile de redevenir ce qu'ils avaient « été. Mais quand il fut question de la règle , Paccacc nari leur parla de faire quelques changemens à ce celle de saint Ignace. Ils le regardèrent aussitôt a comme un téméraire Osa qui voulait porter une a main profane sur l'arche du Seigneur, et la plupart ce l'abandonnèrent. Il les remplaça par d'autres eccléee siastiques, et obtint un rescrit de Pie VI, à qui il a avait persuadé que son intention était réellement ce de préparer la voie au rétablissement des Jésuites, ce Sa protectrice lui procura divers établissemens , ce surtout dans l'État ci-devant vénitien.

ce Paccanari suivit l'archiduchesse à Rome, s'y con-

a/i AVERTISSEMENT.

«cilia la faveur de plusieurs cardinaux, ouvrit un « collège qui acquit en peu de temps une réputation « brillante par le talent des maîtres, et l'affluenee des a élèves que la générosité de son illustre bienfaitrice (c le mettait en état de recevoir movennant une moa dique pension* L'ordre commençait à se répandre a dai|& quelques autres villes, lorsqu'il fut tout à coup (c arrêté dans ses progrès par une fôcKeuse aventure « arrivée à son fondateur.

a L'archiduchesse imagina d'établir une cemmu- « nguté de Mères de la Foi, sous la direction de « Paçcanari. L'abus qu'il fit de sqn ministère peur (C séduire les nouvelles religieuses , provoqua le zèle « de l'Inquisition. Qn lui $t son procès, et il fut conif damné k une détention perpétuelle. Les Français , ((3'étant quelque temps aprçs rendus maîtros de a Rome , le mirent en liberté. De nouvelles avaitùres (C l'ayant fait traduire devant le tribunal correctionce nel qui l'enyoya encore en prison , il en ' sortit (C quelque te^lps après ; et son corps fut depuis retiré « du Tibre peroé de coups. '» ( Du Pape et des Jésuites, pages 78 et 74. Paris, novembre 1814.) D'autres relations, conformes d'aiDeurs è celle-ci, ajoutent que la cause de la plQrt de Paçcanari fut la jalousie d'un m^ri italien^ dpot il avait cQrrompu la femiqet

Je comptais publier séparément r Enfant de l'Eu* râpe. Ce qui le concerne dans cet A\»ertissement devait en former la préface. J'étais prêt à le livrer à l'impression, lorsqu'au mois de mars r8i5 une af-

freuse catastrophe ramena le chaos sar la France. D'autres diront ce que ce vertige eut de crimiriel et de déplorable. J'aime mieux recueillir les prodiges de vertu et de magnanimité que cette épreuve développa dans l'ame offensée du monarque et de sa famille. On vit ce prince^ supérieur à tout ressentiment, tempérer avec art l'eÉfervescence vengeresse des chambres législatives , et ensuite , pour faire grâce à des coupables , user du plus beau droit de sa couronne. Il punissait en père , et ne cédait pas sans douleur à cette haute nécessité de salut public , qui est le premier dev<Hr du trône. Ailleurs, quand le désordre des temps ensanglanta , aU nom de la religion , nos contrées du midi , ce fut un prince de son sang qui par sa fermeté désarma ces odieuses fureurs, et prouva que sa tolérance égale son courage et sa piété. Il ne m'appartient pas de devancer le jugement de la postérité sur cette conduite humaine et généreuse des fils de saint Louis; mais ce que je sais bien, c'est que, dans l'histoire de tous les âges et de tous les peuples, la clémence n'a terni aucune gloire, et n'a jamais eu besoin' d'apologie.

Ainsi s'effacent les joiii's de deuil ; ainsi renaît la sérénité dont fut embellie l'aurore de la restauration. Le vaisseau de l'Etat a ffanchi sans périr un redoutable passage. Pour comprendre tout ce que mérite de ' reconnaissance le fidèle ministère (i) qui

(i) MM. de Richelieu, d* Ambrai, de Feltre, du Bouchage, Laine, CorveUo, de Cazes.

osa en accepter le goiivernail, il faudrait compter les orages et les écueils qu il a dû braver, et moins encore ceux qui le menaçaient ouvertement, que ceux dont une nuit plus profonde dérobait le péril. Sous l'abri des vertus royales et d'une administration tutélaire, reeommencent avec sécurité les délices de la paix , les amusemens de l'esprit, les riantes allégories des muses, les jeux des enfans de la folie, et les luttes babillardes du portique et du lycée. C'est au bruit des réjouissances publiques et du canon des fêtes que je reprends la plume, et que je laisse fuir de mon bureau ces œuvres badines , conçues précéd^nment sous les aile&du plaisir.

Paris, le 17 juin 18 16.

CONTE ou PRÉFACE.

(mise en tête de l'Édition de 1802.)

J'avertis le public , pour son honneur et pour le mien , que s'il ne lit pas mon ouvrage il commettra la plus odieuse injustice; car je suis, de mon côté j le plus patient des mortels et le plus infatigable des lecteurs. Je n'entre jamais en colère que lorsque j'entends des esprits envieux et bornés gémir sur la multitude des productions littéraires. O noire hypocrisie! ô calomnie effrontée! il sort tout au plus des presses de Paris huit à dix volinnes par jour. Je demande si , sans le supplément des journaux j cela pourrait suffire à la consommation d'un honnête lecteur (i). Il est des momens où je

(]) n eo est de la lecture comme des autres travaux : on y acquiert par l'exercice une habileté surprenante, La truite agile qui remonte les cascades, et s'élève par échelons dans l'eau qui tombe , frappe de sa nageoire avec moins de prestesse que je n'en mets à tourner les feuillets d'un libelle ou d'un roman.

suis réduit à ronger d'inanition jusqu'aux privilèges et aux couvertures. Autrefois du moins j'avais à lire, pour dernière ressource, l'approbation du censeur et la permission de la police, qui complétaient agréablement le volume , et rassuraient ma conscience.

On demanda un jour à un philosophe comment il fallait s'y prendre pour devenir original : « Ne « rien lire , et se promener beaucoup , » répondit-il. Il n'est point étonnant qu'un régime tout opposé ait fait de moi un bon homme sans caprices. Tai le goût si universel , qu'il ne laisse point de place au dégoût. Chimie ou politique , liturgie ou opéra , grands , moyens et petits vers , je m'accommode de tout. Seulement, quand j'éprouve trop de peine pour arriver à la fin d'un volume, je me dis : Hélas ! le pauvre auteur en a eu bien davantage. Alors je m'attendris par degrés sur son sort; je mouille des lanAeS sympathiques de la pitié le papier qu'a noirci sa sottise , et , en lisant un méchant livre , je liie sens devenir meilleur. Auteurs de tout âge et de tout sexe ^ imprimez donc sans crainte ; car vous serez certainement lus par moi.

Mais cette tolérance débonnaire, m'a- 1- on dit souvent,. encourage les mauvais écrits. J'en conviens : est-ce un mal? je le nie. Plus un livre est pitoyable, plus tôt il fait place à un autre, plus tôt il rentre dans la masse des matières premières des-

tinées aux perpétuelles métamorphoses des arts. Les livres vraiment funestes sont ceux qu^un attrait infernal force à relire plusieum fois : ce double emploi du temps des lecteurs est un vrai larcin , un monopole «nnemi des auteurs et du commerce; c'est une usurpation d'une aristocratie bien qualifiée , et dont je dirais beaucoup plus de mal , si elle n'était pas aussi rare.

La morale ne réprouve pas moins les grands succès littéraires. On ne saurait imaginer combien ils refroidissent d'amitiés , allument d'orgueil et de jalousie, et jettent dan» le monde une masse d'humeur antisociale étrangement malfaisante. J'admire la déltcatesse de cet Anglais ^ qui laissa beaucoup de fautes dans Fouvrage qu'il publiait , pour ne pas ôter aux critiques le plaisir de le reprendre, et à ses amis la consolation de se moquer de lui (1). Il arrive toujours quelque malheur à ces génies hautains que leur mauvais naturel éloigne d'une complaisance aussi vertueuse. Montesquieu mourut trop confessé , et Voltaire pas assez. Rousseau n'avait conservé d'amis que le soleil ; et , ce qui est bien plus déplorable, ce fut en faisant de bons

( i) Edward Moore , dans la préface de ses fables : / wrote to please myself : and I publUh to please others ; and this so universalfy-, ihat I hâve not wîshedjbr correctness to rob the critick of his censuré , or my friend of the laugh.

3o INTRODUCTION.

livres que les solitaires de Port -Royal devinrent jansénistes. ^

Que peuvent contre d'tussi grandes considérations les intérêts de ce fantôme qu'on appelle le goût 9 caprice de Forgueil national , fruit du hasard et de Timitation , ombre légère , plus variable que les climats ^ les saisons , et les isuages qui se précipitent sur les derniers rayons du soleil ? Une Italienne me disait itn jour : « Votre musique est belle <c et savante ; je l'admire froidement. Mais quand a j'entends celle de mon pays , je sens quelque a ohose qui va met chercher le cœur, je suis ma- « lade de plaisir. y> Oh ! si je disais à mon tour quels soRt les livres français qui rendant rhalades de plaisir les lecteurs qui habitent au-delà des Alpes et du Rhin , que de bonnes gens seraient fiers ! que de critiques seraient sots !

La foire de Francfort, plus souvent qu'on ne pense , A cassé les arrêts du Mercure de France.

Il faut en convenir ; nos auteurs de prose tudesque et de vers à concetti sont les vrais bienfaiteurs de leur pays. Us ne coûtent Hen à leurs compatriotes , et vivent exclusivement sur le territoire étranger. Il n'y a point de ligne de neutralité contre ces conquérans - là ; ils feront ce que n'ont pu ni les victoires de nos afrmées , ni le génie du brave Moreau , le Fabius de notre siècle ; ils mettront à

INTRODUCTION. 3i

contribution la Bohême et la Saxe : s'ils n'écrivent pas en bon français , ils éctùvent du moins oomme de bons Français. Ou tous les principes d'économie publique sont des chimères i . ou , parmi les travaux de l'esprit , les* encouragemens sont dus par préférence à* la littérature dfexpçrtatian.

On rencontre cependant des -fous orgueilUux qui ont la complaisance de rougir pour leur iiècle, et de s'inquiéter de la ridicule succession qu'il doit laisser à la postérité. Il suffirait , sans doute, pour attiédir leur exaltation , d'examiner avec eux ce grand probjèlue de morale publique : Jusqu'à quel point est- il permis de sacrifier la génération présente à celles qui la suivroat? Mais c'est prendre trop de soin. Il n'est pas donné à tout le mande d'être dangereux ; et je crois la postérité très-désintéressée dans la plupart de nos chefs-d'œavre. Vous souvenez -vous de ce missionnaire de rude mémoire , qui convertissait les Albigeois avec une armée ? La soldatesque , ayant pris d'assaut une ville où les fidèles étaient mêlés avec les hérétiques, demanda au cawiste comment il fallait en faire la séparation. Tuez toujours ^ tuezdes tous^ s'écria le bon prêtre ; Dieu^qifi est le père des mis^icordén ^ saura bien les recormaitre. Je dirai de^ même aux phalanges qui envahissent la presse : « Mes amis . « imprimez tout ; imprimez toujours ; la postérité « saura bien choisir ce qui est pour elle. »

Sa INTRODUCTION.

C'est par le secours de semblables réflexions q^!à je me suis peu à peu familiarisé avec le danger de faire un livre. Ce premier poiat gagné , il n'a plus été question que de savoir quel en serait le fond et la forme. L'ennui et la vanité qui , dans les mœura moaarohiques j n'enfantent que des ridicules et quelques vices, produisent dans un champ plus libre une tempête sourde et de tristes folies. C'est rendre al&rs sei^^ce aux hommes que de les pénétrer d'afiFections douces et gaies; de le» sevrer des inquiétudes de l'ambition ; de les mettre bien avec eui^-^aaeines pqur qu'ils ne soient pas mal avec les aotres ; de leur apprends© ce que presque tous ignorent , le bcoiheur du repos ; de les rendre doupemeiU; au bon «ens par le plaisir, à la nature par la raison.

Voilà j certes ^ uo projet bien sensé ! Mais les hommes voudront-ils seulement m'écouter ? Heureux l'orateur. n^stique qui; ♦ous les sept jours, enfermait ses villageois sous les arceaux d'un temjrte gothique, leur ép^chç les flots de sa tnorale, sans autre règlç que ^on talent , sans autre itiesure qutf §oii plaisir ! Mais qu'il y a loin de cette commode sirnfplici té auxartifices «ans nombre qu'exige le dédaigneux citadin ! Un malade dgat l^ fibre irritée a besoin de calme, mais dont le palais usé ne ve^t que des irritans , est moins embarrassant pour son médecin. Le moraliste ne peut l'aborder que

SOUS de bicarrés déguisemens ^ et n'arrive à son cœur qu'en piquant sa curiosité. La raison le verrait fuir promptement , si elle ne l'appelait avec les grelots de la folie, et ne l'agaçait avec les aiguillons de l'esprit. C'est alors à la philosophie à imiter, si elle le peut, le procédé de la nature, qui imbiba d'une subtile essence l'écorce sous laquelle mûrit le suc rafraîchissant de l'orange.

Si donc je faisais un livre, je ne voudrais pas que ce fut un ouvrage ; je n'effaroucherais le lecteur ni par l'appareil, ni par la prétention ; et si quelque sagesse était cachée dans mes légers opuscules, il l'aurait goûtée avant de Favoir aperçue. Mes essais, enfans du loisir, quittés et repris au gré du caprice et à de longs intervalles , ne sentiraient ni les veilles ni le travail , et d'eux-mêmes , pour ainsi dire , se composeraient à mon insu. Ma poétique serait satisfaite, si un sentiment de bonheur et de liberté respirait dans toutes les pages , de même qu'un sang pur anime une belle carnation. Ce fut peutêtre le seul secret de ces Anacréon , de ces Chaulieu , qui trouvèrent la perfection dans les bras de l'indolence , et firent la gloire héritière de leurs plaisirs. I^a lime mord , mais le temps caresse ; son poli est plus doux. Montaigne eût peut-être dit: cf La paresse est bonne couveuse. »

La gaielé broierait seule mes couleurs , et l'imagination croquerait mes dessins. Loin de moi toute I. 3

odieuse personnalité ! toute allusion qui pourrait blesser! Si le cœur humain a une fibre pour la haine, elle est morte dans le mien ; je crois même que , si l'envie pouvait jamais s'occuper de moi , je plaindrais jusqu'à ses tourmens. J'aime mon pays et ses lois; je n'attends, pour penser, l'ordre d'aucun parti , et j'écrirais l'histoire de ce que j'ai vu depuis dix ans avec l'impartialité d'un Samoïède.

Je ne parle ainsi de moi que parée que, dans tous les temps, les tableaux des mœurs furent exposés à la malignité des interprètes. La bohémienne qui cherche l'avenir dans les veines d'un marbre ou le sçdiment d'une liqueur est moins féconde en impertinentes conjectures que ces visionnaires satiriques. Je proteste d'avance contre leurs applications lûensongères. De purs jeux d'imagination , nés de la, fantaisie , écrits pour l'amusement , à des époques diverses , et la plupart fort éloignées , ne doivent pas servir de pâture à la mauvaise foi des frondeurs. Si néanmoins le seul but de ces derniers est de pénétrer mon secret , je vais le leur apprendre avec sincérité : Je suis de la fanion des contens; et si je n'en étais pas, je me tairais.

Mais voici bien d'autrdb inquiétudes qui m'assiègent. Mes résolutions , qui semblaient si fermes , mollissent à l'approche du moment décisif, et j'éprouve , avant d'être père , toutes les faiblesses de la paternité. Que deviendra cet enfant de mes plai-

sirs? Doit-il , vêtu d'un maroquin doré , se dresser fièrement sur la tablette d'acajou? Le verra-t-on, au contraire, exposé sur un quai aux regards de la populace, porter Técriteau diffamatoire, à huit sous le volume? carcan véritable où, par une affreuse injustice, on n'attache que les innocens. Hélas ! qui saurait le prévoir? l'aveugle fortune distribue les rangs aux livres comme aux hommes , sans étudier les uns plus que les autres. L'à-propos et les accessoires font tout.

J'ai regretté souvent que notre siècle, si fertile en méthodes , n'eût pas réuni en un corps de doctrine toutes les chances favorables ou nuisibles à la destinée du papier imprimé. Oh ! si d'Alembert eût appliqué son génie à la statistique littéraire, il en eût certainement fait une véritable science ; elle aurait aujourd'hui son dictionnaire tout comme l'art de prendre les taupes ou d'empailler les oiseaux. Peut-être se fût-elle élevée jusqu'aux honneurs de l'almanach. Alors , quels services n'eût-elle pas rendus ^ la plus consolante de nos passions, au plus impatient de nos besoins, à l'amourpropre ! Qu'il eût été doux de connaître à point nommé le moment de semer un livre ou de se greffer adroitement un-e petite réputation !

On aurait l'agrément de se rendre compte d'une foule de circonstances dont la valeur nous échappe. Par exerOple ^ quelque étrangère que paraisse d'a-

bord la qualité de l'écrivain au mérite de son ouvrage, elle n'en a pas moins sur son succès une influence très-active , dont on pourrait estimer et classer tous les cas avec précision. Dût un livre en rester au prospectus, on saurait quelle mesure de suffrage lui appartient d'avance:

Si l'auteur est membre d'une académie, demiacadémie , tiers d'académie, ou autre moindre fraction littéraire;

S'il est propriétaire, fournisseur ou commensal d'une feuille périodique ;

Si une broderie officielle encadre les pans de son habit;

Si, sous le nom de souscriptions , le trésor public lui a d'avance acheté un fonds de lecteurs;

S'il ^ une bonne maison , une femme sensible , une table délicate . ou bien des maîtresses , et de l'argent à prêter;

S'il a la tête haute, la parole ferme , et une longue habitude de se louer lui-même ;

S'il est prédicant, ou nouveau converti dans quelque secte de politique , de médecine , de religion , ou de musique.

Vous voyez quelle vaste carrière offre aux calculateurs une seule branche de cette science : c'est une tâche digne des précepteurs du dix-neuvième siècle d'en préparer les élémens , et d'apporter en commun , pour ce grand dessein, le trésor de leur

expérience personnelle. Je vais en donner l'exemple , et dire naïvement moi-même ce que j'ai fait pour mon compte , par manière d'essai , et sans tirer à conséquence.

J'ai d'abord imaginé une méthode; car sans méthode point de salut. J'ai supposé un grand succès littéraire, et je l'ai représenté par le nombre loo, de la manière qu'on figure Veau bouillante sur un thermomètre. Descendant ensuite, par degrés d'unités, jusqu'à la glace ou au zéro^ je me suis fait une échelle propre à classer et à évaluer les diverses circonstances favorables à la fortune de mon livre. Voici les principales sur lesquelles j'ai opéré. Je préviens que les estimations sont hypothétiques, et qu'un concile des pères de la littérature a seul le pouvoir de les rendre canoniques.

i" Tavais d'abord appelé mon recueil Bécréadons philosophiques; mais on m'a sagement fait observer combien cela était froid et raisonnable. Un titre doit être une charmante énigme qui s'explique bien ou mal en trois cents pages. J'ai prié mon libraire de s'en charger lui-même, et je ne doute pas qu'il ne s'en tire avec tous les honneurs du métier : ainsi, je compte sur l'amorce du titre ; je ne crois pas pouvoir, en conscience, estimer moins de quatre degrés ce fortuné présage ; ci. 4*

Q° Mon livre n'aura ni atlas ni gravures.

Voilà bien des privations ; mais aussi il cou-

tera moios cher. Pois-je m'en plaindre ou m'en féli«i|er? Cette (juestion tient au problème de sayoir si la curiosité a plus ou moins de prise que l'intérêt sur la masse des lecteurs. Jusqu'à ce que les moralistes l'aient résolu ) je porterai simplement pour mémoire l'inaction du burin ; ci o

3° Les plus intrépides solliciteur^ n'auraient osé présenter un placet au cardinal de Richelieu avant d'avoir su comment l'éminence ayait passé la nuit. Un auteur qui va chercher le jugement du public n'est pas moins intéressé à en connaître les dispositions diététiques. Je me suis adressé au conseil de santé , et voici sa réponse : « Les malatc dies bilieuses deviennent très-rares à Paris. c( La rate t&it ses fonctions^ avec aisance. L^ap- (c proche du printemps excite dans tous .lès <c corps, et principalement dans les adultes , ce une tendre ébuUition. On est sensible aux <c variations de l'atmosphère ; on garde volontf tiers la chambre , on lit. » On ut ! vous l'entendez. Portons vit* *en compte trois degrés pour cet excellent bulletin ; ci 3**

4° Du conseil de santé, je suis allé à la bourse , qu'on peut considérer comme un des grands viscères du corps social , où passe malheureusement la veine jugulaire de la repu-

blique. Je me suis informé des symptômes actuels. — La circulation renaît ; l'artère du crédit comipence à battre; l'usurier parait plus embarrassé de son argent que de sa réputation , on achète. — Ow achète! Six degrés pour cette bonne nouvelle ; ci 6**

S"" De la bourse 9 je me suis rendu à la caisse des pauvres ; c'est faire un grand pas. J'ai voulu vérifier quel avait été, dans le mois précédent, le produit des entrées du vin , çt de celles aux spectacles : j'ai trouvé des deux parts une recette superbe ; preuve certaine que Paris s Camuse à tous les étages, et qu'en plus d'un^enre la médiocre qualité d'une denrée n'est point un obstacle à sa consommation : heureuse disposition qui vaut deux degrés dé fortune pour mon Hvre ; ci . . a*

6° L^ssaût enfin le& oracles subalternes , je suis allé au cœur de l'État : là est un homme qui, au moins jusqu'à cq jour, s'environne de talens et dt lumière» , et que vienn^t chercher les hommages de l'Europe : j'ai vu naître sur «es lèvres le sourire de la paix et du bonheur publiic; favorable augure dont j'ai pris ma part avec avidité , parce qu'on n'est jamais sûr de la durée de ces. choses-là. Oh ! me suis-je dit , puisqu'on ce pays on est heureux , on sera indulgent ; c'est précisément ce qu'il me

4ô INTRODUCTION.

faut : aussi je porte en compte huit degrés ; ci . . . .\ ; . . 8*

Total .... 23"

Voilà donc la fortune de mon ouvrage à vingttrois degrés au-dessus de la glace ; c'est presque un quart de succès : mes vœux modérés n'en demandent pas davantage. On a vu, par ce que j'ai dit précédemment, combien je redoutais les triomphes a l'eau bouillante.

Si pourtant le public, usant d'un droit incontestable , venait à se moquer de mes calculs , et à me refuseî^ le peu que j'attends de lui, alors, ô mon livre! ta vengeance est prête : moi , qui lisais tout le monde , je ne lirai plus que toi ; tant que deux verres à^ flint - glass ^ soutenus devant mes yeux par un flexible laiton , transporteront sur ma rétine tes caractères sans nuage , je vivrai attaché à tes feuilles. Quand ma vue débile ne pourra plus te saisir, ma mémoire fidèle te répétera, et, à mon dernier soupir, tes phrases dédaignées murmureront encore sur mes lèvres paternelles.

Je soupçonne cependant que ce que je viens de dire n'est qu'une distraction oratoire, et qu'au fond je suis bien moins disposé à m'admirer qu'à me mettre de moitié avec les railleurs. Il serait aussi trop ridicule qu'en se piquant d'apprécier les choses humaines à ce qu'elles valent , on fît une

INTRODUCTION. 4i

exception pour son mérite personnel. L'excessive sensibilité au contact de la critique ou de la louange m'a toujours paru une faiblesse très^maHieureuse. J'en fis, aii sortir du collège, le sujet d'un petit conte, si médiocre à la vérité, que j'avais juré de ne jamais le mettre au jour. Mais je ne crois pas manquer à ma parole en le cachant dans une préface. Je m'en rapporte cependant avec soumission à ce que décidera la nouvelle Église gallicane.

DON-^FEBRILAS,

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